CHAPITRE V
LE CONCILE CONSTITUTiOIi:iEL DE 180I
Jansénisme et Gollicanisaie. -^ Les coDstUukionncIs étaicnk-ils do qaauv&i&e foi? — ConTocation du concile. — SynoJe ci concile méiropoliUin de Pa^is^ — La tenue du concile. — Sa brusiiue dissolution.
Malgré le grand secret gardé autour du projet de concordat, les constitutionnels se rendaient compte des conséquences qu'allait aroir pour eux la pacification religieuse. Les communications faites à Grégoire les avaient partiellement, mais suCBisamment renseignés sur la nature des arrangements qui se préparaient et ils n'avaient pas besoin d'en savoir plus long pour deviner que les choses n'étaient pas en train de tourner à leur avautage ; ils furent donc amenés à faire au Concordat une opposition désespérée. Un marnent, ils crurent que leur église serait conservée comme église nationale, qu'ils tiendraient en échec la puissance de Rome et triompheraient enfin de ceux que, par dérision, ils appelaient les « bons prêtres ». Puis, quand ils sentirent que leurs efforts seraient inutiles pour remporter une victoire complète, ils acceptèrent le Concordat, mais avec l'arrière-pensée de le confisquer à leur profit, et, n'ayant pu faire prévaloir leurs prin-
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cipes, de sauvegarder tout au moins les intérêts de leur parti.
Nous verrons que leur activité, leur adresse et surtout leur incroyable ténacité leur permettront de garder une partie de leurs positions et d'obtenir sinon tous les honneurs de la guerre, tout au moins une capitulation avantageuse.
Mais, avant d'aller plus loin, il nous faut nous demander ici quels hommes étaient ces constitutionnels, quels étaient leurs principes et s'ils méritent l'admiration ou le mépris qu'on leur a prodigués. Devons-nous les regarder comme des élus ou comme des réprouvés ? Faut-il en faire de vénérables confesseurs de la foi, presque des martyrs, ou voir en eux un ramassis de prêtres indignes, qui, par une insigne fourberie, ont joué une comédie hypocrite et sacrilège ? C'est une question que nous nous sommes déjà posée plusieurs fois sans pouvoir la résoudre, mais à mesure que nous avançons dans cette histoire, l'évolution des événements nous fournit de nouveaux éléments d'appréciation qui font faire un pas de plus à notre enquête.
Us ont leurs partisans convaincus et aussi des détracteurs impitoyables. Je ne suis ni des uns ni des autres ; j'ai eu le chagrin de contrister des amis que j'avais dans les deux camps ; de me voir rappelé à l'ordre par des hommes que j'estime et dont l'approbation m'eût été précieuse ; j'ai cru cependant devoir passer outre et me priver de certains éloges que je ne me sentais pas disposé à mériter. 11 ne s'agissait que
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de quelques mots de plus ou de moins pour satisfaire tout le monde, mais il m'eût fallu déguiser ma pensée ; or, je ne me crois pas le droit de ratifier par mon approbation, ni même par mon silence, des jugements que je regardé comme insuffisamment fondés. Si je ne parlais pas suivant ce que je crois être la vérité, je manquerais à l'honorable mission qui m'a été donnée et aux devoirs primordiaux de l'historien.
11 y avait dans le parti constitutionnel des prêtres de diverses origines. Un grand nombre étaient des individus de valeur plus que douteuse : la formation insuffisante qu'ils avaient reçue n'était pas capable de les prémunir contre les défaillances de l'esprit et celles de la chair. Ils avaient cherché dans l'état ecclésiastique un métier moins pénible et plus rémunérateur que d'autres: ils n'étaient pas de ceux par qui le salut devait être apporté en Israël.
Dans la prestation de serment de 1791, ils n'avaient vu qu'une pure formalité leur permettant de continuer leurs fonctions sous le régime nouveau, moyennant une amélioration de leur situation matérielle. Quand avait passé la rafale déchristianisatrice, ils s'étaient courbés, avaient abdiqué leurs fonctions, abjuré leur sacerdoce, livré leurs lettres, proféré tous les blasphèmes qu'on leur avait dictés.
