Nouvelles ecclésiastiques, 1779, p
2. Sixième et septième Lettres secrètes. Bachaumont, XXV, sous la date du 20 janvier 1784.
M. DE MARBEUr MINISTRE DE LA FEUILLE I9
le gouverne, il est reconnu pour le plus effronté menteur qui ait jamais abusé du pouvoir, et son élévation lui a ôté la petite considération qu'il avait usurpée en se cachant dans ses intrigues . . . Ses mains incertaines, toujours soumises à des impulsions étrangères, ne savent s'ouvrir ni se fermer à propos. Qu'espérer d'un esclave vendu au crédit, que l'ambition ronge, qui nourrit, au milieu des oscillations d'une raison malade, la soif dévorante de la faveur, à qui la nature a refusé l'âme et le génie qui élèvent au-dessus des places, qui donnent la délicatesse et la dignité dans le pouvoir, et dont la volonté n'est ferme et stable que contre le mérite solitaire et le talent subordonné à lui-même ? »
Il ne faudrait pas, ce semble, tenir compte de pareilles accusations jaillies du cœur rancunier de solliciteurs éconduits. Et cependant, convient-il de laisser la calomnie suivre ses routes sournoises, sans essayer de lui barrer le chemin ? De la calomnie, il reste, hélas ! toujours quelque chose; les figures les plus vénérables en sortiront toujours éclaboussées si personne ne tente de les défendre, au besoin de les venger, des injures dont on les a couvertes. La vie de M. de Marbeuf est une réponse suffisante aux attaques passionnées : les fausses accusations sont ici comme ces ombres que le peintre exagère parfois pour mettre en valeur les belles lignes et les côtés saillants d'un portrait. L'historien, d'ailleurs, en laissant à l'écart ce qui pourrait diminuer son héros, risquerait d'être taxé d'ignorance ou de partialité.
La curiosité des chercheurs s'efforça de découvrir la main qui, osa dans l'ombre, donner au Ministre de la feuille de si outrageux soufflets. On ne peut livrer toutefois que sous bénéfice d'inventaire le résultat de leurs investigations.
Bachaumont, ordinairement exact, écrit à la date du 6 avril 1784 : « L'abbé Maury a été soupçonné d'être l'auteur des Lettres secrètes sur
Vétat de la Religion et il a été obligé d'aller chez M. d'Autun
pour se justifier. »
Quelques semaines plus tard (i i mai), le même auteur insère dans son ouvrage cet autre renseignement : « On croit avoir enfin découvert la trame des lettres qui désolent depuis si longtemps l'évêque d'Autun et ses adhérents. Du moins on soupçonne véhémentement
un trio d'abbés manœuvrant, écrivant, colportant sous les auspices d'un prélat de Cour ambitieux qui voudrait bien supplanter le Ministre de la feuille. C'est M. de Conzié, évêque d'Arras. Comme il est très répandu, qu'il épie avec soin toutes les démarches, toutes les intrigues, tous les détails de la vie de M. de Marbeuf, on a jugé que certaines relations ne pouvaient venir que de lui. Il communique ses découvertes à l'abbé de la Sépouze, son grand vicaire, qui les transmet à l'abbé de Boismont qui les rédige et y jette son vernis académique. Le Prélat vraisemblablement les fait imprimer dans son diocèse ou ailleurs. Enfin l'abbé Maury les distribue '. »
Qu'y a-t-il de vrai dans les insinuations du chroniqueur Bachaumont ? Il serait difficile de le déterminer sûrement. C'est au moins le cas de rappeler le dicton : « On ne prête qu'aux riches. »
Bachaumont corrobore ses dires par une nouvelle note suggestive (29 octobre 1784) : « Le cours des petites Lettres, dont on a désolé pendant plusieurs années M. l'évêque d'Autun, semble interrompu, et on le croit même totalement cessé depuis qu'on a éventé la mine d'où partaient ces cruelles et fréquentes explosions. Le silence confirme les soupçons qu'on avait sur l'évêque d'Arras et ses coopérateurs. On sait que le premier a perdu le procès qu'il avait contre le Ministre de la feuille, et que celui-ci, que son rival accusait indirectement de simonie, a été pleinement vengé par l'arrêt qui fait retomber les frais sur l'autre et le condamne aux dépens. M. d'Arras est furieux et, s'il osait, il n'épargnerait certainement pas M. d'Autun ; mais sa propre conservation l'oblige d'être prudent aujourd'hui qu'il est démasqué. »
Accuser de simonie M. de Marbeuf, c'est-à-dire prétendre qu'il tirait un profit des bénéfices ecclésiastiques dont il indiquait au Roi les candidats, c'était aller bien au delà de toute mesure et de toute vérité ; il est heureux pour le Ministre de la feuille que les tribunaux se soient chargés de repousser une telle allégation.
