‹ L'Église de Lyon pendant la RévolutionChapitre 34 sur 191 · I. Notice manuscrite · texte numérisé non relu

I. Notice manuscrite

Roi l'écouta avec bonté ; mais il ne jugea pas à propos d'avoir égard à ses représentations. Sa Majesté insista sur son acceptation, et M. de Marbeuf, regardant alors la volonté persévérante de sa Majesté comme une marque de la volonté divine, s'y soumit avec respect, mais non sans éprouver une douleur bien vive de la nécessité où il était de se séparer de son Eglise chérie. La nouvelle de cette nomination causa un deuil général dans la ville et le diocèse d'Autun ' ».

Est-il possible toutefois d'expliquer comment, quittant Autun, M. de Marbeuf a pu se laisser donner, pour successeur, l'abbé de Périgord, Talleyrand ?

L'ambition rongeait l'âme de l'abbé de Périgord. Neveu du cardinal-archevêque de Reims, choisi par lui en qualité de vicaire général au lendemain de son ordination, chapelain de la chapelle simple et sans résidence de Saint-Jean l'EvangéUste à Tours, l'abbé de Périgord n'était pas satisfait; quoique jeune encore, il rêvait d'arriver aux plus hautes dignités. Le lo mai 1780, la province de Tours à qui revenait cette année-là le choix d'un des deux agents généraux du clergé, désigna l'abbé de Périgord. Il exerça cette fonction avec l'abbé Thomas de Boisgelin, neveu de l'archevêque d'Aix. L'abbé de Boisgelin, esprit médiocre, prêtre indolent, laissa à son collègue tout le poids de la charge commune.

Les agents du clergé représentaient leur Ordre auprès du roi : ils avaient leurs entrées au Conseil et au bureau des affaires ecclésiastiques ; ils défendaient les intérêts de l'Eglise de France, veillaient à la recette et à l'emploi de ses deniers, à l'administration de ses biens et au maintien de ses privilèges. « Un Talleyrand nouveau, presqu'insoupçonné, se révéla dans ces fonctions où il déploya des qualités hors ligne. Il avait, dit Mignet, la réputation d'un homme spirituel; il acquit celle d'un homme capable ^ »

A la fin de son mandat d'agent du clergé, Talleyrand présenta un

1. Notice manuscrite. Duret relate qu'à la mort de M. de Montazet, l'évêque imposa cinq pensions stir le revenu de V archevêché de Lyon. Ceux qui ne croient pas au désintéressement auront quelque droit de conclure de ce fait que M. de Marbeuf ne songeait pas à prendre pour lui-même le siège dont préalablement, il restreignait ainsi les revenus.

2. Bernard de Lacombe : Talleyrand, èvêqiie d'Autun, d'après des documents inédits, 36-39.

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Rapport qui fut fort apprécié, et l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, ne craignit pas de déclarer que ce travail était « au-dessus de tout éloge et qu'il tiendrait un rang distingué entre ceux qui décoraient les annales du clergé de France. » M. de Dillon, archevêque de Narbonne, reçut mission « de porter cà M. l'Evêqued'Autun les vœux de l'Assemblée en faveur de MM. les anciens agents et de les recommander avec instance aux bontés de sa Majesté. » C'était solliciter un siège épiscopal pour Talleyrand et ouvrir devant lui le chemin de la fortune.

Toutefois Talleyrand n'avait pas seulement du talent et de l'activité : il laissait déjà derrière lui tout un passé fort peu recommandable. Sa fierté et son ambition durent souffrir de la froideur avec laquelle fut accueillie la démarche de l'archevêque de Narbonne exécutant le mandat qu'il avait reçu de l'Église de France. Car il n'était possible ni au Roi, ni au Ministre de la feuille de vouloir ignorer les foHes de jeunesse du brillant abbé. C'était d'ailleurs le temps où il se brouilla avec Mirabeau, un ami qui lui avait été très cher et qui, après la rupture, ne lui ménagea ni les dures vérités, ni même les outrages.

Cependant le désir d'être quelqu'un en France ne cessait d'obséder Talleyrand; il voulait un évêché, mieux que cela, il se jugeait de taille à occuper du coup un archevêché.

N'écrivait-il pas, en avril 1787, à Choiseul, alors àConstantinople : « Il me paraît bien difficile qu'on ne me donne pas l'archevêché de Bourges. La malveillance de l'évêque d'Autun ne me paraît pas pouvoir lui fournir les moyens de me le refuser. » Lorsqu'en mai 1788 l'archevêché de Lyon devient vacant, et que la voix publique indique M. de Marbeuf comme futur archevêque, Talleyrand n'ose guère espérer. Il écrit à Choiseul : « Rien de ce que je désire ne tourne comme je le voudrais, mon ami; je ne suis pas dans un moment de bonheur. Mais cela changera; j'attendrai, et on trouvera peut-être qu'un homme qui a trente-quatre ans, qui a toujours été occupé d'affaires, quia fait celles de son Corps pendant cinq ans et de qui on s'est loué pendant tout ce temps-là, mérite qu'on le traite un peu mieux \ »

I. Voir Bernard de Lacombe, p. 58-59. — Les extraits des lettres à Choiseul sont tirés par lui du Talleyrand prêtre et évéqtie de Marcade. »

La faiblesse de Louis XVI devait, hélas! réaliser ce à quoi sa droiture et son sens chrétien lui avaient jusque-là interdit de consentir.

