LA CONSTITUTION CIVILE EST VOTEE I
La masse populaire ne se laissa pas entamer par celle argumentation serrée ; elle préférait suivre le courant, et applaudir aux phrases à eflet des orateurs révolutionnaires. Sans doute, il n'y avait pas que des mots dans tout ce qui \enait de s'accomplir : des réformes fondamentales avaient fait disparaître bien (les abus, et on ne voyait pas encore ceux qui devaient sortir de ce bouleversement. Mais, en dehors de la salisfacti(m éprouvée par tous ceux qui gagnaient au nouvel ordre de choses, il régnait sur toule la France un courant factice d'enthousiasme el d'attendrissement qu'un savant ajustement appelé une « né\rose )> ; une excitabilité anormale se manifestait à tout propos : on ne pouvait apprendre le vote d'une loi sur les hypothèques sans fondre en larmes, et les périodes oratoires tombant à jet continu sur ce terrain détrempé y déterminaient les manifestations les plus saugrenues d'un omhallement maladif.
La Constitution civile profita de cette tendance à l'approbation de parti pris ; déjà, à cette époque, on faisait de tout ce qui était élaboré par la Constituante im bloc intangible, el quiconque eût contesté l'àpropos de la moindre mesure était soupçonné d'être traître à la Patrie.
<' mcril.H, discours et lotlrcs de; plusieurs t'>èques. Le Pape aUend " que les disposilions de l'Eglise ^j^allicarie lui soient mieux coii- « nues a\aiit de rien décider de liii-nième. Il est de la plus « îjrande iniporlancc, dans Télat actuel, (ju'il puisse doinier une i* réiK)nse el tracer une conduite, au moins i)ro\isoire. dans « laquelle te> évèques puissent se réunir. »
17^ IH)rV\IT-0\ PHÊTER SERMENT
Pouvait-on prêter serment ?
El cependant, était-il permis aux catholiques de se soumettre à la loi du serment? Contenait-il quelque chose de contraire à l'enseignement de l'Eglise? \oiis avons vu plu>s haut comment les théologiens répondaient à cette question. Mais il n'est pas inutile d'examiner la formule même, avant de nous prononceisur ce point d'une gravité exceptionnelle, puisque de là devait sortir une désunion profonde et durable entre les deux parties du clergé, suivies chacune par luie fraction de la nation catholique- La formule de serment était rédigée en termes qu'on avait volontairement rendus vagues et équivoques. En voicî le texte : « Je jure de veiller avec soin sur les « fidèles du diocèse (ou de la paroisse) qui m'est « confié ; d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi. « et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution « décrétée par l'Assemblée et acceptée par le Roi. »
Veiller sur son troupeau avait toujours été le devoir du pasteur; être fidèle à la Nation, c'était le vœu de tous les bons Français ; promettre de res|3e<:ter la Iah et de ser\ir le Roi, c'étaient encore de douces obligations pour ceux qui avaient été constitués gardiens do la morale et défenseurs de la vérité. Maintenir la Constitution? L'élaboration de la constitution était la grande afTaire de tous depuis la conv<3cation des Etats- Généraux ; on avait unanimement reconnu la nécessite'» de réformer beaucoup d'abus, et, sous un nom ou sous un autre, c'était la Révolution. Révolution pacifique
fralornoUomonl ontropriso avoc une nohio oniulntion. faile de concessions et de sacrifices généreusement con- Mnlis par les privilèges dans un esprit d'abnégation Ncrilablement digne de l'Kvangile. Le résultat attendu a\ec impatience par tous, c'était une constitution imprégnée des idées de justice et de libellé; tous appelaient le jour où elle entrerail enfin en vigueur. Mais cette constitution était-elle celle dont il était question dans le serment? était-ce à elle cpi' il fallait jurer fidélité? On a pu le croire; il n'est pas impossible rpi'on ail cbercbé à le faire croire, mais, en janvier 1791, ce n'est pas de celle-là qu'il pouxait être (|uestion, puisqu'elle n'était pas encore complètement \<>tée. Il y a\ail là un équivoque : la constitution dont parlait le serment était la constitution civile du clergé, c'est-à-dire une loi qui, en dépit des protestations plus 0» moins sincères de ses rédacteurs, faisait passer aux mains de l'Etat une partie de la puissance spirituelle ot disputait au Pape le pouvoir modérateur qu'il oxerçait légitimement, en vertu de la constitution même de l'Eglise. Celle ambiguïté permettait de jeter la suspicion sur ceux qui n'accepteraient pas la nouvelle organisation religieuse et de les faire passer auprès des masses ignorantes pour les défenseurs d'un régime dont personne ne soubaitait le retour. Plus tard, quand il faudra rendre les prêtres odieux, on les présentera comme les partisans attardés de la monarchie déchue; mais en 1791 tout le monde était ou feignait d'être monarchiste, et pour jeter l'impopularité Mir le clergé, on tente de faire croire qu'il s'oppose à la suppression des abus que la constitution a condamnés.
