I. Edme Champion, op. eiL, p. aOS
LOI SGOLAIBE DU 27 Bai MAIRE A!V III 16 1
devait, suivant les intentions de ses auteurs, « exercer u une influence décisive sur la diffusion des Jumi^^res u et la destruction des préjugés. » On établissait une nouvelle espèce de curés, les instituteurs, constitués gardiens d'une nouvelle orthodoxie : prédicateurs de morale, à l'exemple du vicaire savoyard, ils devaient substituer aux dogmes démodés le commentaire des principes philosophiques et sociaux dont la « Déclaration des Droits de l'Homme n était le résumé ; ils y joindraient une explication mise à la portée des enfants de la Constitution française, le jour prochain où la France en aurait une et l'observerait ; un exposé pratique de la « morale républicaine » compléterait ce programme attrayant, et l'instituteur était si bien regardé comme le successeur et l'héritier du curé que l'usage du presbytère lui était concédé partout où il en restait un *. A cette organisation complète de l'instruction primaire, il ne manquait plus qu'un corps enseignant : or, il n'y avait pas beaucoup de séculiers s'adonnant k cette profession qui était des moins lucratives ; restaient les épaves du clergé ; mais des deux choses l'une : ou ces prêtres avaient gardé l'esprit de leur état et la laïcité était compromise, ou ils étaient radicalement sécularisés, et quelle morale, même républicaine, étaient-ils capables de prêcher? Gomme complément de cet enseignement dépourvu de tout caractère religieux, Marie-Joseph Ghénier proposa, le I" nivôse, (31 décembre 179^) d'instituer les
I. Atilard (HUl. pot, p. 535), cite divers oinTages k consulter stir «etie qa^ttlon.
l6a LES. FÊTES CIVIQUES
« fêles civiques ». Il faisait remarquer qu'on ne détruit que ce qu'on remplace, et il prétendait procurer un dérivatif aux besoins moraux de la population peu éclairée. 11 avait donc établi tout un programme fort ingénieux qui remplaçait par les cérémonies civiques du « décadi » les observances surannées de la superstition dominicale. Par ce moyen, il se figurait initier les masses aux manifestations concrètes de l'espril philosophique, et ainsi seraient déracinées les anciennes croyances K
On crut que cette loi allait être votée par acclamation, mais un contradicteur inattendu demanda la parole. C'était Grégoire, l'ancien évêque assermenté de Loir-et-Cher, que nous avons vu, à l'heure des défaillances presque générales, refuser d'abdiquer et se réclamer de la liberté. Il n'avait pas été compris dans les proscriptions, et, pendant la Terreur, il s'était confiné dans les fonctions obscures, mais utiles, de membre du Comité d'Instruction Publique, défendant les monuments, les archives et les bibliothèques contre le vandalisme révolutionnaire. Il eut le courage de monter à la tribune et de remettre à l'ordre du jour la question religieuse que, depuis la motion de Cambon. on croyait définitivement écartée des débats parlementaires-, il commença un discours où il demandait
I, Aulard,o/j. cit , p. ifib-ihQ.
