‹ L'église de Paris et la Révolution (volume 2)Chapitre 173 sur 364 · Voir ce q,ui e<l dit plus loin, pp · texte numérisé non relu

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nation de Notre-Dame par la célébration de la fôte de la Raison.

Dans son discours du 17 brumaire, Chaumettc avait fait une motion tendant à introduire dans le nouveau calendrier une fête en l'honneur de la Raison, et chacun sait que dans le jargon de ce temps-là, raison signifiait : guerre à toute la religion. Celte proposition fut accueillie par acclamation, sans qu'on pensât à déterminer une date quelconque.

Depuis le temps qu'on parle et qu'on écrit sur cette fôte, il s'est constitué une légende faite de détails de fantaisie ; on n'a pas contesté son caractère, mais on en a agrémenté le récit d'épisodes inexacts, qui rendent cette histoire inintelligible à force d'invraisemblances. Un érudit, qui n'est pas des nôtres, mais dont on ne peut contester la méthode patiente et ingénieuse. M. J. Guillaume ^ a compulsé les documents conservés aux Archives, et en particulier les procès-verbaux du Comité d'Instruction Publique. C'est en me servant de ses travaux que j'ai reconstitué les phases de cette triste journée.

Tout d'abord cette fôte, dite de la Raison, n'a reçu ce nom qu'après coup, et ceux qui l'organisèrent avaient l'intention de célébrer la Liberté. C'est en effet dès les premiers jours de brumaire, alors que personne ne songeait ni à l'apostasie de Gobel, ni à la campagne de déchristianisation qui en serait la suite, que la date de cette fête avait été fixée au 20 brumaire ; elle devait

I. James Gutllaume, Etudes révolutionnaires^ première sëric. pp. r)4-55. La déesse de la Liberté à Notre-Dame.

LA. FÊTE DE LA RAISON Gj

avoir lieu au Palais-Royal, dit alors : Jardin-Egalité. On venait d'y constniire une salle de concert, dite Lycée des Arls, où devait se faire entendre une société d'artistes : cette sociétéavait été formée par les anciens musiciens du régiment des gardes-français ; après le licenciement de ce régiment, la musique était devenue celle de la Garde Nationale soldée, et quand cette Garde Nationale avait été dissoute en janvier 1792,1a musique perdit son caraclère officiel, mais, sous la direction du capitaine Sarrclte^,clle continuait à figurer dans les cérémonies publiques; elle devait jouer le 3o brumaire et pour cette circonstance, Gossec^ avait composé un hymne à la Liberté sur des paroles do Joseph Chcnfer.

Le jour où Gobel s'était présenté au Conseil dépar-

1. Sarrctte (Bernard), né à Bordeaux en 1760, mort à Pari», en i856. Il était officier de la Garde Nationale de Paris et n*a jamais produit d'œnvres musicales ; mais, amateur éclairé, s'attacha ■aux destinées des musiciens des Gardes- Françaises, les protégea <ît les aida à garder leur cohésion. Quand cette musique forma le noyau du Conservatoire de musique, Sarrette était en campagne, mais en l'an IV, il fut nommé inspecteur du Conservatoire et en fut ensuite le directeur jusqu'à la Restauration qui le remplaça.

2. Gossec (François-Joseph), né à Vergnies en Hainaut en 1733, mort à Pass} en 1839. U fut huit ans enfant de chœur à la cathédrale d'Anvers où il apprit la musique. U vint à Paris en 1701 comme directeur de l'orchestre du financier La Popelinièrc, puis de celui du Prince de Gonti. U fonda en 1784 Técole royale de chant et acquit une réputation méritée comme compositeur. En 1795, il fut, avec MehuI, Ghcrubini, Grétry et I^sueur, l'un des fondateurs du Conservatoire. 11 travailla pour la noblesse et la Révolution, Téglise et le théâtre, et son enseignement théorique passe pour avoir été excellent comme en témoigna la reconnaissance de SCS nombreux élèves.

lemental de Paris pour y abdiquer. Chaumette avait émis la proposition de célébrer une fête en l'bonneur de la raison émancipée de resclavage des préjugés, cl il avait demandé qu'on la célébrât dans la cathédrale désertée par son évéque. C'était la même motion qu'il avait présentée à la Convention, mais le département parut Taccueillir avec plus de faveur ; on chercha une date, on choisit celle du prochain décadi, 20 brumaire, et on convint de faire appel au concours des artistes de l'Opéra.

