CHAPITRE XXV
AUTOUR d'un testament.
[Notes complémentaires]
Testament de M. de Marbeuf. — Observations de M. VerdoUin. — État sommaire de la succession. — La quittance des 200.000 livres et les billets deM^edeMarbeuf. — M. Verdollin contre M^e de Marbeuf. Raison de l'insistance de M. Verdollin. — La radiation d'Yves-Alexandre. — M. Girard et }A^^ de Marbeuf. — La famille de Marbeuf. — M. Verdollin persiste à rester en exil. — Refus d'un Vicariat apostolique en Suède. — Une fête chez Mme d'Helmstadtt. — Dernière maladie et mort de M. Verdollin.
Le 26 avril 1799, M. Verdollin envoya à la marquise d'Hellenvilliers copie du testament de son frère l'archevêque défunt.
Il convient de ne pas laisser dans l'ombre ce document qu'une heureuse fortune nous a permis de retrouver à Hellenvilliers.
« Si Dieu me retire de ce monde avant la fin de la Révolution, c'est-à-dire avant que les émigrés aient recouvré les biens dont ils n'ont pu être dépouillés, je prie et autorise, par ces présentes écrites et signées de ma main, M. l'abbé Verdollin à se regarder comme mon exécuteur testamentaire. En cette qualité, je le prie d'examiner que ma propriété est composée de trois chapitres différents :
« Le premier comprendra ma terre de Kérousy, près Tréguier ; celle de la Vigne, près Hennebont ; les reprises à faire sur M. de Nicolaï, qui, à raison de la terre de Kerveleguen qu'il acheta de moi, m'a dû une somme viagère de 7.000 francs qui ne m'a pas été payée pendant toute la Révolution ; enfin de différents dépôts qui pourraient avoir été faits d'effets, d'argenterie, et de ma chapelle.
« Le second chapitre comprendra les capitaux par moi fournis à M""^ la comtesse de Marbeuf depuis la Révolution, et l'argent que je lui ai prêté, et dont elle m'a fait des billets.
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« Le troisième chapitre comprendra le peu de mobilier dont je pourrais être nanti au jour de ma mort, l'argent monnayé et les lettres de change qui, à cette époque, pourraient être entre mes mains. »
Ces distinctions faites, l'Archevêque veut et entend « que les droits de ses héritiers soient bornés au seul premier chapitre, et que, dans aucun cas, ils n'aient de prétention à exercer contre M'"'-" la comtesse de Marbeuf, ni ses enfants, à raison des sommes qui peuvent ou pourront exister entre ses mains, et dont il indiquera l'emploi. Il retire aussi de l'inspection de ses héritiers les petites sommes qui se trouveront entre les mains de M. Verdollin et auxquelles il assignera une destination particulière. Le premier chapitre ainsi précisé appartiendra à M"^' d'Hellenvilliers ou à ses représentants ».
Le second chapitre, c'est-à-dire les sommes prêtées à M'"'^ de Marbeuf, dont elle a laissé des billets, tant pour finir le paiement de la terre de Nogentel que pour l'achat de l'hôtel de Paris. Tous ces articles seront employés par elle, de concert avec M. l'abbé Verdollin, au total acquittement des dettes contractées depuis la Révolution. Toutefois, parmi ces dettes, il en est une que l'Archevêque met au-dessus de toutes les autres, qu'il appelle une dette sacrée pour lui, c'est le prêt de M. Verthyer sous la caution directe du prince de Robecq. M. de Marbeuf avertit aussi son vicaire général et sa tante « qu'ils trouveront encore des dettes bien pressées » puisque, dans la liste de ses prêteurs, il y a des hommes nécessiteux lesquels « se sont fait un mérite devant Dieu de subvenir à leur malheureux évêque ». Il veut ici parler de ses vicaires généraux MM. Verdollin, Linsolas, Girard en particulier. Suivant son évaluation, les dettes dont l'Archevêque règle le remboursement ne pouvaient pas dépasser la somme de 60.000 livres. Ces dettes payées, la comtesse de Marbeuf « devait se regarder, conjointement avec ses enfants, comme propriétaire du surplus ».
