I. Balleydier, I
Il8 YVES-ALEXANDRE DE MARBEUF
voulait conserver M. de Marbeuf à son diocèse et à l'Église de France, facilita son émigration : il arriva heureusement dans le Brabant et s'établit, à deux lieues de Nivelles, dans le château de Resves appartenant aux Montmorency-Robecq, qui avaient exercé déjà à son égard une généreuse hospitalité à Marolles, près Paris.
L'examen des papiers de M. de Marbeuf, retrouvés à Hellenvilliers, permet de dire que non seulement la liberté, mais la vie même de l'archevêque se trouvèrent menacées. Voici les faits :
M. de Marbeuf ayant été nommé par le Roi, en 1777; à l'abbaye d'Ourscamp, avait passé un bail général de sa mense aux prieur et religieux, moyennant la somme annuelle de 70.000 livres franches et quittes de toutes charges, même des réparations de la maison abbatiale qui fut cédée aux religieux. Le prieur, autorisé d'ailleurs par sa communauté, passa à différents fermiers des sousbaux partiels, pour le même nombre d'années, des biens de la mense abbatiale. Un sieur Bulté devint leur sous-fermier pour la ferme de Varnaviller, au prix et somme de 30 mille livres environ. Tant que M. de Marbeuf fut titulaire de l'abbaye d'Ourscamp, c'est-à-dire pendant cinq ans, tout alla le mieux du monde. Mais, après la cinquième année, le Roi ayant accordé à M. de Marbeuf l'abbaye du Bec, le prélat crut pouvoir et devoir se démettre de son abbaye d'Ourscamp qui fut mise aussitôt en Economat. L'administration de V Économat toutefois ne jugea point à propos de laisser subsister ni le bail général consenti aux religieux par M. de Marbeuf, ni les sousbaux faits par ceux-ci à différents fermiers. Elle fit aussitôt annoncer, par affiches, qu'il serait passé de nouveaux baux aux plus offrants et derniers enchérisseurs. Les sous-fermiers réclamèrent et attaquèrent les religieux. Ceux-ci, pour se couvrir, assignèrent M. de Marbeuf qui sollicita et obtint un arrêt évoquant l'affaire au Conseil même du Roi.
Le principal moyen des réclamants fut de dire que la démission de M. de Marbeuf ayant été libre et volontaire, il devenait responsable de l'inexécution des baux qui avaient été passés.
Le prélat répondit : que fermiers et sous-fermiers n'ignoraient pas, en s'engageant, que l'abbaye d'Ourscamp pouvait devenir vacante ou par la mort du titulaire, ou par sa démission et que, dans ces
LAMOUKETTE EVEQ.UE CONSTITUTIONNEL II9
deux cas, les contrats se trouvaient résiliables de droit. En s'engagcant donc, ils avaient sciemment voulu courir le double risque, d'où il résultait « qu'ils n'avaient aucune exigence à formuler; qu'ils n'étaient point fondés à demander compte des motifs de la démission. M. de Marbeuf l'avait donnée parce qu'il en avait le droit et pour accomplir son devoir. En passant le bail avec les religieux, certainement il n'avait pas eu l'intention d'user de son droit de démissionner, il espérait au contraire et désirait sincèrement que le bail tiendrait : cette espérance et ce désir ne renfermaient pas toutefois un engagement de ne pas se démettre ; que les lois civiles et canoniques n'auraient pas autorisé un tel engagement; que d'ailleurs jadis les mêmes prétentions avaient été élevées par des fermiers d'Ourscamp, et que les arrêts intervenus les avaient toujours déboutés de leurs demandes d'indemnités. »
L'arrêt, rendu en Conseil du Roi, fut conforme aux vues de M. de Marbeuf. Les fermiers s'y soumirent à l'exception toutefois du seul Bulté qui, en 1789, estima le moment favorable pour recommencer un procès et menaça de porter la cause devant l'Assemblée Constituante elle-même. Il avait pour conseil et protecteur Charles de Lameth qui écrivit à M. de Marbeuf en faveur de son client. L'Archevêque répondit d'une manière noble et ferme. Persuadé cependant que Charles de Lameth appuierait fortement les prétentions du sieur Bulté, il fit distribuer à tous les membres de l'Assemblée un Mémoire imprimé qui donnait de l'aifaire une idée exacte : mais la question ne fut pas soulevée.