Or, le lendemain, 18 brumaire, la « musique de la Garde Nationale» qui, on s'en souvient, n'avait plus d'existence officielle, se présenta à la Convention, sous la conduite de Sarrctte, de (îossec et de Méhul*, pour apporter une pétition où elle demandait à ôtre reconnue comme « établissement public ». Voulant donner un échantillon de leur talent, les artistes exécutèrent plusieurs morceaux: marche guerrière, symphonie, l'inévitable « Ça ira », et ils terminèrent en donnant à l'assombléc une première audition de cet hymne à la Liberté que Gossec et Chénier avaient composé pour la

I. Mehul (Eticnne-llenri), no à fiivct en 17C3, mort à Paris en 1817. D'une famille très pauvre, il fui recueilli à cause de se< talents précoces par les Prémonlrés de la Val-Dieu (ArdennesJ, qui lui firent donner des leçons par leur organiste Hauser. U vint à Paris en 1778, mais eut de la peine à percer, malgré l'oriprinalité de ses productions. C'est seulement en 1792 que son opéra de Stralonice le fit arriver à la réputation, mais son vrai triomphe fut le Chant du départ, qu'il composa sur les paroles de M. J. Cliénier. U fut dès lors avec Gossec le fournisseur a llitré de la République. 11 prit part à la fondation du Conservatoire, appartint à rinslilut dès sa création et s'assagit beaucoup, comme le prouve son célèbre opéra de Joseph^ d'une Inspiration toute religieuse.

fête du 20 brumaire. Admirons en passant ce trait de mœurs d'une assemblée interrompant ses graves délibérations pour recevoir une pétition à grand orchestre. — On donna tout d'abord satisfaction aux pétitionnaires, mais on se demanda ensuite si les deux fêtes fixées au 20 brumaire n'allaient pas se faire concurrence; il fut donc décidé qu'elles seraient réunies et cju'on fondrait ensemble les deux progiammes. Le jour même, 18 brumaire, Pache, maire de Paris, annonça par une proclamation que le surlendemain on ferait dans la ci-devant métropole la fête de la Liberté et de la Raison. Voici donc la Raison qui entre en scène sous le patronage de la Liberté, mais on sait que la Raison, entendue au sens que lui donnaient Chaumette et ses adeptes, n'est pas pour faire longtemps bon ménage avec la Liberté et ne tardera pas à la mettre à la porte.

On associa sur une même affiche les musiciens de la Garde Nationale avec les artistes de l'Opéra, qui seuls, dans le projet primitif, devaient fournir la partie musicale et chorégraphique de la cérémonie. — J'ai dit : chorégraphique, car il s'agissait surtout pour eux de représenter une espèce de ballet, T Offrande à la Liberté, qui figurait depuis plus d'un an au répertoire de leur théâtre. C'est le 3o septembre 1792, qu'avait été donnée pour la première fois cette pièce qualifiée de « scène lyrique » dont l'auteur était Gardel, maître de ballets de l'Opéra, et dont la musique avait été composée par Gossec : c'était une suite de tableaux patriotiques, d'évolutions accompagnées de chants, dont le centre était une statue de la Liberté. Pris à l'improviste pour

organiser un spectacle de circonstance, les acteurs ne crurent pas pouvoir mieux faire que de tirer de leur répertoire cette pièce, qui, ayant été jouée 3o ou 4o fois, était sue et pouvait se passer de répétitions. Les machinistes transportèrent à Notre-Dame le décor qu'ils plantèrent à l'entrée de la nef* : il représentait une montagne avec des passages praticables conduisant au petit temple qui en occupait le sommet.

