In-80, 102 pages
Jamais, depuis Luther, on n'avait vu un révolté prononcer contre le Pape un aussi violent réquisitoire \
Lamourette a toutefois, même au milieu de ses audaces, le mérite d'une certaine loyauté. Il regarde les Brefs du Pape comme authentiques : il déploie toute son énergie à en énerver la doctrine; mais il a la franchise de ne pas nier qu'ils sont vraiment du Pape. On peut pourtant lui reprocher comme une inconséquence l'adjonction des remarques de Charrier de la Roche lequel s'efforçait d'établir que les Brefs n'étaient très probablement pas authentiques.
Avant de donner la parole à son collègue de Rouen, Lamourette le présente en ces termes : (f M. Charrier de la Roche, né parmi vous, a laissé dans sa patrie une réputation sans tache, justifiée par un mérite distingué, des lumières rares, et des vertus éminentes ».
L'évêque constitutionnel de Rouen n'attaque pas son ennemi en face; il a recours plutôt à la ruse qu'à la force. Dans h Lettre circulaire que Lamourette crut devoir communiquer à ses diocésains. Charrier de la Roche donne d'abord sa profession de foi. Il reconnaît le Souverain Pontife comme Chef de l'Église, comme son supérieur immédiat dans l'ordre de la hiérarchie, et il n'a jamais prétendu se soustraire à la soumission canonique qu'il lui doit, à ce titre, en vertu de la primauté d'honneur et de juridiction qui lui appartiennent dans l'Église catholique, de droit divin. Mais son profond respect pour le Pape n'est pas contraire à la croyance où il est avec toute l'église gallicane et, il peut dire avec l'Église universelle, que le Pape n'est pas infaillible, que ses jugements sont réformables.
A suivre les Brefs, les nouveaux pasteurs seraient des intrus et des schismatiques ; mais ce n'est ni sage, ni charitable, ni chrétien, ni sacerdotal, de faire une telle déclaration : cette manière ne s'inspire pas de l'esprit pacifique de TÉglise. En attendant que la grande dispute soit terminée, il convient de se traiter de part et d'autre avec charité.
I. Le cardinal Zélada ayant connu par M. de Salamon cette impiété de Lamourette répondit : « Si la hardiesse de Lamourette et de ses semblables doit bien profondément attrister les bons catholiques, elle ne doit étonner personne. Lorsqu'on a franchi le premier pas dans le crime, l'on se précipite aisément d'abîme en abîme, et rien n'arrête dans le chemin de l'iniquité ». V^c de Richemont : Cotresponâance secrcte de Vahhc âe Salamon, p. 149.
Après ce début, l'évcque de Rouen attaque, pour en démontrer la non-authenticité, le fond et la forme des Brefs. Ils sont signés du Pape : à l'ordinaire, ils portent la signature d'un officier public de la Cour romaine. Le Bref est adressé aux cardinaux, archevêques et évêques de l'Église universelle : il ne devrait être adressé qu'aux évêques français, puisque seuls ils y sont intéressés. On ne peut pas se contenter de l'affirmation que les Brefs ont été collationnés sur les originaux envoyés de Rome; il le faudrait prouver, ou indiquer des « collationneurs » qui ne fussent pas suspects. Quand le Pape envoie un bref, il l'adresse au Roi, lequel le fait examiner par son Conseil. Or rien de cela n'a été fait. En vérité, Charrier de la Roche manque de sérieux, et même de franchise. Les Brefs ont été soigneusement expédiés, remis contre signature, et il déclare ne les avoir pas reçus.
Il continue par l'examen du fond: <( Ils sont, dit-il, indignes du Pape, lequel n'a pu se porter aux excès renfermés dans les Brefs qui ne sont autre chose qu'une sanglante diatribe contre l'Assemblée, ses membres et ses décrets; ils renferment une calomnie, car jamais le Roi n'a confié au Pape qu'il n'avait sanctionné les décrets que par force. » Les Brefs ne viennent donc pas du Saint Père : le croire serait manquer au respect qui lui est dû. Tout le monde d'ailleurs « connaît le souverain Pontife, son caractère, sa charité, son amour de la paix. » Charrier de la Roche termine en disant que, même s'il était prouvé que les Brefs fussent authentiques, il ne faudrait se troubler ni des menaces, ni des qualificatifs qui les accompagnent. Car « il y a plusieurs voies légitimes et canoniques pour y répondre ». D'abord les magistrats ne manqueront pas d'appeler comme d'abus de leur exécution : cet appel sera suspensif. Les évêques de leur côté en appelleront au Concile de l'Église universelle, lequel est supérieur au Pape : les causes des évêques ne pouvant être jugées que par un tribunal composé de douze évêques .
