CHAPITRE XXI
Le nouveau presbytère constitutionneL — Lois de prairial et de vendémiaire. — Est-il prudent d'accepter les facilités énoncées dans la Loi ? — Inutile démarche des vicaires généraux de M. de Marbeuf. — L'Église de France en face de la soumission. — Ce que pense l'Archevêque. — Inquiétudes dans le camp des constitutionnels. — Ils tentent un rapprochement, mais se voient écartés. — Les constitutionnels et la soumission. — Ils rouvrent quelques églises. — Coup d'œil d'ensemble sur les Missions. — Le droit des curés. — Le Bref Pastoralis sol- Hcititdo. — Charrier de la Roche le met en valeur. — Louis XVIII veut établir un Comité directif pour les affaires religieuses de France. — Sentiment de l'Episcopat:DilIon et Marbeuf s'opposent à la manière de voir du Roi. — Lettres de l'Archevêque de Lyon à Louis XVIII et à M. de Flachsanden, son ministre. — Le Primat des Gaules.
Voilà donc le presbytère de Lyon rétabli dans sa fonction constitutionnelle par les soins et sous le haut patronage de Charrier de la Roche.
De quels éléments est-il composé ?
Au commencement de juillet 1795. c'est-à-dire à l'origine, Charrier n'a pu réunir que trois des anciens vicaires épiscopaux. Que sont devenus les autres ?
Dans une lettre de ce même mois, Renaud dresse, pour Grégoire, le bilan des pertes qu'a subies le Conseil de Lamourette : « Je commence, écrit-il, par vous dire que notre Presbytère n'existe pour ainsi dire plus. Des seize vicaires de la métropole, cinq se sont mariés ; deux sont tombés sous la hache fatale ; un est devenu infirme ; cinq ont quitté cette commune et je ne sais où les prendre. Xous ne restons que trois. Quant à moi, la Loi m'ayant obligé de remettre mes lettres d'ordre, je me suis abstenu jusqu'à ce jour de faire aucune fonction. »
Le bilan est exact : Brun, Teillard, Jolyclerc, Bernadet et Flachat, ont contracté des unions sacrilèges; Servier et Guy ont été exécutés pour avoir pris une part active à la rébellion lyonnaise ; Doutre ne quitte pas la chambre, étant paralytique; Lunaud, Lassausse, Leniontey, Lamourette, Molin sont introuvables '. Charrier de la Roche n'a pu s'aboucher qu'avec Renaud, Bret et Ponson. Toutefois les démarches et les recherches continuèrent. Le 28 juillet, le Presbytère se complète ; il compte cinq vicaires épiscopaux : Renaud, Ponson, Lemontey, Lunaud et Doutre, chez qui se feront désormais, et jusqu'en 1801, toutes les réunions. Bret ne semble pas vouloir aisément quitter sa résidence de Saint-Romain-en-Jarez. A ce Conseil Charrier de la Roche a cru qu'il était nécessaire d'adjoindre : Girardot, Gobert, Chazette, Crespe et Marie. Les personnages, hélas ! n'ont pas fait montre de vaillance durant la Terreur ; si l'on excepte Doutre, tous les vicaires épiscopaux du nouveau Conseil ont livré leurs lettres de prêtrise et, Renaud mis à part, ont abdiqué totalement. Girardot, ancien économe, puis supérieur du séminaire, Gobert et Chazette, curés de la ville de Lyon, sont connus ; Crespe est un ex-dominicain fort engagé dans l'erreur janséniste, il a livré ses lettres de prêtrise; Marie est un ex-capucin, apostat de son ordre, il a non seulement livré ses lettres de prêtrise, mais, dans le poste d'économe de la Charité, il s'est fait le persécuteur des religieuses demeurées fidèles, il a dénoncé les prêtres qui les assistaient et notamment l'abbé Guillermet qui, à la suite de la dénonciation, fut enfermé à Pierre-Scyse et égorgé aux journées de septembre. Marie sera l'un des membres les plus actifs du presbytère.
Une personnalité fort remuante qui, à l'occasion, prenant son désir pour une réalité, n'hésitera pas à se qualifier de vicaire épiscopal, Chanal, ex-minime, s'agite autour du Conseil. Tout d'abord il tente d'engager conversation avec les Préposés, vicaires généraux de M. de Marbeuf. M. Linsolas lui ayant reproché de s'être installé à Limonest par intrusion, Chanal se fâcha et en vint aux menaces.
