MARENGO
Survivance de Tesprit jacobin. — Hostilité de Fouché. — L'affaire du Collège de Navarre. — Les églises de Paris en 1800. — Les religieuses. — La campagne de Marcngo.
Les lendemains de révolution amènent souvent bien des mécomptes et beaucoup de ceux qu'on y a employés ne tardent pas à se dire qu'on leur a fait faire un métier -de dupes. Quand surtout la révolution est Tceuvre d'une coalition de partis rivaux la veille, qui le seront encore le lendemain, il faut nécessairement que les uns ou les autres soient sacrifiés ; ils regretteront alors d'avoir tiré les marrons du feu sans qu'on leur en ail donné leur part.
Le coup d'état du 18 brumaire avait répondu au vœu presque unanime de la France ; la débarrasser d'un pouvoir corrompu et corrupteur comme était celui du Directoire, c'était faire œuvre de salubrité publique ; substituer le règne de la loi au régime de l'arbitraire ; mettre fin à des aventures politiques plus que hasardeuses ; rassurer les capitaux rendus défiants ; ranimer le commerce et l'industrie ; raffermir la paix intérieure et préparer le retour de la prospérité natio-
nale, c'était un beau programme auquel personne ne pouvait manquer d'applaudir.
Il n'en est pas moins vrai que, de droite comme de gauche, on avait espéré quelque chose de plus que ce que les réalités paraissaient tenir.
Les hommes politiques syndiqués depuis cinq ans pour garder l'influence dans la marche des affaires publiques, avaient reçu des sûretés, puisque le Sénat. le Tribunal et le Corps Législatif leur avaient été livrés. Sieyès, qui avait stipulé pour eux, ne s'était pas laissé oublier : il était Président du Sénat et avait obtenu, à titre de récompense nationale, une dotation territoriale, la terre et le château princier de Crosne, le tout évalué un demî-million ; puis il avait échangé Crosne pour un hôtel à Paris avec une importante soulfe en espèces sonnantes *. Il était pourtant mécontent, ce révolutionnaire si largement « nanti » ! Il boudait, il ne pardonnait pas à Bonaparte de lui avoir dénaturé ses idées, d'avoir refoulé ses prétentions organisatrices. . . il souffrait « d'une constitution rentrée ))*. Il comptait bien prendre sa revanche en s'appuyant sur ceux des (( brumairiens » qui lui étaient restés fidèles et dont il surexcitait sourdement les rancunes inassouvies.
Quand les assemblées se réunirent, pour la première fois, le i" janvier 1800, elles ne tardèrent pas à
I. Vandal raconte (op. cit., I, 539) qu'il circula alors le quatrain suivant :
Sieyès à Bonaparte a fait présent d'un trône. Sous un pompeux débris croyant l'ensevelir ; Bonaparte à Sieyès a fait présent de Crosne, Pour le payer et l'avilir.
a. Vandal, op. cit., II, 3i.
se demander si elles ne s'étaient pas donné un maître ; un maître bien timide encore et qui n'avançait qu avec circonspection et toujours sans sortir du terrain légai, mais dont les intentions n'étaient pas douteuses.
La première loi élaborée par le Conseil d'État avait pour but de réprimer les abus du parlementarisme : des délais étroits étaient imposés aux députés pour étudier et conduire à bonne fin les projets qui leur étaient soumis et ces délais étaient assez courts pour arrêter les débordements d'éloquence qui eussent fait dégénérer les délibérations en bavardages interminables^. Cette réforme, ils le comprenaient bien, allait les bâillonner, mais pouvaient-ils la rejeter quand l'opinion se prononçait hautement contre leurs exubérances oratoires I^ La loi fut donc acceptée, mais non sans qu'on eût entendu des protestations irritées et menaçantes. 11 fut dès lors facile de prévoir qu'un jour prochain la mauvaise humeur des démocrates attardés se traduirait par des actes.
Par une contradiction dont il est plus facile de trouver des exemples que des excuses, ces chevaliers de la liberté professaient presque unanimement la doctrine jacobine de l'intolérance en matière religieuse. Savants, dont le matérialisme se révoltait à l'idée d'une cause première et supérieure; philosophes qui traduisaient en pesantes dissertations les malices de Voltaire ; littérateurs qui, dans leurs couplets grivois, essayaient de venger la morale mise à mal par les moines, il y avait là tout un état-major de pourfendeurs de prêtres et