Après la tempête, beaucoup de ces malheureux avaient renoncé à se relever ; ils avaient trouvé des situations séculières dans le commerce, l'armée, l'agriculture, l'enseignement, l'administration ; les écoles publiques, les bureaux et la police étaient
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pleins de défroqués doat bien peu regrettaient leur faute ; ils ne demandaient pas à reprendre un ministère dont les dangers étaient alors plus grands que les profits. Ils s'étaient éloâgnés de l' Église sans e^rit de retour, et, de leur sacerdoce, véritable tonique de Nessus, ils n'avaient gai*dé que désîllusioas et rancunes.
Les constitutionnels qui nous intéressent en ce moment sont d'une autre trempe : ceux-ci ont reçu une formation ecclésiastique dont ils ont retenu l'empreinte ineffaçable ; ils ont acquis et conservé cet ensemble d'habitudes qui sont le complément indispensable, mais non suffisant, le signe extérieur^ mais non la condition absolue de la véritable piété. Assidus à la prière» édifiants à l'autel, réservés dans leur démarche, graves dans leure propos, attachés à leurs devoirs d'état, désintéressés et bienfaisants, ils ont étudié et s'efforcent d'imiter les modèles de la vie sacerdotale. Quelques-uns sont savants, beaucoup sont instruits, tous sont appliqués à cultiver les sciences sacrées ; ils possèdent les Écritures, se sont nourris désœuvrés des Pères ; l'histoire de l'Église leur est familière ; ceux à qui manquent les talents naturels ont acquis à force de tra\ail des connaissances un peu superficielles, mais qui peuvent faire illusion parce qu'elles sont journellement entretenues par l'étude ; tout au moins lisent-ils avec assiduité ce qu'écrivent quelques auteurs plus féconds que solides, auxquels ils ont donné leur confiance et qui contribuent à entretenir parmi eux les préjugés du parti.
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Malheureusement, une double tare vient stériliser tant de mérites» et fera que ces hommes édifiants donneront des scandales d'autant plus dangereux que beaucoup demeureront dans une bonne foi difficile à expliquer.
Si ie plus ou moins de succès de la constitution civile a pu êtreexphquéen partie par des considérations d'ordre géographique * ; si le tempérament propre aux
I. J*ai déjà signalé le travail très estimable de M. Sa^ac {Bévue d'Histoire moderne et contemporaine, nov. 190G), sur la question du plus ou moins grand nombre d^adhésions que la constitution civile reooontra dans les provinces françaises ; ses conclusions n'ont pu être contestées et si quelques critiques de détail lui ont été adressées par moi (Eglise de Paris^ I, 185-189), puis par M. de la (jorce {Histoire religieuse de la Révolution française. I. 389.), sa thèse n'en demeure pas moins établie ; mais il n*est pas à ma connaissance que depuis cinq ans la question ait avancé, et que les lacunes signalées par M. Sagnac ait été oooiblées.
Un ouvra.'^e réceaiment paru de l'abbé Contrasty (Le clergé français émigré en Espckgne^ Toulouse, Sistac, 19 10), apporte quelqajes lumières nouvelles au moins en ce qui concerne la région du Midi. Biea que de nombreux auteurs eussent abordé la ques^ tion dans des articles de revues, on en était toujours à ignorer le nombre des preAres français déportés en Espagne pour refus de -serment ; les «l'aluations différaient dans des proportions énormes. M. Gontrastj a eotrepiris dans les évécliés espagnols d'ingrates recherches qui, au moment où il désespérait de réussir, ont été •couronnées d'un plein succès. Il a trouvé à Madrid les listes oHicielles et relativement complètes de prêtres français réfugiés en Espagne ; on j^eut donc savoir non pas précisénaent combien de prêtres de chaque diocèse ont refusé ie serment, mais combien d'insermenbés de chaque diocèse se sont retirés en Espagne, et, pour les diocèses pyrénéens, il n'y avait guère d'autre retraite possible.
Kn rapprochant ce nombre de celui des assermentés qui est relevé par M. Sagaiac, on peut contrôler les chiffres et les tant pour cent les uns par les autres : la vérification, quand j'ai pu la faire, est coAcUtante et montre l'exactitude des hypothèses de M. Sagnàc.