Seulement, pour corser le spectacle, la statue de la Liberté fut remplacée par une artiste*, vêtue d'une

1. Je ne crois pas que la représentation de I* « Offrande à la Liberlé » ait eu lieu dans le chœur de Notre-Dame : il était alors fermé par des boiseries qui le séparaient de la nef, et le public réuni dans l'église n'aurait rien pu voir. C'est donc par une pure métaphore qu'on parle de a la prostituée assise sur l'autel de Notre-Dame ». Le théâtre ne pouvait être disposé qu'à la hauteur du transept, à l'endroit où on dresse le catafalque dans les grandes cérémonies funèbres. C'est là qu'il est représenté dans la gravure qui fut publiée dans les Réuolniions de Paris. Voir Aulard, Le culte de la Haison^ chap. v, pp. .')2-58.

2. On ne sait pas au juste par qui fut tenu le rôle do la Liberté- Raison le 3u brumaire. On a dit ([ue ce fut la femme de l'imprimeur Momoro. membre de la Commune et l'un des organisa^ teurs de la fête. M. Guillaume (p. 5a) hésite entre Mademoiselle Maillard, chanteuse et Mademoiselle Aubry, danseuse, ce qui importe peu.

La substitution d'une femme vivante à une statue fut inspirée comme l'explique Prud'homme (Révolutions de PariSy t. XVIl, p. ai 6) par le désir « d'éviter tout ce qui pourrait ressembler à « une idolâtrie... cette femme vivante... ne pouvait pas être délGée « par les ignorants comme une statue de pierre ». J'avoue ne pas comprendre cette distinction, car les actes idolâtriques, en supposant qu'il y ait eu des actes d'idolâtrie, ne changent pas de naluro qu'ils s'adressent à une statue de pierre (ou de carton) ou à une créature vivante.

EnOn, je ferai remarquer que la légende s*est égarée en racontant que la déesse de Notre-Dame n'était pas vôtuo : les costumes

robe blanche, d'un manteau bleu et coiflee d'un bonnet rouge. De plus, comme la fête de la Liberté venait d'être doublée d'une fête de la Raison, on fit subir quelques modifications au scénario, afin de le rendre, comme on disait alors, « analogue à la circonstance » : sur le temple de la Liberté, on inscrivit : à la Philosophie; plus de ces appels aux armes^ plus de roulements de canon, plus de tocsin qui rappelaient l'époque où la patrie était en danger ; on y substitua des couplets plus pacifiques, et la Marseillaise fit place & l'hymne à la Liberté, auquel Chénier avait ajouté la strophe improvisée :

Descends, ô Liberté, fille de la Nature I Le peuple a reconquis son pouvoir immortel. Sur les pompeux débris de Tan tique imposture, Ses mains relèvent ton autel.

Les membres de la Commune étaient convoqués pour 1 1 heures du matin ; ils se rendirent à Notre-Dame où s'était rassemblée une foule de badauds, comme on en trouve toujours à Paris en n'importe quelle occa-

que lui attribuent les récits et les gravures rappellent beaucoup celui de la statue de Strasbourg, place de la Concorde, qui n*a rien d'inconvenant. Dans les fêtes de la Raison célébrées en province, nous voyons les femmes de la bourgeoisie accepter do représenter la déesse, et à cette époque les familles bourgeoises avaient conservé les traditions presque austères de TAncien Régime. C'est à Paris et dans quelques grandes villes, où la sensualité de la canaille était particulièrement excitée, qu'il y eut de ces exhibitions que flétrit Collot d'Hcrbois, fulminant le 35 floréal an II, contre ces u Raisons postiches, auxquelles il n'y a qu'une épingle « à détacher de ba draperie, pour en faire la personnification do u la Débauche v.

sion. On applaudit aux chants, et aux danses, et les organisateurs se mirent en frais pour déverser sur cet auditoire bien préparé des flots de métaphores sentimentales et de prosopopées patriotiques.

