In-40, 71 pages
2. La Lettre de communion que Lamourette écrivit au Pape se trouve imprimée à la suite de sa Lettre pastorale. Elle porte la date du 7 avril :
« Très saint Père : Daignez accueillir le sincère témoignage de mes sentiments religieux envers le Chef visible de l'Eglise universelle. Chargé de l'honorable et difficile ministère d'évêque du département de Rhône-et-Loire, métropolitain du Sud-Est, siégeant à Lyon, je professe solennellement ma ferme croyance en N. S- Jésus-Christ, chef invisible et réel de l'Eglise qu'il a acquise par l'etTusion de son sang par la rédemption des hommes, et mon indissoluble union, par la profession de la même foi catholique, avec votre Sainteté comme étant assise dans la Chaire
du Pape pour le consacrer. L'élu prétendu n'a pas, avant sa consécration, prêté le serment de fidélité canonique au Pape ; en faisant le serment à la Constitution civile, il a juré au contraire de ne pas reconnaître la juridiction du Pape en France. Il n'a pas de mission légitime, c'est-à-dire pas d'institution canonique. La mission civile, qu'il peut exhiber, n'est pas la mission légitime qui ne vient que du Pape. C'est un évèque national, un élu du peuple, non un évoque catholique, successeur des apôtres. L'évêque « désigné par le Département ou son Directoire » n'a pas pu lui donner la confirmation canonique, c'est-à-dire la juridiction spirituelle. De qui la tiendraitil dès lors? Son consécrateur, évêque in partibiis, n'avait en vérité que le caractère épiscopal. La juridiction spirituelle ne réside pas chez les laïcs qui ont désigné l'évêque in partibus de Lydda, son consécrateur. Le concile de Trente a déclaré « que ceux-là, qui, appelés seulement et institués par le peuple ou par la puissance séculière et le magistrat, s'ingèrent dans l'exercice de ces ministères,
de Pierre, prince des apôtres, dont l'enseignement se perpétue d'âge en âge par l'organe de ses successeurs. — Je reconnais que cette chaire est le centre où s'unissent toutes les autres pour former le grand corps de lumière dont les rayons éclairent le monde chrétien : que c'est la pierre principale sur laquelle le divin Fondateur a posé l'édifice durable jusqu'à la consommation des siècles; que vouloir participer hors de la communion romaine à la manducation de l'Agneau sans tache ce serait une profanation ; que celui-là sème en vain et disperse sa moisson qui entreprend de la recueillir autre part ; enfin que dans ce déluge d'erreurs et de vices dont les hommes sont environnés, l'Église catholique, apostolique et romaine est comme le vaisseau sacré qui porte le céleste dépôt des vérités du dogme et de la morale, enseignées par l'Évangile, et le seul gage assuré du genre humain pour la vie future. — Ainsi, étant institué pasteur des âmes confiées à ma vigilance, je serai toujours, dans mes travaux pour leur salut, attentif à la voix du Chef des pasteurs.
« Je suis, etc. ».
C'est une profession de foi qu'un simple fidèle eût pu signer ; ce n'est pas celle d'un prêtre, moins encore celle d'un évêque; car l'évêque n'est pas seulement joint à la Chaire de Pierre, il en doit tirer les pouvoirs spirituels qu'il exerce. Il semble que la plume de Lamourette dut trembler quand elle écrivait : « Que celui-là sème en vain et disperse sa moisson qui entreprend de la recueillir autre part . » Lamourette se dit « chargé du ministère d'évêque ». Il n'en fut pas chargé par le Pape, mais par l'élection du peuple lequel n'a jamais donné des pouvoirs qu'il n'apas reçus de J.-C. — Il se dit « institué pasteur des âmes ». Il n'est pas institué pasteur par le Pape qui seul peut instituer parce que seul il a la charge du troupeau. L'intrus affirme qu'il a des pouvoirs; il n'essaye pas d'établir qu'il les a tirés de la source de tous les pouvoirs.
et se les arrogent par leur propre témérité, ne peuvent être réputés ministres de l'Église, mais doivent être regardés comme des brigands et des voleurs qui ne sont point entrés par la porte ».