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diverses provinces a précipité ou arrêté le mouvement des adhésions aux nouveautés religieuses de la Constituante, il faut pourtant chercher d'autres causes aux désordres qui ne tardèrent pas à se produire. C'est le Midi, plus enclin à subir les émotions vives, qui, en 1791, amène à la constitution civile les plus gros contingents* ; mais quand arrive la crise de 1793, il y a plus d'apostasies dans le Centre et surtout dans le Nord ; le méridional, plus enthousiaste et moins réfléchi, adonné dans le mouvement avec fougue, mais, comme ces hommes aux passions exubérantes ont aussi une foi puissante, ils sentent plus vivement l'odieux des renonciations qu'on leur demande et ils les refusent 2. Dans le Nord, les défections ont été moins
r. Il ne résulte pas de là que Tadhésion ait été unanime dans tout le Midi. M. Gontrasty a trouvé parmi les déportés 5o prêtres du petit diocèse de Rieux^ près de 80 de Comminges, autant de Tarbes et de Lescar, près de 100 d'Albi, plus de i5o de Cahors, environ aSo d'Auch et de Bordeaux, et plus de 3oo de Toulouse.
a. En dressant une carte teintée d'après le nombre proportionnel des prêtres apostats qui ont sollicité l'absolution près du cardinal Caprara, j'ai constaté que le maximum est atteint dans le Pas-de-Calais, où Joseph Lebon s'était donné pour principale mission de déshonorer le clergé. Le Nord, la Picardie, le département de l'Aisne accusent aussi une proportion désolante de défections ; la Lorraine est loin d'être indemne, tandis que l'Alsace et la Franche-Comté sont presque épargnées. Au-dessous d'une ligne allant de (îrenoble à Rouen, en passant par Lyon, Clermont et Chartres, la proportion des apostats diminue rapidement pour tomber à rien dans les diocèses de Bayonne et de Perpignan qui cependant avaient montré la plus grande ardeur en faveur de la Constitution Civile. Et pourtant le Midi avait été terrorisé par des proconsuls comme Monestier et l'odieux Dartigoeyte.
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nombreuses, mais elles seront plus profondes et les retours moins fréquents.
Ceci donne quelques indications générales sur la propagation du schisme dans les grandes régions françaises, mais comment expliquer les difTérences parfois énormes qui se relèvent dans deux départements limitrophes ou dans les diverses parties d'un même département ayant dépendu originairement de plusieurs diocèses ? La cause, je crois la trouver dans la formation reçue par les clercs dans les séminaires : le clergé vaut généralement ce qu'en ont fait ses éducateurs et quand les maîtres, réguliers ou séculiers^ étaient imbus de doctrines mauvaises, ils inoculaient à leurs élèves le virus dont eux-mêmes étaient infectés ; jansénistes, ils faisaient de leurs disciples des jansénistes ; gallicans forcenés, ils en faisaient des gallicans et chacun sait que les jeunes gens ont une tendance à renchérir encore sur les exagérations de leurs professeurs.
Le Jansénisme n'a pas eu cependant l'action prépondérante qu'on lui attribue. Les controverses théologiques étaient apaisées dans une grande partie de la France à la veille de la Révolution, sauf chez quelques attardés, mais à défaut de la doctrine, il restait l'esprit janséniste.
Je ne dirai pas. que tout était mauvais dans le Jansénisme. Il y eut de grandes vertus pratiquées à Port- Royal et la rigidité de la morale qui y était enseignée imposait aux prêtres comme aux fidèles la pratique et l'intelligence un peu étroites, mais solidement enraci-
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nées des devoii's de la vie chrétienne. Les Jansénistes priaient dans un siècle où peu de gens trouvaient le loisir de penser sérieusement à Dieu ; ils s'instruisaient de leur religion pendant que cette étude un peu aride rebutait les esprits légers et glissait sur les natures grossières ; ils avaient le culte de la vie de famille et menaient une conduite chaste au milieu des désordres et des scandales qui s'affichaient autour d'eux. A travers le Jansénisme se sont conservés dans beaucoup de familles de la bourgeoisie française le respect de l'autorité paternelle, l'amour du foyer et de ses joies intimes, le dédain des faveurs de l'Etat, lorsque ces faveurs sont à vendre, le dévouement désintéressé à la chose publique, en un mot, la dignité de la vie.