a. On a draiiiulisé celte apparition de Gi^goire à la tribune eu disant qu'il y monta » en costume épiscopal ». M. Aulard, luimême, qui n*a pas l'habitude de rechercher le détail pittoresque, accepte celle version (Hist. pol. de la fiévolation^ p. 535, note). Je crois l'anccdole dépourvue d*authcnlicilc : le costume ecclésias-
mSCOt'RS DE GRÉGOIRE 1 63
à la Convention de proclamer la liberté des cultes. Puisque les fêtes décadaires devaient, selon l'intention formellement exprimée par leur inventeur, servira la propagande anti-religieuse, il était simplement équitable, disait-il, d'accorder aux différents culles le droit de s'exercer publiquement au même titre que l'irréligion officielle. L'Etat a déclaré ne plus rien connaître des questions de religion : qu'il les ignore, mais qu'il laisse se manifester des sentiments qui sont en dehors <le son action :
u 11 est permis, dit-on, à chaque citoyen de pra- <i tiquer son culte dans sa maison... quoi ! la Décla- « ration des Droits, la Constitution et les lois publiées <( avec appareil auraient uniquement pour but de « statuer que, dans ma chambre, je puis faire ce que <i je veux ! S'il est permis de déraisonner, qu'au moins <i ce ne soit pas d'une manière aussi grossière ! Je ne <i rappellerai pas d'ailleurs qu'un espionnage tyran- <( nique a été exercé jusqu'au sein des familles, el que <{ la liberté des citoyens a été outragée dans l'asile <( même de nos foyers... Si vous étiez do bonne foi, <i vous avoueriez que votre intention manifestée jus- ■c< qu'à l'évidence est de détruire le catholicisme. Vous ■« êtes embarrassés sur le choix des moyens et vous
•litiuc était prohibé par la loi et Grégoire était trop respectueux des lois pour y contrevenir ; d'ailleurs, il avait si bien Thabitudc de riiabit bourgeois que ses portraits datant de l'Empire ou de la Restauration le représentent revêtu d'une es[)èce de pardessus qui le fait ressemblera Bérangcr. Admettons qu'il avait laissé paraître sa croix pectorale, mais ne nous le figurons pas montant mitre ■et crosse à la tribune de la Convention.
l64 DISCOURS DE GRÉGOIRE
« avez la cruauté lâche de le cacher pour n'être pas ft flétris du caractère infâme de persécuteurs» auquel « vous n'échapperez pas, car le plus curieux dans « l'histoire de la Révolution n'est pas ce qui est écrit, « mais ce qui ne l'est pas... et le sera. »
Pour attirer ses contradicteurs aux idées qu'il défendait avec tant d'énergie, Grégoire allait même trop loin : il semble disposé à renoncer à l'usage liturgique de la langue latine, quand il dit : <( des prières en « langue inconnue, des processions et des cloches no « constituent l'essence d'aucune religion. » 11 supprima cette phrase dans les éditions ultérieures de son discours, ainsi que celle qui suit : « Si des malveillants. (( des royalistes... s'insinuaient dans nos assemblées, « l'intérêt de toutes sera d'accord avec leur devoir : « elles s'empresseront de les dénoncer k l'autorité « civile. » Plus loin, il paraît disposé à accommoder le Christianisme avec le calendrier républicain et donne à entendre qu'il ne serait pas impossible de transférer au décadi la solennité du dimanche, cependant il ne le fait qu'avec des réserves que plus tard il accentuera. En général, Grégoire, dans sa haine pour le principe monarchique, ne prend pas garde que, sous la Restauration il combattra impitoyablement ceux qui associeront de trop près le Trône et l'Autel, et qu'il prophétisera les malheurs que celte fausse conception attirera sur l'Eglise. Maïs en attendant, il tombe dans la même erreur, lorsque confondant dans une solidarité précaire la cause de la République et celle de la Foi, il s'efforce de prouver que ces deux principes sont indissolublement unis, et que si l'Etat doit être chré-
DISCOURS DE GREGOIRE l65
tien, la Religion ne saurait être que républicaine ^ A première vue, il semble que Grégoire ait prêché dans le désert ; sans l'entendre jusqu'au bout, l'Assemblée passa dédaigneusement & l'ordre du jour ^. Mais son initiative hardie empêcha d'ensevelir à jamais