On a donné diverses explications concernant la nomination de Talleyrand au siège d'Autun. La meilleure c'est que Louis XVI céda pour offrir un peu de bonheur au père de Talleyrand qui, sur son lit de mort, aurait dit au Roi : « Je quitterai le monde l'âme bouleversée de honte et de chagrin si, sans une espèce de pardon, je laisse derrière moi mon fils dans la disgrâce du Roi. » Il paraît toutefois difficile d'expliquer la visite du Roi au père de Talleyrand sur le point de mourir.

Voici une dernière version, et elle semble avoir pour elle plus de vraisemblance et d'exactitude.

M. Verdollin, secrétaire de la feuille, a, dans la Notice manuscrite à laquelle il a été fait de nombreux emprunts, rapporté, pour la justification de M. de Marbeuf, l'anecdote suivante qu'il tenait, dit-il, de la bouche même de M. Lefranc de Pompignan, successeur de M. de Marbeuf à la feuille; elle lui avait été confirmée par plusieurs personnes distinguées qui en furent les témoins. « Après la honteuse défection de M. de Talleyrand-Périgord, le roi Louis XVI s'en entretenait un jour, à son lever, avec ses courtisans. M. l'archevêque de Vienne survint. Le Roi lui adressant la parole se prit à dire : « Il faut avouer que l'archevêque de Lyon avait bien raison de ne pas vouloir faire l'abbé de Périgord évêque; mais son père, que j'aimais beaucoup, m'écrivit, peu de jours avant sa mort, qu'il mourrait content si je donnais un évêché à son fils, et si je lui donnais l'évêché d'Autun, qu'il me conjurait de ne pas lui refuser cette dernière grâce. Je ne voulus pas empoisonner ses derniers moments par un refus. Je me laissai aller et, malgré les vives représentations de l'archevêque de Lyon, je donnai l'évêché d'Autun à ce détestable sujet. Je m'en repens bien aujourd'hui. » L'archevêque de Vienne crut devoir rendre publique cette anecdote, et il l'a répétée à plusieurs personnes. ^ »

La sévérité des principes de M. de Marbeuf, l'intérêt qu'il portait à ses diocésains d'Autun durent en effet s'opposer à ce que Talleyrand fût pourvu de ce siège épiscopal. « Il fit dans la suite

I, Notice mauuscrile^

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d'inutiles efforts, par des lettres vraiment paternelles qu'il écrivit à Talleyrand, pour le rendre à la religion, à l'Eglise et à lui-même : ces lettres demeurèrent sans réponse '. »

Tallcyrand, que la vertu de religion ne tourmentait guère, ne se trouvait pas le moins du monde gêné par les rigueurs et les exigences de la vertu de justice. Le dialogue entre son carrossier et lui est connu. Ce fournisseur, lassé de ne recevoir aucune réponse aux demandes d'argent qu'il multipliait, était venu de loin et, chaque matin, l'évêque, qui ne le reconnaissait pas, voyait un homme planté en faction à sa porte, le saluant très bas. Intrigué par le manège, un jour qu'il montait dans son carrosse, l'évêque eut l'idée de l'interroger : « Qui êtes-vous, mon ami ? — Je suis votre carrossier, Monseigneur. — Ah ! vous êtes mon carrossier, et que voulez-vous, mon carrossier ? — Je veux être payé. Monseigneur. — Ah ! vous êtes mon carrossier et vous voulez être payé ; vous serez payé, mon carrossier. — Et quand. Monseigneur? — Hum! répondit Talleyrand en se carrant sur les coussins de la voiture qui partait au grand trot, hum! vous êtes bien curieux? »

Voici une autre anecdote tout à fait inédite. En quittant l'évêché d'Autun, M. de Marbeuf y avait laissé ses meubles, Talleyrand ayant offert d'en devenir acquéreur. Un fripier de Dijon fit l'évaluation. Mais, une fois installé dans les meubles, Talleyrand ne s'occupa plus de son vendeur. Le 15 septembre 1790, Simon de Grandchamp, vicaire général d'Autun, écrivait à M. de Marbeuf : « J'ai réclamé le prix de vos meubles, dont M. d'Autun s'est déjà servi. Il m'a répondu : « Que le temps et les circonstances présentes, ainsi que l'incertitude de l'avenir, s'emparent tellement des esprits que l'on ne peut s'occuper de ses affaires personnelles ». L'excuse est jolie : cette manière nouvelle de clore la bouche aux créanciers est en vérité plus jolie encore ^.

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