Le Camus cherche, de son côté, ci ruiner l'autorité des Brefs. Lamourette l'accrédite ainsi : « C'est un homme profondément versé dans la science de la Religion et des lois ecclésiastiques, et qui joint à un christianisme sévère un esprit droit et juste et le talent de discerner les usages nés de la superstitioji et de l'ignorance, de ceux qui tiennent aux principes de la constitution divine de l'Église. » Pour
le Camus, les censures 'que le Pape prononce sont nulles « parce qu'il n'avait aucun pouvoir de prononcer des censures ». Dans l'ancienne discipline, il n'avait aucun pouvoir de juger les actions qui s'étaient passées hors de son diocèse de Rome. S'il est vrai que le Pape ne s'est prononcé que sur la demande des évéques de l'Assemblée, la chose ne l'excuse pas et ne lui donne pas des pouvoirs : une pareille demande rend seulement les évêques coupables du crime de lèse-nation. « Les censures sont donc nulles : il n'y a pas de schisme à redouter. On ne peut être séparé de l'Eglise par un schisme lorsqu'on ne veut pas se séparer, personne n'étant schismatique malgré lui. La sentence du Pape est injuste : réclamer contre elle, ce n'est pas flùre acte de schisme ».
L'audace de Lamourette, la ruse de Charrier de la Roche, et toute la prétendue science ecclésiastique de Le Camus, ne produisirent pas dans le diocèse de Lyon les résultats que l'on attendait. De nombreux retours de prêtres et de fidèles suivirent la publication des Brefs.
Le Directoire du département s'en montra fort inquiet et fort irrité. Dans la séance du 13 août, l'un de ses membres fait un tableau effrayant de la situation. A Lyon, et surtout dans les campagnes, « la défiance et la haine ont pris la place des plus doux sentiments ». Les pouvoirs publics doivent s'alarmer en voyant la conduite de certaines municipalités. *< Oubliant leurs serments, leurs devoirs, leurs intérêts même, les unes veulent conserver parmi elles leurs curés réfractaires ; d'autres repoussent ceux que les corps électoraux ont choisis, ou, s'ils les reçoivent, loin de les environner de leur confiance et de les protéger, ils les exposent aux insultes populaires, souvent ils les provoquent. . . ; des citoyens, qui ont dénoncé ou déposé devant les tribunaux, sont menacés des excès les plus violents ».
Dans le but de remédier à une telle situation le Directoire prend des mesures énergiques: suspensions des curés réfractaires qui occupeait des places dans les municipalités, évacuation de leurs presbytères, protection des assermentés, ordre de dénoncer les fauteurs de troubles, remise des clefs de l'église aux curés constitutionnels.
Ces mesures portèrent au comble le désordre et Tirritation. Dans
la séance du 30 août, elles sont jugées infructueuses : « Plusieurs paroisses sont en état d'insurrection; les municipalités sont complices du soulèvement, ou sans force pour l'arrêter; quelques gardes nationales ne semblent porter les armes que pour empêcher l'exécution de la Loi; les installations de curés ne peuvent se faire qu'à main armée, et souvent deviennent impossibles; des rassemblements extraordinaires, précédés et annoncés par le tocsin, ne laissent à la force publique que la cruelle nécessité de verser le sang;... dans quelques paroisses on a poussé la fureur jusqu'à dresser auprès de l'église des instruments de supplice destinés pour les nouveaux curés qui venaient prendre possession ; . . . le département est menacé des plus grands maux; le feu de la guerre civile est prêt à s'allumer. . . » Et quelle en est donc la cause? Le peuple répond : « qu'on ne le forcera pas à changer de religion et à quitter son curé. A ce langage consigné dans une foule de procès-verbaux, on reconnaîtra sans doute les manœuvres des prêtres réfractai res » \
Mais quelle digue opposer à ce débordement? Évidemment le plus simple eût été de reconnaître que la Loi était mauvaise, qu'elle gênait la liberté et violentait les consciences. Hélas ! même lorsqu'une loi est reconnue mauvaise, l'autorité, qui l'a portée, s'obstine à ne pas se déjuger et travaille, au lieu de l'abroger, à en forcer l'application. Car il est une logique dans la course à l'abîme, qui pousse à descendre aveuglément la pente. La logique de la Constitution civile conduira les opposants à la prison, à l'exil et même à l'échafaud. « Ceux, dira le Procureur réclamant un châtiment, ceux qui n'aiment pas la constitution vont sans doute vous accuser de donner le signal de la persécution; mais la crainte de cette inculpation ne doit pas vous arrêter. Ce n'est pas persécuter que déployer
