FRUITS DU RIGORISME
est réduit à s'exercer clandestinement et pourtant, il ne semble pas que la foi ait faibli dans la région lyonnaise. Je ne sais pas s'il ne faut pas dire que c'est quand il est violemment secoué par le vent que l'arbre jette de plus profondes racines. La foi succomba si peu à Lyon qu'elle y est encore vivante aujourd'hui, alors que d'autres régions qui passaient pour plus religieuses, ont insensiblement glissé sur la pente qui mène de la piété à la tiédeur, de la tiédeur à l'indifférence et de l'indifférence à l'hostilité.
La situation créée par M. Linsolas durait encore après lui. En janvier 1802 fut réunie à Lyon la « Consulta » italienne convoquée par le Premier Consul ; une dizaine d'évêques étaient venus y prendre part. Un jour que Talleyrand donnait un grand dîner en l'honneur des principaux députés italiens, l'archevêque de Milan, Mgr Visconti, en se mettant à table, tomba foudroyé par une attaque d'apoplexie. On a peine à s'imaginer que dans la cité primatiale il ne se soit pas trouvé d'église ouverte aux catholiques, où pussent être célébrées les funérailles : les constitutionnels, qui seuls s'étaient soumis à la promesse de ûdélité, détenaient toutes les églises rendues au culte. Les évêques italiens durent faire l'office funèbre, toutes portes closes, dans une chapelle que la municipalité mit à leur disposition ^.
Cet incident est à méditer pour ceux qui disent que le Concordat n'a fait que consacrer une situation qui,
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dans la pratique, équivalait depuis longtemps à une complète liberté religieuse.
Non seulement à Lyon, mais à Quimper, à Noyon, à ïarbes, à Béziers et dans beaucoup d'autres régions, les autorités ecclésiastiques interdisaient les serments et préféraient pour leurs prêtres la condition précaire de missionnaires en pays de persécution... 11 n'en était pas ainsi k Paris où nous voyons appliqués les principes opposés.
Si ces principes étaient moins conformes à un idéal de perfection que nul n'était absolument tenu d'atteindre, ils n'en avaient pas moins un avantage évident, celui de mettre à la portée de tous les chrétiens le moyen de remplir leurs devoirs religieux. On avait bien dû recourir, après fructidor, à l'expédient des oratoires secrets ; prêtres et fidèles savaient à quoi ils s'exposaient en s'y rassemblant. Celui qui va dire ou entendre la messe avec la perspective d'être mis en prison, déporté s'il est prêtre, si la police sur\icnt, celui-là est un fort, un généreux, un brave. Mais combien y a-t-il de héros P Combien la masse compiet-elle d'âmes d'élite ? Et n'est-ce pas précisément celui qui n'est pas un héros qui a le plus besoin d'être fortifié ? Si un père de famille n'hésite pas à affronter les dangers, permet tra-t-il à sa femme et à ses enfants de courir le risque d'être emprisonnés ou toutau moins honteusement maltraités par des hommes lâches et cruels ? C'est ainsi qu'il faut expliquer pourquoi, à partir du i8 brumaire, on relève dans chaque église de Paris des centaines de premières communions ;
aÉTRAGTATlO^f DE H. YIENNET 89
beaucoup de ces enfants avaient sans doute dépassé l'âge habituel, mais depuis deux ou trois ans, sinon plus, les moyens avaient manqué pour achever leur instruction religieuse et il avait fallu attendre des jours meilleurs.