Prenant un autre chemin, Bulté mit en avant un négociateur démagogue qui vint trouver M. de Marbeuf, avec force menaces, pour appuyer des exigences exorbitantes. Le prélat répondit « que le sieur Bulté pouvait faire valoir ses droits devant les tribunaux ». La cause était mauvaise ; mais le têtu fermier n'hésita pas à solliciter un nouvel examen judiciaire. Il patienta jusqu'au jour où les anciens tribunaux ayant été supprimés, de nouveaux furent établis.
En attendant, il faisait de fréquents voyages à Paris. Comme il n'y trouvait plus l'Archevêque, qui s'était retiré à Marolles, il vint se heurter à M. Verdollin. « Tous les propos qu'il me tenait, contre M. l'Archevêque, dit ce dernier, étaient assaisonnés de menaces de
la plus grande violence. Je me bornais à répondre que je rendrais compte au prélat. Je montrais les réponses que j'en recevais. Le dit Bulté s'exhalait alors en mauvais propos, qu'il était bien pénible pour moi d'entendre... Un autre jour il me fit une visite plus calme ; il vint avec un homme de loi qui m'exposa les malheurs du sieur Bulté, sa ruine, l'impossibilité où il se trouvait de nourrir sa nombreuse famille. Sur le compte que je rendis de cette entrevue à l'Archevêque de Lyon, il eut la générosité de m'autoriser à lui faire compter mille écus. » L'effet de ce calmant ne devait pas être de longue durée, car les visites du sieur Bulté recommencèrent, et ses exigences et menaces grandirent. Il alla jusqu'à déclarer « qu'il irait à Marolles avec ses quatre grands garçons, et que si l'Archevêque ne lui rendait pas justice, il se la ferait ». « L'Archevêque, ajoute M. Verdollin, crut prudent de changer de domicile et, bientôt après, de sortir du royaume ' . »
Quelques évêques, pour des raisons moins graves que celles qui décidèrent M. de Marbeuf, avaient à la suite de M. de Juigné, archevêque de Paris, depuis plusieurs mois déjà, quitté le sol de la France.
I. Le fermier ne se lassa pas. Prétendant que les meubles de la maison de la comtesse de Marbeuf appartenaient à l'archevêque, il les fit saisir. Un jugement cassa et annula la saisie. — En 1792, Bulté fit assigner directement l'archevêque devant le tribunal de l'Abbaye; mais les journées du 20,juin, du 10 août, du 2 septembre, paralysèrent toutes les affaires particulières. — Le 8 septembre, M. Verdollin, quittant la capitale, fuyait à Bruxelles où il n'arriva que le 25 du même mois : il était réuni à l'archevêque le premier octobre.
En juillet 1803, le sieur Bulté réclamait encore, et il proposait à Madame la marquise d'Hellenvilliers « de s'unir à elle pour demander la liquidation par la Nation de ce qui lui était dû par la succession de l'archevêque décédé. L'abbé Verdollin s'efforça de détourner la marquise de recevoir les propositions du S»" Bulté, déclarant que la succession ne devait au fermier aucune sorte d'indemnité. — Le 6 janvier 1806, comme le sieur Bulté présentait une sentence, en sa faveur, rendue en 1796, M. Verdollin écrit encore à la marquise pour l'inviter à faire vérifier la sentence par des hommes experts, et à examiner si elle ne renfermait pas des cas de nullité. (Papiers d'Hellenvilliers.)