« Il écrit le 26 septembre 1795 Je vous préviens que si vous
vous occupez plus de moi, à l'avenir, que du premier homme et de la première femme du monde, je saurai vous arrêter, et que je
I . Lamourette est retourné à Frévent, son pays natal ; Lassausse a accepté des fonctions civiles : en 1802, il était homme de loi à Grenoble.
dénoncerai à qui de droit votre maison de la rue Tupin d'où vous lancez vos foudres qui ne peuvent affecter que des âmes idiotes, et où vous servez si bien les ennemis de notre sainte religion par les scandales multipliés qui résultent de vos délibérations clandestines. J'en préviendrai la demoiselle Tichard ' ».
Chanal avait envoyé une longue lettre à M. de Marbeuf. Dans un message à M. Linsolas, le Prélat en fait mention : « M. Chanal m'a écrit effectivement la lettre d'un sot. Je croirais me compromettre en lui répondant. Je sens que la circonstance nous laisse bien peu de moyens contre de pareils hommes. Je crois qu'il ne faut pas craindre de les faire connaître aux fidèles. Nous empêcherons ainsi que ce qu'ils font sans pouvoirs ne nuise à l'œuvre. Vous savez qu'en faisant le bien vous vous exposerez toujours à l'humeur des méchants. C'est une des béatitudes que le temps vous assure et dont vous serez récompensé dans le Ciel... Je vous répéterai, Monsieur, que je suis bien loin d'avoir le moindre reproche à vous faire à vous et à aucun des principes que vous suivez. Je donnerais mon sang pour vous convaincre de ma très vive reconnaissance et de ma satisfaction. Soyez sûr que je n'aspire qu'au moment de vous rejoindre. » (20 novembre 1795.)
Dans cette lettre, M. de Marbeuf insiste pour que son vicaire général use de ménagements : « Je ne sais que trop, dit-il, que vous faites plus que vos forces, et que vous exposez votre santé par le travail dont vous êtes surchargé. » M. Courbon ayant parlé d'attacher son vicaire à M. Linsolas, l'Archevêque approuve cette proposition. A défaut de M. Grobon, il invite le vicaire général « à choisir un homme qui soit dans son intérieur, auquel il donne le degré de pouvoirs qu'il jugera convenable ». Ce sera, ajoute le Prélat, « le moyen de me donner la seule tranquillité que votre position puisse me permettre. Il y a longtemps qu'on a dit qu'il faut beaucoup ménager sa santé et fort peu sa vie. Vous pratiquez héroïquement la seconde partie du principe. ObseiTez la première de même, et prenez un secours qui vous convienne. Vous m'éviterez ainsi la douleur de vous voir regarder en arrière et penser à abandonner la
I. M"*^ Tichard, rue Tupin, avait mission de recevoir les lettres destinées aux Préposés et de transmettre leurs réponses. (Archives ecclésiastiques.)
partie. La Providence m'a trop bien traité jusqu'ici pour que, je pense, elle le permette... »
Les constitutionnels allaient renaître à l'espérance : le gouvernement se décidait à rendre les églises afin d'assurer le libre exercice du culte. En votant, après le rapport de Lanjuinais (30 mai), le décret de réouverture, la Convention semblait être tout à Tapaisement. I^>n vérité, elle cédait devant l'opinion et devant l'ardente campagne menée, dans ce sens, par les constitutionnels, lesquels escomptaient que la restitution se ferait à leur profit. Les églises continueraient provisoirement à servir tant pour les réunions ordonnées par la Loi que pour l'exercice du culte. Par réunions ordonnées par la Loi, on entendait les réunions communales, électorales, civiques, dans lesquelles on voyait sur l'autel les bustes de Rousseau et de Marat, où on entendait les discours les plus anti-chrétiens. L'église pouvait encore, à des heures différentes, être utilisée par différents cultes. Pour y célébrer, enfin, il fallait se faire décerner un acte de soumission aux lois de la République.
C'était déjà entreprendre, presque sans détours, sur la conscience politique. On a pu discuter sur la soumission active et la soumission passive, sur les lois qui tiennent à la constitution du régime et celles qui ne sont quoroaniques. Quelques distinctions que l'on fasse, le mot soumission impliquait la non-opposition au gouvernement existant '.
La liberté qu'on accordait était réduite, on le voit, à se débattre au milieu d'un grand nombre d'entraves, La loi de police qui vint compléter le décret, (28 septembre), portait peine d'amende et de prison contre ceux qui troubleraient les cérémonies religieuses. La formule dt soumission fut ainsi complétée : « Je reconnais que l'universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la RépubUque. » Le législateur cependant mettait des entraves au culte privé : pouvaient seules assister aux cérémonies de ce culte les personnes de la maison et dix personnes étrangères, au maximum (art. XVI). Aucun prêtre ne devait célébrer dans un oratoire privé s'il n'avait auparavant fait sa soumission aux lois. L'article XXII menaçait de prison quiconque
I. Conespoiiihnit, 25 mai 1897 : Une consultation royale en l'an VII.
publierait, afficherait, ou distribuerait, en dehors de l'enceinte cultuelle, aucun écrit d'un ministre du culte ne résidant pas en France, ni même d'un de ses délégués bien qu'y résidant. La vente des biens nationaux fut protégée contre toute critique par la menace de deux ans de prison.