178 POrVAlT-ON PRÊTER SERMENT
(yosl pour n'avoir pas saisi colle dislinclion qiio dc> écrivains mal informés prélcndonl que le serment était inoflensif et que c'était un acte d'opposition déraisonnable el puéril que de se refuser à le prêter.
Or il y a\ait deux classes dans le clergé : ceu\ que leur culture ruellait à même de reconnaître le danger et ceux (jui n'étaient pas assez instruits pour en comprendre le véritable esprit. Les évoques, les professeurs de théologie, les prêtres des villes, qui a\ aient suivi la discussion de prés et qui étaient au courant du mouvement des idées, ne pouvaient garder d'illusions; ceux qui se lancèrent dans le courant constitutionnel le firent en complele connairvsance de cause : c'élaienl des ambitieux, heureux de l'occasion qui s'olTrait à eux de pécher en eau trouble ; des dé\oyés qui espéraient trouver un moyen de secouer le joug d'engagements trop lourds pour leur conscience ; c'étaient aussi d'honnêtes égarés, gallicans, joséphisles, richériens ou jansénistes chez qui les préjugés anti-romains avaient complètement oblitéré le sens chrétien.
Mais, dans sa masse, le clergé n'était accessible ni aux |>assions méprisables, ni aux erreurs dogmatiques, et c'est poiu* les suborner (pie la Révolution prit au début le mascpie de la religion ; nous savons quelle confiance méritaient les j)rofessions de foi des meneurs, mais alors on les écoulait avec une naïve crédulité et ce n'est que plus tard (pi'on fut édifié sur leurs intentions.
Prise en elle-même la Constitution civile avait pour admirateurs tous ceux qui avaient protesté contre les abus de l'ancien régime et (pii voyaient enfin détruites
POLVAIT-O-N PRÊTEll SERMENT 1 79
los inégalités dont ils s'étaient ofTusqnos. Kilo donnait pleine satisfaction aux légistes gallicans, heureux d'assister enfin à l'avènement d'un régime conforme aux plus audacieuses de leurs théories.
Dans le clergé, la nouvelle loi ne manquait pas de partisans. Ce n'est pas la fameuse allocation de i.icx) livres qui en avait gagné le plus ; nous avons déjà dit (jue l'avantage inscrit dans la loi faisait plus delTet de loin que de prés; si haut que se fussent plaints les curés congrm'stes, ils ne profitaient pas tous de l'unification des traitements, et plusieurs y perdaient ; si l'abolition du casuel eût été effective, presque tous se seraient vus moins riches qu'avant la Révolution*. De plus ils avaient à compter avec les exigences croissantes du fisc : la contribution extraordinaire de 1790 les avait privés du quart de leur revenu, et, par la suite, les impôts devinrent de plus en plus lourds ; on essayait cependant de les alléger pour les petits revenus, et de leur faire suivre une échelle progressive, mais, en comparant les feuilles d'imposition qui sont annexées à certaines pièces d'archives, on voit que les moindres taxes dépassaient de quatre ou cinq fois le taux ordinaire de 'ce qui se payait avant 1789. ("était une insuffisante consolation de savoir (pie pour d'autres les impôts avaient décuplé.
I. Sicanl, op. rit.. H, 206 208, «J'ai promis do. prouver qu'en " pi-nôral, loin d'élre amélioré, il est bien empiré, le sort de ces " hommes en faveur de qui la France entière réclamait, qui se " "(ont Jetéii avec tant de confiance dans la RévoluUon, qui deux " foin, peut être plus, ont sauvé la France. » (îré^oire, /)<* la léijitimiié du serment civique. Paris, 1791.
l8o POlViIT-0\ PRÊTER SERMENT
Si la cpipslion d'arfrenl avait posé sur rcspril du pluH grand nombre des ecclésiasliques, c'eût été, selon moi, pour leur faire regretter le passé, et les indis> poser conire les réformes. Mais, à de très rares exceptions près, le clergé était désintéressé, et les questions de sous lui étaient indifférentes.
Plus sensibles du coté de l'amour- propre, les curés n'étaient pas fâchés de >(>ir disparaître le privilège qui traçait un fossé infranchissable dans les rangs de leur ordre*. L'accessibilité aux dignités ecclésiasliques. eu dehors des considérations de fortune ou de naissance, les avait grandement flattés : même ceux qui n'avaient pas d'ambitions personnelles, se réjouissaient de no plus appartenir à une caste de parias ; voir leurs égaux parvenir à l'épiscopat les consolait des mépris qu'ils avaient subis en silence, mais non sans une secrète rancune.
Les jansénistes saluaient le nom eau régime dans le(|uel ils se plaisaient a voir l'aurore d'un retour aux antiques vertus ; c'était chez eux un sentiment sincèn' et pur; ils avaient soufl'ert en voyant le luxe et la frivolité envahir le sanctuaire, l'incrédulité pénétrer dans le peuple, et la morale perdre une partie de son ancienne rigidité : il leur semblait que. ramenée au culte des traditions primitives, la Religion allait refleurir plus frr\oiile, plus pure et plus conforme à leur austère idéal 2.