Le troisième chapitre est réglé dans la forme qui suit par l'Archevêque. « Aussitôt après ma mort, je prie M. l'abbé Verdollin de réunir tous les effets dont je pourrais être nanti, de les faire vendre, et de prendre sur le revenu en provenant une gratification honnête pour le domestique qui se sera trouvé à mon service et
pour ceux qui m'ont rendu des soins dans ma dernière maladie. Le surplus, avec l'argent dont M. l'abbé VerdoUin pourrait être dépositaire, les lettres de change ou papiers qui pourraient être à payer, sera employé à l'usage de M. Verdollin, de M™= de Reugny et de M. l'abbé Girard. Il faut les instruire tous trois de l'état de cette petite caisse et de la volonté que j'ai eue que ce qui la compose soit employé à leur usage pendant la Révolution. Je les prie de mettre dans la caisse un billet pour le paiement duquel ils prendront tout e temps qui leur sera nécessaire. Lorsque, sans gêne, il leur sera possible de rembourser, M. l'abbé Verdollin voudra bien employer ce qui lui sera remis, ou à faire prier Dieu pour moi, ou à quelque établissement tel qu'il le trouvera plus utile pour le bien de mon âme. »
En envoyant le testament, M. Verdollin le fit suivre d'intéressantes observations :
1° Il signale la présence, à Lubeck, de l'acquéreur de la terre de Kerveleguen, M. de Nicolaï, « lequel rendit à Monseigneur beaucoup de soins durant le dernier mois de sa vie. La position de cet acquéreur ne lui a permis de payer aucun acompte sur la rente viagère de 7.000 livres qu'il doit ».
2° Il n'est resté dans les mains de M. Verdollin qu'une somme de 668 livres 16 deniers, dont l'emploi sera indiqué : la somme étant dépassée par les dépenses, « la disposition relative aux sommes qui pourraient exister dans ses mains porte à faux dans ce moment ».
3° M"'*' la comtesse de Marbeuf a été prévenue de la mort, et, en lui envoyant copie du testament pour qu'elle y voie les intentions et désirs de Mgr au sujet de ses dettes, M. Verdollin lui a demandé expressément « ce que sa situation présente lui permettait de faire pour l'acquittement de dettes dont elle connaît l'existence et l'urgence. »
4° Tous les effets de Mgr ont été réunis en deux malles et une armoire sur lesquelles le scellé est apposé,. Toutefois, pour faire vendre ces effets et prendre sur leur produit des gratifications honnêtes pour les domestiques qui ont donné des soins, M. Verdollin demande à la marquise d'Hellenvilliers une autorisation spéciale.
5° Il n'a aucune lettre de change ni aucun papier exigible pour la
succession. Donc . les intentions bienfaisantes de Mgr à son égard, à celui de M. Girard et de M""' de Reugny, n'ont aucune réalité pour le moment. Lorsque les effets de l'Archevêque auront été vendus, le produit formera une petite masse qui pourrait être appliquée à cet usage, mais qui finalement doit être employée à faire prier, ou à quelque établissement utile pour le bien de son âme. M. Verdollin déclare, en son nom et en celui de la comtesse de Reugny, qu'hors de cas d'un grand besoin, ils ne profiteront pas de la liberté qu'ils ont d'emprunter à cette masse : ils procureront des secours spirituels à l'âme du cher défunt proportionnés aux moyens dont ils disposeront, et ils fourniront à M. Girard de quoi subsister pendant la Révolution.
Il ajoute : « Vous applaudirez certainement à nos vues en faveur de M. l'abbé Girard, lorsque vous saurez qu'il n'a cessé de rendre à Monseigneur les plus grands services en tous genres, mais particulièrement pour lui faire trouver de l'argent dans ses plus pressants besoins ; il s'occupait en ce moment à lui procurer de nouveaux fonds ; et toutes les sommes que Monseigneur a été obligé d'emprunter depuis plusieurs années, c'est M. l'abbé Girard qui, par son intelligence, est venu à bout de les lui procurer. Jamais attachement ne fut plus juste ni plus tendre que celui de Monseigneur pour l'abbé Girard. Nous sommes pénétrés du même sentiment que lui, quoique nous ne le connaissions pas personnellement et que nous soyons à deux cents lieues de lui ; mais son zèle, son activité, sa fidélité, ses succès, nous étant parfaitement connus, identifient depuis longtemps ses intérêts avec ceux de Monseigneur et avec les nôtres. »
6° M. de Maucourt, gentilhomme lorrain, redevait deux mille quatre cents livres sur les cinq mille livres prêtées par l'Archevêque ; mais, chef d'une nombreuse famille, le débiteur se déclarait sans moyens.
M. Verdollin donne le détail des objets mobiliers qu'a laissés M. de Marbeuf.
« Les effets de la succession consistent :
« 1° En une berline avec laquelle Monseigneur a émigré et qui est en très bon état : depuis quatre ans nous avons cherché à la
vendre sans pouvoir y réussir. L'année dernière, le maréchal de Broglie, la comtesse de Cossé et la comtesse de Vioménil, partant pour la Russie, n'ont pu vendre ici de semblables voitures au-dessus de dix louis ; il sera difficile d'en tirer davantage.