La Convention ce jour-là avait à traiter la question autrement grave de la mise en arrestation des 78 députés qui avaient signé la protestation du 3i mai et qu'elle avait suspendus de leurs fonctions. Elle ne crut pas devoir interrompre ses travaux pour assister à une cérémonie dont elle n'avait pas pris l'initiative et dont plusieurs de ses membres n'approuvaient pas l'esprit. Mais, dans l'après-midi, les députés n'ayant pas été au spectacle, ce fut le spectacle qui alla aux députés : les membres de la Commune, introduits à la barre, annoncèrent que c( le matin le peuple avait fait un sacrifice à la Raison dans la ci-devant église métropolitaine, et qu'il venait en offrir un autre dans le sanctuaire des lois. » 11 n'y avait pas à reculer devant cette mise en demeure, et la Convention, obligée de s'exécuter, s'exécuta de bonne grâce. Les portes furent ouvertes et on vit défiler, comme en un cortège de Mardi-Gras, la musique, les figurants, les jeunes filles vêtues de blanc et ceinturées de tricolore, et enfin la déesse juchée sur un brancard que portaient quatre citoyens. C'était décidément la Raison, et non plus la Liberté ; le plan de Chaumelte l'avait omporté,et, pour qu'on n'en dout<it pas, Chaumette donna dans un discours la signification de la fcte. L'assemblée, pour réparer la tiédeur dont elle avait fait preuve, appela la déesse à partager les honneurs de la présidence : conduite au bureau, elle fut embrassée parle Président et môme par les secrétaires;

elle s'assit à leurs côtés. Sur la proposition de l'excapucin Chabot, on vota ensuite par acclamation que Notre-Dame serait désormais le « Temple de la Raison, )) et enfin, la séance étant levée, les députés, marchant en corps, se rendirent à Notre-Dame, où une seconde représentation fut donnée en leur honneur ; joignant leurs voix à celles des choristes, ils chantèrent :

Venez, vainqueurs des rois, l'Europe vous contemple. Venez, sur les faux dieux étendez vos succès. Toi, Sainte Liberté, viens habiter ce temple. Sois la déesse des Français * I

Le culte de la Raison était fondé : nous verrons bientôt qu'il n'eut qu'une existence éphémère, mais, en attendant, il allait se propager avec une extraordinaire rapidité 2. Partout il servit de complément aux fureurs déchristianisatrices, et, après avoir saccagé les <»glises, renversé les autels, emprisonné les prêtres et massacré les suspects, les bons citoyens s'assemblaient pour chanter de pauvres poésies, applaudir aux essais de quelque troupe improvisée, et s'attendrir en pensant que sur les ruines des superstitions s'élevait le temple de la Philosophie ! Les bourgeois qui étaient dans le mouvement s'honoraient de voir leurs femmes et leurs filles jouer un rôle dans ces mascarades, et ceux qui avaient peur qu'on leur reprochât des antécédents peu révolutionnaires, faisaient plus de zèle que les autres.

I. Procès-verbaux de la Convention, t. XXV, p. ia8. a. D'après Grégoire (Histoire des sectes)^ il y eut en France Q.HiG églises transformées en temples de la Raison.

Puis, le culte de la Raison disparut, sans que personne songeât à le regretter.

Mais ce qui reste un sujet de profonde tristesse, c'est de penser que cette auguste cathédrale, sanctifiée par cinq siècles de prières, se vit un jour envahie par les ennemis de notre foi. déshonorée par les gambades d'une troupe de cabotins et que ses nobles voûtes se sont renvoyé l'écho de chants blasphématoires.

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