CHAPITRE XI
Pourquoi Pie VI a-t-il tant attendu pour fulminer contre la Constitution civile ? — M. de Marbeuf publie dans son diocèse les Brefs du lo mars et du 13 avril 1791. — Une erreur de fait que rien n'explique. — Instruction pastorale et Avertissement de Lamourette. — Les meubles de M. de Marbeuf. — Les constitutionnels s'emparent des églises. — Nouvelle Instruction pastorale de Lamourette. Charrier de la Roche. Le Camus. — Inquiétudes du Directoire. — Main-mise sur les choses de religion. — Un rappel aux mœurs de la primitive Église. — Luttes intestines au séminaire delà Manécanterie. — Divisions entre vicaires métropolitains. — Plaintes à Lamourette. — L'évêque est élu député.
Pie VI avait enfin parlé. Le Bref du 10 mars, confirmé bientôt par celui du 1 3 avril, portait condamnation de la Constitution civile du clergé. Les prêtres, séduits un instant, allaient, par des rétractations courageuses, rentrer dans le sein de l'Eglise. La parole du Pape, comme un glaive, blessera à mort l'église constitutionnelle : à partir de ce moment elle cesse de faire des adeptes et perd même beaucoup de ses adhérents; elle ne vivra plus que d'une vie factice jusqu'au jour où la Révolution athée la poursuivra, elle aussi, de sa haine et de ses colères.
« Rien, dit le Pape, dans le Bref du 10 mars, ne pouvait autoriser une assemblée politique à changer la discipline générale de l'Eglise, à braver les jugements des saints Pères, les canons des Conciles, à renverser la hiérarchie, à dicter à son gré les règles sur le choix des évêques, à détruire les sièges épiscopaux, à substituer des formes vicieuses aux formes anciennes de l'Église ». Le Bref du 10 mars fut envoyé à M. de la Rochefoucaud et aux autres évêques de T Assemblée nationale; celui du 13 avril est adressé « aux Cardinaux, Archevêques et Evêques, aux Chapitres, au clergé et au peuple du royaume de France ».
On s'est demandé pourquoi le Pape, si vivement sollicité par les évêques, avait temporisé et tardé si longtemps de prononcer une condamnation que tout le monde désirait et qui semblait urgente, nécessaire même, pour maintenir la fermeté de la foi dans les vrais catholiques, fixer les hésitants, ramener les trompés, stigmatiser, comme il convenait, les coupables.
Dans son discours du 27 novembre 1790 à l'Assemblée nationale, Maury explique les lenteurs de Rome. Le Roi ayant sanctionné les décrets, fin août, les adressa aussitôt au Souverain Pontife « dont il jugeait l'intervention nécessaire pour les rendre exécutoires ». La lettre du Roi n'arriva qu'en septembre. Or, septembre et octobre sont les mois de vacances qui dispersent les cardinaux. Il fallait d'ailleurs donner du temps au Pape pour examiner un objet de cette importance car, ajoutait Maury, avec un rare bonheur d'expression : « On ne va pas si vite quand on ne doit jamais revenir sur ses pas '. »
A son tour, M. de Bausset prend à tâche de légitimer le silence du Pape : « Avec quelle amertume, disait-il, n'aurait-on pas reproché au Souverain Pontife une décision prématurée ! La religion, la justice, la prudence lui prescrivaient un examen réfléchi. Il avait à craindre d'aigrir par une condamnation prompte et sévère des esprits exaltés par la passion des nouveautés et par l'ivresse de la puissance. Il pouvait, il devait espérer, que le temps, la réflexion et les lumières que de sages et savantes instructions répandaient chaque jour sur ces questions abstraites et difficiles, ramèneraient à des idées plus saines ceux que l'inexpérience, la bonne foi et l'amour du bien avaient pu séduire et égarer. »
Malheureusement aussi le Pape ne pouvait pas compter sur Louis XVI. Deux fois le Roi l'avait consulté sur la conduite qu'il convenait de tenir et deux fois, sans attendre la réponse de Rome, il avait donné une sanction qu'il avait promis de suspendre.
Il faut enfin ajouter que, en condamnant la Constitution civile du clergé et en excommuniant intrus et jureurs. Pie VI non seulement aurait atteint le Roi, mais aussi l'archevêque de Bordeaux et
I. Consulter articles de Pierre de la Gorce : Correspondant (25 août, 10 sept. 1908), et Sicard : Les cirques pendant la Révolution, 41 5-415.
avec lui quelques autres évêques, tels ceux de Langres et de Saint-Claude.
Trente évêques siégeaient à l'Assemblée nationale. Cinq ou six d'entre eux, sous la direction de M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, sans qu'ils y aient d'ailleurs été autorisés, s'étaient réunis en comité et s'occupaient de gérer les affaires de France. Beaucoup de prêtres fidèles et plusieurs évêques très attachés aux enseignements du Saint-Siège, furent mécontents des délais que l'archevêque d'Aix fit naître pour suspendre la publication des Brefs du 10 mars et du 13 avril. Une clause y fut même insérée contre laquelle beaucoup se révoltèrent, et les trente évêques de l'Assemblée avaient donné cependant leur consentement. Le clergé de France en général était très attaché à la foi et au Saint-Siège ; mais malheureusement l'esprit du siècle, les systèmes des novateurs, avaient mis dans quelques tètes « un petit vernis philosophique ». Le Comité, qui s'était installé à la direction des affaires de France, s'efforçait de faire prédodominer ses vues à la cour de Rome. Le Pape avait donc bien des raisons pour légitimer ses hésitations ou lenteurs. « Le Pape, dit le cardinal Zélada, pèse mûrement d'abord les objets en eux-mêmes pour voir ce qui convient au bien de la religion et de l'Église. Ensuite il balance les instances qu'il reçoit des différents côtés pour voir quelle serait la volonté générale, qui est toujours subordonnée aux devoirs que son ministère suprême lui impose » ^ Avant tout le Saint Père évita, « de diviser, par des démarches précipitées, le Corps des évêques français qu'il était si essentiel de conserver à Tunisson ».
M. de Marbeuf eut hâte de publier dans son diocèse le Bref du 13 avril 1791 ^. Ce Bref était la confirmation de la doctrine dont il avait nourri ses diocésains. Les évêques intrus y étaient qualifiés « d'usurpateurs que le peuple doit rejeter avec horreur » ; leurs prétendues lettres au Pape sont appelées « de vains simulacres de communion ».
M. de Marbeuf met « le sieur Lamourette » en demeure d'obéir