Au fond, la liberté sera pour les constitutionnels, la gêne pour les catholiques. Par ce que l'on sait des efforts de Charrier de la Roche près de Grégoire et de ses collègues de la Convention en vue de faire décréter des mesures contre tout écrit émanant de Rome, ou venant d'évêque émigré, on peut conclure que, tout en refusant de reconnaître aucun culte, la Convention tendait la main aux constitutionnels et menaçait de ses foudres les prêtres cathoUques.
Pouvait-on dès lors prudemment s'installer dans les églises non aliénées encore, et fallait-il acheter cette jouissance au prix de la sonmission exigée ?
Avec son bon sens ordinaire, toujours si plein de rectitude, et sa prévision des événements qui fut si souvent vérifiée, M. de Marbeuf décida de ne pas réinstaller aussitôt le culte dans les églises, et cela contre le désir presque général des prêtres employés dans les Missions. Pour lui, l'artifice que la Convention substitue à ses actes de violence porte visiblement tous les caractères de la duplicité et de la mauvaise foi. L'Assemblée veut obtenir par la séduction ce qu'elle n'a pu obtenir par la force. « Laissons, dit-il, les constitutionnels solitaires dans leurs grandes églises, et restons mal à notre aise tant que Dieu le voudra. » (27 juillet 1795.)
Le point de vue de l'Archevêque était aussi celui de son Conseil. Mais les insistances se multipliaient venant des prêtres et des laïcs. Ces derniers surtout ne comprenaient pas que l'Autorité religieuse puisse hésiter à se servir d'une liberté si avantageuse, croyaient-ils, et si inattendue.
Sous la poussée de l'opinion, les vicaires généraux crurent devoir tenter une démarche. Ils adressèrent aux Représentants et à l'autorité civile, le 30 juillet, une lettre explicative de leur conduite, offrant une formule d'acte de soumission qui ménageât les susceptibilités inquiètes. Cette formule avait été acceptée à Rennes, après
avoir été provoquée et autorisée par le Représentant du peuple Grenot. Le soumissionnaire annonçait que son acte ne concernait que les objets civils ; qu'il ne se trouverait jamais dans la nécessité de communiquer spirituellement, ni d'avoir des temples communs, soit avec les prêtres qui avaient adopté la Constitution civile du clergé, soit avec les ministres d'un autre culte ; il déclarait enfin « sous la réserve expresse de tout ce qui concerne la loi, la morale, la discipline et la hiérarchie de l'Église catholique, apostolique et romaine, qu'il vivait soumis aux lois purement civiles de la République ».
La formule fut communiquée à l'Archevêque qui l'accepta avec toutes ses réserves, connaissant la situation critique où se trouvaient ses vicaires généraux ; mais M. de Marbeuf ne garda aucune illusion : « Je ne crois pas, écrivait-il, que vos réserves soient agréées aujourd'hui ; car ce ne sont pas des déférences qu'on nous demande... Vous verrez sûrement qu'il ne nous restera que le silence et la prière. » (lo septembre 1795.)
L'Archevêque ne s'était pas trompé : on ne voulut pas accepter la formule. Dans une lettre de novembre 1795, Charrier de la Roche fait allusion à la démarche des vicaires généraux de Lyon: « Forcé, dit-il, par les circonstances de se soumettre à la Loi pour la déclaration, le Conseil de M. de Marbeuf en a fait imprimer une entortillée, abusive , évasive et très suspecte^ qui se termine par dire : Je suis soumis aux lois de la République. J'imagine qu'elle aura été envoyée au Comité de sûreté générale ou de législation, et que les Représentants en mission à Lyon prendront des mesures pour empêcher les progrès du mal que ce Conseil fait à Lyon. » M. Charrier de la Roche compta toujours plus sur la haine jacobine, pour le triomphe de sa cause, que sur la justice et sur la force de ses raisons \
Restait la soumission pure et simple. Clergé et fidèles continuaient à s'en déclarer partisans. En France, le serment du 7 vendémiaire divisa l'opinion. M. Asseline, évêque de Boulogne, de concert avec plusieurs évêques exilés, fait un Mémoire pour le combattre. Il légitime son opposition en disant : « La Convention ne se contente plus de la soumission qui aurait pu n'être que passive ; elle exige