Louis XVI ne doutait pas de la droiture de son ministre. En
I . L'abbé Nicolas Thyrel de Boismont, prédicateur distingué, fut admis à l'Académie française en 1755. — Barbier, Dictionnaire des anonymes, à l'article de Boismont, dit qu'on croit aujourd'hui que l'abbé de Bourmont fut le principal auteur des Lettres secrètes.
1782, voulant lui témoigner son estime, il lui donna l'abbaye du Bec, diocèse de Rouen, congrégation de Saint-Maur. Le revenu de cette abbaye dépassait éo.ooo livres.
L'année suivante (1783), un brillant mariage, préparé par l'évêque d'Autun, défraya les conversations de la Cour et de Paris.
Le vieux comte de Marbeuf, conquérant, pacificateur et gouverneur effectif de l'île de Corse, épousait M^''^ de Fenoyl d'origine lyonnaise.
Le contrat fut signé à Paris, et la copie, qui en est conservée, permettra de redresser l'erreur dans laquelle sont tombés la plupart de ceux qui ont parlé des Marbeuf '.
Le comte avait 70 ans. Il était veuf, depuis quelques années seulement, de dame Éléonore-Julie de Quémadeuc qui ne lui avait pas donné d'enfant. Pour récompenser les services que le comte avait rendus à la France, Louis XV lui avait concédé en Corse, sur le théâtre de ses exploits, 36.000 arpents de terre au centre desquels se trouvait le château de Carghèse : la concession fut érigée en marquisat ^ Toutefois le vieux général continua à conserver son premier titre de comte, le titre de marquis de Marbeuf se trouvant porté par Jacques-Ange, son neveu, frère de l'évêque d'Autun.
Le comte de Marbeuf, gouverneur de la Corse, que les historiens décorent du titre de marquis, est, s'il les faut croire snr parole, le frère même de l'évêque d'Autun. En réalité il n'était que son oncle.
Le comte de Marbeuf devint Grand-Croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.
M"^ de Fenoyl, dame Catherine-Salinguerra-Antoinette, n'avait que dix-huit ans. Elle était chanoinesse du Chapitre de Leigneux,
1. Nous avons sous les yeux la copie du contrat, « copie collationnée par Benedetti et Serval, notaires royaux et apostoliques en la ville de Bastia, île de Corse, sur une expédition en parchemin délivrée par MM. Liénard et Paulmier, notaires à Paris, dûment scellée, présentée de la part de Mn^e veuve comtesse de Marbeuf. » 31 octobre 1786.
2. Le comte de Marbeuf fit défricher le vaste tènement qu'il avait reçu de la bienveillance royale. A l'époque de son second mariage 4.000 arpents avaient été déjà mis en valeur.
diocèse de Lyon '. Son père, Laurent-François de Gayardon, marquis de Fenoyl, fut maréchal des camps et armées du Roi. Il était veuf de dame Suzanne-Andrée Chaillon de Jonville, morte en laissant trois enfants : une fille aînée mariée à M. de Bussy, un fils Laurent-Charles-Marie, et enfin Catherine la chanoinesse de Leigneux.
Le contrat eut pour témoin « l'Illustrissime et Révérendissime Seigneur, Monseigneur Ives-Alexandre de Marbeuf, comte de Lyon, évèque d'Autun, premier sufi"ragant de l'archevêché de Lyon, administrateur du temporel et du spirituel dudit archevêché pendant la vacance du siège, comte de Saulieu, président-né perpétuel des États de Bourgogne, nei'eu dudit Seigneur comte de Marbeuf ».
Du côté du comte se trouvait encore « très haute et très puissante dame Henriette-Françoise Michel, épouse de M. le marquis de Marbeuf ». La copie porte : « belle-sœur dudit Seigneur futur époux », mais c'est là une erreur de transcription. Il faut lire : nièce. Henriette-Françoise Michel, — fille de Gabriel Michel, trésorier général de l'artillerie de France, et d'Anne Bernier dont le père occupait une haute situation à la Compagnie des Indes — possédait une fortune considérable. Elle avait épousé, le 4 juillet 1757, Jacques-Ange de Marbeuf, frère de l'évêque d'Autun. Jacques-Ange fut colonel du régiment de dragons de Marbeuf; gentilhomme de la manche des princes du sang, il devint gentilhomme de la Chambre du duc de Berry (Louis XVI) lors de la formation de la Maison de ce prince, et chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.
Le premier de tous les Marbeuf, il prit le titre de marquis. D'où lui vint le titre ? Sans aucun doute de la munificence du Roi, car il fréquenta beaucoup la Cour.
Un mystère plane sur les dernières années du marquis Jacques- Ange de Marbeuf. Quelques-uns le font mourir de mort naturelle au fond d'une prison où, à la suite d'intrigues de cour, l'avait jeté une lettre de cachet. Une autre version prétend que, s'étant pris de querelle avec l'un de ses co-prisonniers, le marquis mourut des suites d'un duel qu'il eut avec ce compagnon d'infortune. Plus vrai-