Mais, de leurs querelles avec les Papes et les évêques, les rois et les parlements, ils avaient gardé une tendance incurable à la chicane ; n'ayant pas toujours été les plus forts, ils avaient pris l'habitude d'être les plus fins ; aucun texte, quelle que fût l'autorité d'où il émanait, n'avait à leurs yeux un sens définitif quand il leur était contraire ; ils en inventaient des interprétations alambiquées qui font plus honneurà leur subtitilité qu'à la rectitude de leur esprit et quand l'autorité avait enfin prononcé une sentence qui semblait clore le débat, quand on pensait les avoir pris dans cette alternative : obéir ou se déclarer ouvertement rebelles, ils découvraient partout des fissures par lesquelles ils s'évadaient sans bruit : on croyait les tenir et ils étaient déjà loin.
La situation de perpétuels persécutés qu'ils prétendaient être la leur, avait déteint sur leur caractère, les
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avait rendus méfiants, cauteleux, sombres, atrabilaires ; leur gaité même, quand ils s'avisent de badiner, a quelque chose de morose qui sonne faux ; ceux qui les regardent comme des saints ne peuvent pas s'emp(^cher d'avouer que c'étaient des saints tristes... ce que nous appelons de tristes saints.
Les rois avaient parfois encouragé leurs prétentions ; les Parlements avaient souvent fait cause commune avec eux; dans Tépiscopat français s'étaient insinués plusieurs de leurs amis. Les Papes n'avaient jamais cessé de les condamner, et, se disant innocents, ils en venaient à concentrer sur Rome toute l'intensité de leurs rancunes, Je dis « Rome » et non « le Pape » ; ils étaient trop soucieux de l'orthodoxie formelle pour s'en prendre au « Chef visible de l'Eglise » dont ils se bornaient à nier énergiquement l'infaillibilité doctrinale. Grâce à une ingénieuse distinction, ils s'inclinaient respectueusement devant « l'évêque de Rome», « le centre de l'Unité catholique », mais en prenaient à leur aise avec le Pape considéré comme simple particulier ; il est peu de souverains pontifes dont ils n'aient gravement médit, surtout après leur mort ; il n'y a que Clément XIV qui ait trouvé grâce devant eux ; c'est qu'il a supprimé la Compagnie de Jésus ; aussi l'appellent-ils familièrement Ganganelli : c'est un ami. Généralement, quand ils veulent du mal «au Pape, c'est la « Cour romaine » qu'ils accablent de leurs sarcasmes et de leurs calomnies : là est le foyer de corruption, d'ignorance, de vénalité, et contre cet être abstrait, il n'est pas de violences qu'ils ne se croient permises.
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Parla, ils donnaient la main aux gallicans qui se considéraient comme chargés par la Providence de réprimer les prétentions et de combattre les empiétements de la « Cour de Rome ».
On peut trouver les origines du Gallicanisme àConstantifiople, autour des empereurs qui entendaient gouverner l'Église et faire des Papes les exécuteurs dociles de leurs caprices. L'Église du Moyen-Age, en devenant une puissance féodale, s'était exposée à voir son autorité temporelle en conflit avec celle des rois. Le Concordat conclu entre Léon X et François I" avait pour but de clore une longue période de contestations, mais ce que le pape avait concédé au Roi pour le rétablissement de la paix était devenu un prétexte à de nouvelles hostilités ^ L'absolutisme des rois et les tendances accaparantes des Parlements avaient battu en brèche Tédifice concordataire dont l'architecte avait pensé à résoudre les difficultés de la veille plus qu'à prévenir celles du lendemain. Les légistes, acceptant les concessions faites, profitaient de toutes les occasions pour en obtenir de nouvelles et même pour les enlever de vive force ; or, le Pape avait plus souvent besoin du Roi que le Roi du Pape et les empiétements s'étaient multipliés ; au bout de près de trois siècles, l'interprétation du Concordat était bien loin de la pensée de ceux qui l'avaient signé.
Le Gallican, même quand il était respectueux de l'autorité spirituelle, et ce n'était pas toujours le cas,