I. Gazier, Histoire religieuse de la Révotalion, ^k^-^kk et 3âi-365.
Grégoire, interrompu par les dame^irs de ses collègues, ne put lire qu'une partie de son discours, mais il le fit imprimer et le distribua à sas amis. Dans son Histoire des sectes religieuses, il en a donné une version que, selon sa coutume, il avait remaniée. La moUon qui terminait son discours était ainsi rédigée : « Les « autorités constituées sont chargées de garantir à tous les «c citoyens l'exercice libre de leur culte, en prenant les mesures <i que commandent Tordre et la tranquillité publics. »
M. Aulard {Histoire politique de la Hévolution, p. 535) se montre un peu embarrassé de l'intolérance des Conventionnels qu'il aime à représenter comme des hommes justes et respectueux de toutes les libertés. U plaide les circonstances atténuantes et rejette les responsabilités sur Grégoire. D'après lui, la motion de l'évoque de Loir-et-Cher a n'était au fond que la répétition du grand décret du i6 frimaire an U, et jamais la Convention n'avait cessé de reconnaître en droit (oh ! oui I en droit !) la liberté religieuse. Mais, elle fut irritée de cette apparition à la tribune du catholi^ cisme ressuscité sous la forme d'un évêque en habit sacerdotal, du catholicisme s'afflrmant avec hauteur comme le maître infaillible dos consciences républicaines ». Il serait plus exact de dire que les Conventionnels s'indignaient de voir la victime qu'ils croyaient avoir bien assassinée reparaître en demandant non pas vengeance, mais justice.
3. Le Journal de Perlet^ tV* S22, analyse ainsi les paroles prononcées par le député Legendre après le discours de Grégoire : <c La République ne reconnaît pas de prêtres : elle n'admet que des . bons et des mauvais citoyens. Grégoire peut avoir de bonnes intentions, mais, comme son discours pourrait produire de mauvais effets, je demande l'ordre du jour » — et le journaliste ajoute : « Les mêmes hommes qui autrefois appelaient autour c( d'eux toutes les lumières, qui provoquaient la vérité tout H entière, semblent la redouter aujourd'hui comme un ennemi, d comme un accusateur ».
l66 VEHS LA LIDEATÉ
la question religieuse dans un oubli méprisant. Son collègue cl ami Durand de Maillanc imprima un long discours sur les fêles décadaires*, et ce discours ne fut pas étranger à l'échec du projet de Chénier 2. Le
I. Bib. Nat., Le 38,ii33. — Annales de la Beligion, I, pp. a8-ag.
u. Le Courrier de V Egalité du i8 pluviôse (i" février 179Ô) publiait l'arliclc suivant qui montre que le sentiment public était loin de favoriser uniquement le projet de fêles décadaires :
(( Un poète ^rec a dit : Quand la discorde règne dans une cité, le plus méchant tient Tautorité. — Prenons j^ardc aujourd'hui que ce soit le plus inepte ! On ne parle que de fêtes décadaires qui doivent remplacer le dimanche, le septième jour de repos. Il est bien ancien, le dimanche I on aura bien tlo la peine à déraciner ce vieil arbre qui tient, pour ainsi dire, aux entrailles du globe. Déjà, par un calendrier fantasque, nous nous sommes isolés des autres nations ; nous avons rompu avec Tunité sociale ; nous avons brouillé les rapports commerciaux ; nous avons affligé la mémoire des vieillards ; nous avons chagriné tous les bons laboureurs et agriculteurs qui tiennent à des épo<|ues chéries el à des habitudes qui ne s*effacent pas. — L'habitant des campagnes veut ses dimanches : on ne brise pas un autel comme un trône !... quand on veut faire une religion, il faut la fondre d'un seul jet dans le gouvernement ; quand on n'a pas eu C4> génie, il faut trembler de compromettre ce gouvernement par des rites capricieux. Les fêtes décadaires, si elles ne réussissent pas pleinement, peuvent faire tort à la Révolution. Aye« des fêtes nationales et placez-les adroitement les jours de dimanche : ainsi le christianisme se grefifa sur le paganisme pour mieux le détruire et il en vint à bout. — Toutes les pages de l'histoire attestent que tout gouvernement qui veut diriger ou maîtriser les opinions religieuses se donne des convulsions encore plus dangereuses qu'inutiles. Ayez des fêtes nationales, soit! mais purement républicaines ; déployez-y de la pompe et surtout de la gailé ; mais un prône civique, n'y songez pas, car si vous parlez de morale, il faut qu'elle ait imc base religieuse; si vous parlez de rÈtre-Suprêmc, il faut l'adorer, il faut le prier, el il n'y a pas d'adoration ni de prières sans culte. Laissez à chacun la liberté des cultes, car comment prescrirez- vous la manière de prier et d'adorer ? »