M. de Marbeuf raille les titres épiscopaux du sieur Lamourette : « Quelle étrange invention que celle d'un évêque de deux fleuves, et d'un métropolitain de Viin des quatre points cardinaux \ .. . Au fond on a bien fait de prendre de pareilles qualifications : il n'y aura de la sorte aucune confusion entre l'intrus et le véritable archevêque. Lamourette est évêque nommé en vertu d'une élection radicalement nulle, ordonné contre tous les canons et par une consécration sacrilège, institué par une mission chimérique et invalide ; parjure par l'émission d'un serment impie, lequel est une réelle apostasie; schismatique par sa séparation de l'unité catholique en se constituant, sans juridiction, pasteur d'un troupeau; hérétique par la profession de la constitution civile du clergé que le pape vient de condamner. Il ne sort ni de Dieu, ni de J.-C, mais du Département par son élection, de l'Assemblée par son ordination et son institution, ou plutôt // vient de lui-même.
L'archevêque termine cet énergique réquisitoire en déclarant Lamourette intrus et schismatique ; sa consécration est illicite, irrégulière et sacrilège ; il a encouru les peines et censures de droit portées contre les schismatiques; tous ses actes de juridiction sont nuls. Il a eu dans V Avertissement pastoral une première monition; la présente Lettre pastorale servira de seconde monition. Il a quinze jours pour abdiquer sa qualité d'évêque. Tous les actes des vicaires épiscopaux sont pareillement frappés de nullité : ils ne peuvent donner des dispenses de mariage, ni des pouvoirs aux curés. Les prêtres séculiers, les religieuses, les fidèles, n'auront avec l'intrus, ou ceux qu'il nommera, aucune sorte de communication in divinis. L'interdit est lancé contre l'église primatiale, ses chapelles et ses autels.
M. de Marbeuf repousse l'injuste accusation, qui lui est faite, de n'avoir jamais paru à Lyon. Il s'en justifie dans une Note de sa Lettre pastorale : « Nous devons apprendre à ceux qui l'ignorent — et nous pouvons l'attester — que, quand au mois de juillet 1789 nous fûmes déchargé de l'administration que nous remplissions auprès du Roi, nous finies des dispositions immédiates pour nous retirer dans notre diocèse, et nous donnâmes des ordres pour qu'il
nous fût préparé un logement au séminaire, en attendant que les opérations pour les réparations de l'archevêché fussent terminées ; mais quelques citoyens de marque nous engagèrent à suspendre notre voyage à Lyon, jusqu'à ce que le calme fût rétabli dans cette ville. Depuis cette époque les troubles y ont été toujours en croissant. »
Très certainement l'abbé Bonnaud a mis la main à cette Lettre pastorale : la science théologique et la précision qu'elle accuse, à défaut des billets de M. de Castellas à M. de Bois-Boissel, dont il a été donné des extraits, suffiraient pour affirmer sa collaboration. Il est toutefois un argument employé dans la Lettre pastorale^ qui repose sur une erreur de fait et qui, dès lors, est des plus contestables : l'erreur semble d'ailleurs difficile à justifier. M. de Marbeuf écrit de Lamourette : « Parjure par la violation même de l'engagement solennel qu'il avait précédemment contracté, le sieur Lamourette, né notre diocésain, avait juré, lorsqu'il reçut l'onction sacerdotale, de nous porter une obéissance inviolable. A cette demande qu'on lui fit alors : Promittis prœlato ordinario tiiopro tempore existenti reverentiam et obedientiam ? il répondit qu'il en prenait l'obligation en face des autels : Promitto. Et voilà qu'en exécution de cette promesse sacrée, il ravit notre siège et notre autorité! » Comment expliquer pareille erreur de la part de M. de Marbeuf, car elle est inadmissible, l'acte de baptême de Lamourette portant qu'il naquit à Frévent? Le bruit avait-il couru à Paris que Lamourette était de Lyon ? Intentionnellement avait-on propagé le bruit pour pallier ce que cette nomination d'un prêtre étranger à Lyon avait d'anormal, et la mettre en harmonie avec l'esprit de la constitution civile ? Il paraît incroyable que M. de Marbeuf ait produit cette affirmation sans pouvoir l'étayer de quelque manière.