Un des effets de la méthode parisienne était de pouvoir lutter avec avantage contre les constitutionnels, qui, chaque année, voyaient se restreindre leur clientèle. Au î**"" janvier 1800, ils n'avaient plus que sept églises : Notre-Dame, Saint-Ëtienne, Saint-Médard, Saint-Sulpice, Saint Paul, Saint-Merry et Saint-Gormain-l'Auxerrois. Au printemps, ils avaient perdu Saint-Merry : à Noël, c'est Saint-Germain-l'Auxerrois qui va leur échapper, et le coup leur sera sensible, car, si M. Viennet, de Saint-Merry, n'était pas officiellement rallié aux vicaires généraux de M. de Juigné, il n'avait montré aux constitutionnels qu'une inlassable indifférence. Au contraire, le curé de Saint-Germainl'Auxerrois était l'un des Pères de l'église constitutionnelle. 11 était l'ami personnel de Royer, qui avait coutume, après comme avant son élection, de dire chaque semaine la messe dans son église et d'y faire une homélie aux personnes pieuses qui y avaient assisté. Quand le Presbytère avait fait de Royer un évoque de Paris, il avait pensé que nul ne serait mieux qualifié que Corpet pour aller à Sarcelles porter la nouvelle à l'élu, qui s'y était retiré pour quelques jours. Saint- Germain-l'Auxerrois était la citadelle de l'église constitutionnelle sur la rive droite de la Seine : Brugière, de Saint-Paul, et Sibire, de Saint-François, desser-
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valent la région comprise entre la « vieille rue du Temple », la Seine et les boulevards, mais avec un succès médiocre; on devait l'expliquer autant par leur caractère difficile que par l'activité plus avenante de MM. Dubois, Frasey et Dupont de Gompiègne, qui travaillaient depuis longtemps à ramener dans le droit chemin les. honnêtes habitants du Marais. A Saint- Germain-FAuxerrois, placé entre le Louvre et les Halles, dans un quartier riche et populeux, il y avait toujours eu un grand concours de fidèles, qu'un clergé nombreux, respectable et zélé s'efforçait d'édifier.
Le 25 frimaire an IX (i 6 décembre 1800), M. Corpet réunit ses vicaires à dîner, puis leur communiqua officiellement sa résolution de rompre avec l'église constitutionnelle et de se placer sous l'autorité des vicaires généraux ; il exposa longuement les motifs qui avaient triomphé de ses hésitations et une discussion s'engagea aussitôt : le second vicaire, Massie, se montra énergiquement opposé à toute rétractation, mais il fut seul de son avis. 11 est même à. croire que M. Corpet n'avait manifesté ses intentions qu'après s'être assuré de celles de ses principaux collaborateurs : Lingois, Jourdain, Marteaux étaient à Saint- Germain depuis le début de la Révolution ; ils avaient partagé les erreurs de Corpet, traversé avec lui les mêmes épreuves et c'est avec leur concours que le culte s'était rétabli en 1795 ; à cette époque, Renouard s'était joint à eux ; homme d'un jugement sûr, il était rapidement devenu le conseiller très écouté de son curé ; la paroisse réunissait donc un faisceau de prêtres entre lesquels dix ans de vie commune avaient
M. GORPET ET LEVÊQUE INTRUS gt
noué une solide amitié reposant sur la confiance réciproque et qui, d'un commun accord, s étaient acheminés vers le dénouement dont tous ils sentaient la nécessité.
Le 17 décembre, M. de Malaret venait chez M. Corpet et présidait à la réconciliation de tout le clergé à l'exception de M. Massic, qui se relira auprès de Brugière 5 Saint-Paul ^
Roycr, nous l'avons dit, allait chaque vendredi célébrer la messe de 10 heures à Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, puis il prêchait. Faut-il croire que lorsque l'évolution de M. Gorpet fut devenue publique, il s'abstint de reparaître dans une église où il n'était plus reconnu comme évéque ? Il n'en fut rien. Bien qu'une députa tion de trois prêtres et de trois des administrateurs laïques fût allée lui notifier très respectueusement que la paroisse s'était retirée de sa juridiction, il fit la sourde oreille, et répondit que si M. Corpel avait oublié ses devoirs, lui, il ne manquerait pas aux siens ; que, chargé du soin des âmes dans tout le diocèse, il continuerait à annoncer la parole de Dieu aux fidèles catholiques de Saint-Germain-l'Auxerrois. Et en effet, le 2 janvier, on le vit revenir à son heure accoutumée. Au moment où il entrait, une messe était déjà commencée par M. Jourdain à l'autel où il avait l'habitude de célébrer. Il feignit de croire à un malentendu : s'il devait attendre une demi-heure, il attendrait. 11 demanda qu'on lui préparât les ornements, mais le sacristain lui répondit qu'il n'y en avait pas, qu'ils