« 2° En une seule montre à répétition, sans aucun entourage de diamants.
« 3° En deux bagues, montées en or, que Monseigneur ne regardait pas comme d'une grande valeur ; deux croix de l'Ordre du Saint-Esprit, qu'on ne trouverait pas à vendre à Lubeck et qu'il faudra nécessairement envoyer ailleurs, ou conser\'er pour s'en défaire dans un autre temps et un autre lieu ; une croix épiscopale d'or qui ne pourra être vendue ici qu'au poids, et une croix de comte de Lyon. Monseigneur n'avait avec lui aucun ornement d'église. La bibliothèque de Lubeck n'est pas composée de vingt volumes. Ceux qu'il avait à Leuwarde, et qu'il n'a pu emporter, sont tombés aux mains des Français et perdus sans retour.
« 4° Le reste des effets de Monseigneur consiste dans les habits et le linge servant à sa personne. Tout cela est peu considérable et fort usé. Monseigneur ayant eu pour méthode, depuis l'émigration, de s'en tenir au plus rigoureux nécessaire, afin de diminuer les embarras et les frais de transport dans les voyages. On ne peut savoir au juste à quoi pourra monter la vente de tous ces effets ; mais les personnes de la maison, qui les connaissent, doutent fort qu'on puisse en tirer deux mille livres. »
La note se termine par un état des dépenses faites pour la succession :
1° Frais funéraires, croix, rétribution de messes 43^ 1-
2° Gages et nourriture du laquais de Mgr pour le mois d'avril, blanchissage, drogues de l'apothicaire, ports et affranchissements de lettres ; paiements faits au tailleur, au perruquier 165 1. 40
3° Honoraires du médecin 72 1.
4° Expédition et légahsation de deux extraits mortuaires 2 1 1. 40
Total 688 1. 80
Plusieurs années devaient s'écouler avant le paiement des dettes de l'Archevêque par M""^ de Marbeuf.
Ce paiement fera l'objet d'un intéressant échange de lettres entre M. Verdollin et la marquise d'Hellenvilliers. M. Verdollin se verra même dans l'obligation de produire contre la comtesse de Marbeuf, qui se refusait à tenir ses promesses et engagements, un Mémoire considérable dont les arguments s'enchaînent avec une rigueur particulière '.
Notons les phases principales de cette lutte pénible entre toutes.
Les dettes de M. de Marbeuf s'élevaient, à sa mort, seulement à la somme de 32.000 livres.
Les billets souscrits par M'""^ de Marbeuf représentaient un total de 22.396 livres.
Il y avait dès lors entre les dettes passives et les billets un écart de 9.604 livres. .
Toutefois M"''-' de Marbeuf avait reçu de l'Archevêque (i'^'' mars 1791) 46.000 livres; — (20 mars 1792) 30.000 livres. En recevant ces sommes, elle s'était engagée à payer : 3.000 livres de rentes viagères pour le premier don ; 2.500 livres pour le second. Elle ne put tenir ses engagements, la chose est sûre ; mais la dette n'en était pas moins réelle, et l'Archevêque était en droit de lui imposer de satisfaire d'une manière générale au paiement de ses dettes, à la mort, en conséquence au paiement de 32.000 livres.
D'ailleurs, dans une lettre du 14 janvier 1799, l'Archevêque affirme à M. Verdollin que la comtesse « a pris plus d'une fois avec lui l'engagement de payer toutes ses dettes ». Il ajoute « qu'il a pleine confiance dans la fidélité de la parole d'une femme telle que M""" de Marbeuf ».
Le premier mouvement de M'"*^ de Marbeuf, en apprenant la mort de « son cher neveu », avait été de toute générosité : « Je le regrette et le regretterai encore longtemps, écrit-elle à M. Verdollin (22 prairial). Je ne me consolerais pas si, en mourant, il n'avait pas rendu justice à mes sentiments pour lui, et s'il eût accusé mon cœur du retard que mes affaires mettaient à ce que je m'acquittasse avant même qu'il m'en fit la demande. Je suis dans l'impossibilité même de prévoir quand il plaira à la Providence de me permettre de payer des dettes sacrées.,. Vous me plaindrez, et rendrez justice à toutes les peines que mon cœur souffre de ne pouvoir faire ce qu'on a droit