I. Le personnel de l'Hôtel-Dieu est en pleine révolution. On y viole ouvertement la liberté de conscience. Trente-deux sœurs se décident à écrire au Président de l'Assemblée nationale : « Un prêtre assermenté, placé depuis peu à la tête du régime intérieur et spirituel, leur parle d'un ton si dur, si humiliant, si menaçant, qu'elles sont persuadées... que c'est un abus d'autorité, un despotisme outré, des actes inconstitutionnels » . Elles demandent « qu'il leur soit permis de s'adresser au confesseur auquel elles ont donné leur confiance, qu'il ait entière liberté de leur dire la messe et de les administrer » (Archives nationales, F"^ 466), — Le Ministre recommande la tolérance. Il veut « qu'en respectant l'ordre public, chacun puisse pratiquer dans son intérieur le culte qu'il préfère » (20 juillet 1791)-
136 YVKS-ALEXAXDRE DE MARBEUF
toute l'énergie de l'autorité . . . pour faire cesser les désordres, que d'employer tous les moyens qui peuvent faire régner la Loi, que d'arracher au fanatisme les armes dont il est prêt à se servir, que de venger la religion des injures qui lui sont faites ^ »
N'importe, tout ne va pas pour le mieux dans le monde constitutionnel. Voilà que les curés de Saint-Etienne, fonctionnaires publics par suite du serment qu'ils ont prêté, refusent de reconnaître Lamourette et de lire ses mandements. Le Directoire du district de Saint-Etienne prétend les frapper de déchéance ; le Directoire du département s'y refuse : « C'est peut-être, dit-il, une |infraction au serment; mais aucune loi n'a prononcé la déchéance... L'évêque métropolitain et son conseil sont investis d'une autorité suffisante pour lancer, suivant les canons, les censures qu'ils jugent convenables ^ »
Le Directoire a déjà décidé qu'il y aurait à Lyon provisoirement dix paroisses, y comprise celle de Saint-Irénée pour l'ancienne ville, non comprises les trois paroisses des faubourgs : Vaise, la Guillotière et la Croix-Rousse \ Pour arriver à ce chiffre, il a érigé une paroisse nouvelle sous le vocable de Saint-Polycarpe avec la chapelle des Oratoriens pour église, et une seconde sous celui de Saint-Pothin avec la chapelle des Jacobins pour centre. Il a bouleversé l'intérieur de la cathédrale : l'autel garni de cuivre et sa balustrade ont été enlevés, le métal envoyé à la Monnaie : pour célébrer le culte, on sera réduit à élever une sorte d'autel avec des planches et des trétaux; plus tard, le Directoire accordera l'autel de marbre du séminaire Saint-Charles +. Sur un Mémoire, présenté par l'évêque, il a décidé la démolition de l'enceinte du chœur et celle du jubé^ le transfert des fonts baptismaux et de la chaire de l'église Sainte-Croix, qui sera détruite, dans l'église métropolitaine. La salle capitulaire et les pièces qui la précèdent, seront débarrassées et mises à la disposition de l'évêque pour tenir des assemblées diocésaines >. Aux fins de permettre l'exécution des ouvrages relatifs à la construction du pont, les galeries de l'évêché sont démolies ^ On évitera de coûteuses répa-
Directoire,
13 août 1791.
Id.
17 sept. 1791.
Id.
30 mai 1791.
Id.
8 mai 1792.
Id.
15 juillet 1791.
Id.
19 octobre 1791.
rations en remplaçant par un couvert en bois et en tuiles le toit de cuivre de la Manccanterie '. Cette dernière était destinée à recevoir le séminaire constitutionnel.
L'évéque fut fort mal accueilli lorsqu'il demanda au Directoire la jouissance des écuries et fenil de la rue Saint-Romain. M. de Montazet en avait fait construire les bâtiments sur un terrain donné au Chapitre parles marguilliers de Saint-Pierre-le- Vieux, sous la clause d'une rente; à son tour le Chapitre avait transmis le terrain sous une clause identique. L'évéque constitutionnel échoua piteusement; il eut même l'affront de se voir rappelé à la simplicité des premiers évêques. Jusqu'à M. de Montazet la grande voûte de l'évêché avait suffi au faste des archevêques, « faste auquel doivent avoir renoncé les nouveaux conformément à la Loi qui a tant fait pour les rappeler à la simplicité de la primitive Église ^ ».
Le séminaire allait connaître de tristes jours sous le gouvernement d'Aymard, le nouveau supérieur, successeur de Jolyclerc. Il ne compte d'abord qu'un professeur, Liébaud; Girardot fait fonction d'économe. Bientôt le neveu de l'évéque, Ange-Bernard-Joseph Lamourette, est adjoint à Liébaud. C'est une guerre sans trêve ni merci entre le personnel du séminaire d'une part et les vicaires métropolitains de l'autre. On se bat à coups de pamphlets, de dénonciations et de mémoires. Les vicaires de Lamourette ont la prétention de commander au séminaire et d'en faire leur chose; le séminaire s'obstine à refuser un tel joug. Lamourette soutient ses vicaires ; le Directoire du district donne gain de cause aux directeurs K
Aymard, le supérieur, est envoyé ci Montbrison, puis réinstallé, et finalement destitué. Jeté ainsi sur le pavé, il protestera et lancera