Lamourette répliqua, le 12 mai, par une Listruction pastorale qu'il fit suivre, le 20 mai, d'un Avertissement pastoral ^
Il s'est rencontré des historiens pour soutenir que « aux cris de guerre de M. de Marbeuf, Lamourette, sans relever les sarcasmes et les outrages « dont on l'accablait )), opposa, dans ses Instructions et
I. bistrnclion pastorale, in-S de 24 p. Fonds Coste. — Avertissement pastoral, in-8 de 16 p. Ibid.
Avertissements, « des exhortations pacifiques » \ Certes, M. de Marbeuf n'avait pas à ménager celui qui venait ravir son siège, et le mot de schismatique, dont il le stigmatise, était un mot juste s'il en fut. Toutefois c'est par trop afficher le parti pris que d'appeler paroles de paix certains passages de Lamourette. Il blâme les violences des ecclésiastiques « indomptables et perturbateurs. . . turbulents, satiriques, haineux » ; des enfants trompés « rapportant au foyer l'esprit de fanatisme et de fureur » ; des femmes « ce sexe autrefois si doux. . . devenu opiniâtre, dogmatique, raisonneur . . . errant çà et là, parcourant avec agitation les temples de la cité comme pour épier l'occasion d'y donner le signal d'une insurrection religieuse ». Il montre les mauvais prêtres — lisez les prêtres catholiques — « n'ayant plus besoin que de manifester leur opposition à la Constitution du clergé pour être estimés, accueillis et recherchés » ; les insermentés confessant partout contrairement aux canons « dans des retraites profanes, sans distinguer le sexe ni l'âge », alors qu'il n'y avait pas de raison pour exercer d'une manière occulte une fonction qui n'est pas interdite, « exigeant, au tribunal de la réconciliation, des serments et des promesses dont le moindre effet, si l'on s'entêtait à vouloir les accomplir, serait de nous montrer des mains innocentes et séduites s'armant du fer de la discorde et se souillant des plus sacrilèges attentats ». Et cela « pour soutenir de purs systèmes d'école ». Après cette proclamation avant la bataille, l'évêque intrus invite « à imiter la douceur de Jésus-Christ ». Son adhésion à la Constitution civile a été sincère. Après toute une vie consacrée « à l'étude et à l'enseignement des sciences ecclésiastiques », passée « dans les plus pénibles et les plus assujétissants emplois du sacerdoce », étrangère « aux inquiétudes de l'ambition et aux mouvements de l'intrigue », il n'a pas sacrifié « le plus sérieux et le plus cher de tous les intérêts au misérable honneur d'obtenir un rang élevé, et d'achever d'une manière un peu plus remarquable' sa course vers le trépas ». Si M. de Marbeuf voulait se soumettre à la loi, il se retirerait devant lui par amour de la paix. Il n'éprouve « ni haine ni colère contre les insermentés ». Il ne tient pas à s'imposer avec la qualité d'évêque de Rhône-et-Loire. « Il est un titre auquel nous attachons un plus
I. Maurice Wahl, Les proiiicres années de Ja Révolution à Lyon, p. 329.
grand prix, dit-il, c'est celui d'homme de bien, celui de votre frère, de votre concitoyen, de votre ami ' . »
La conclusion était empreinte de douceur. Mais voyons les actes. Le Directoire s'arme contre les ennemis dont parle l'évêque intrus de Rhône-et-Loire, et trop souvent hélas ! logique avec ses détestables principes, ce dernier doit désigner ceux qui seront frappés.
Le 28 avril, Lamourettc quitte le séminaire et s'installe à l'archevêché, dans les meubles mêmes de son prédécesseur. Car, il faut bien l'avouer, les 'meubles de M. de Marbeuf ne durent jamais lui servir à lui-même . Les papiers d'Hellenvilliers renferment une note écrite de la main même du prélat et ainsi conçue : « 13 avril 1791. — J'ai acheté à la vente de M. de Montazet, mon prédécesseur, pour 68.000 livres de meubles. Ils ne sont pas payés parce qu'on devait établir entre la succession et les réparations qu'elle devait, une compensation d'après laquelle j'aurais pu devoir beaucoup de réparations à Tarchevêché de Lyon, mais je n'aurais rien dû cà la succession. Cette compensation n'a pu avoir lieu, et maintenant, quoique n'ayant point usé des meubles, je me trouve les devoir à la succession dans un moment où ils sont employés par mon intrus, prétendus appartenir à la Nation par mon district, et exposés à la fureur du peuple à la première effervescence qui aura lieu à Lyon. » A la suite de cette note, l'Archevêque cherche le moyen de payer ce qu'il doit à la succession de M. de Montazet pour le cas où les meubles viendraient à périr dans ses mains. « J'ai, dit-il, à Lyon 20.000 Hvres que j'emploierai à ma libération; j'ai à Autun 15.000 livres. J'emprunterai 33.000 livres, à charge de payer la rente sur le revenu de ma terre. » Il est à croire qu'il paya de la façon qu'il avait prévue, car « les meubles périrent dans ses mains ». Le District de Lyon avait ordonné, le 13 mars, la mise sous scellés « des meubles, effets, titres, papiers dépendant de l'ancien arche-
I . Nous avons pris l'analyse de cette pièce dans Maurice Wahl, pages 329-3 34. — L'ouvrage : Les pronières années de la Révolution à Lvo;; a beaucoup de valeur au point de vue documentaire : il est malheureusement écrit dans un esprit hostile à l'Église et à ses institutions. M. Wahl juge assez heureusement l'écrivain que fut Lamourette : « Dans ses écrits et discours, dit-il, il apparaît comme un esprit facile et orné, littérateur disert plutôt que théologien profond, éloquent parfois, de cette éloquence qui doit plus à la sincérité de l'émotion et à l'abondance du cœur qu'à la force de la pensée », p. 309.
Yvcs-Alcxanâre de Marbeuf. 9
IjO YVES-ALEXANDRE DE MARBEUF
vêché de Lyon ' ». Le fondé de pouvoir de M. de Marbeuf fit aussitôt opposition et réclama la remise des objets qui appartenaient à l'Archevêque. Deux commissaires chargés de vérifier ses dires reconnurent que le mobilier était vraiment la propriété personnelle de M. de Marbeuf. Le Directoire toutefois refusa de délivrer les meubles et effets « à moins qu'il ne fût donné caution pour les réparations à faire à l'évêché ». Cette décision reçut le lendemain l'approbation du Directoire du département. Les meubles restèrent à l'évêché. On les vendit en septembre 1792 ^
Pendant que Lamourette choisissait le palais archiépiscopal pour demeure, et les meubles de M. de Marbeuf pour son usage personnel, les prêtres constitutionnels s'emparaient des cures et des églises, d'où les vrais pasteurs avaient été chassés . L'un des plus remuants, François Jolyclerc, s'installait à Saint-Nizier en grand apparat. La cérémonie eut lieu sans incident; il en fut ainsi pour beaucoup d'autres. Mais, dans le reste du diocèse, il y eut un trouble profond, précurseur d'une guerre religieuse sans trêve ni merci : les prêtres de M. de Marbeuf résistant, forts de leurs droits et convaincus de leurs obligations; les prêtres de Lamourette, irrités de ne pas avoir la confiance, recourant au bras séculier pour s'imposer aux populations.
L'évêque-citoyen se trouva bientôt plus heureux comme citoyen que comme évêque. On le voit dans les clubs où on lui fait d'enthousiastes réceptions. Le 26 mai, il est au club central; le lendemain, à la société des Amis de la constitution. Il ne semble pas très bien distinguer ce que comporte sa dignité. Duret relate « que M. Lamourette a assisté au club central en habit gris » >. Le jour anniversaire de la prise de la Bastille (14 juillet), il pontifie solennellement aux Brotteaux, sur un autel élevé en plein air, et renouvelle son serment de fidélité à la Constitution.
Hélas! que d'amertumes se préparent. Le jour de la fête patronale de Saint-Nizier, deux femmes, interrompant les acclamations dont les citoyens accompagnaient l'entrée de M. Tévêque, se mirent à crier : « Au schismatiqiiel ». Elles ignoraient, ajoute le procès-verbal,