Lettre du 12 juin
" J'ai bien pensé, lui répond le Prélat, qui ne connaissait que trop le penchant des Canadiens aux commérages, que l'accident arrivé à M. Pages produirait de mauvais effets dans les esprits méchants. J'admire toujours comment les Messieurs, qui font tant de bien, tant d'aumônes, ont tant d'ennemis, et peu de vi-ais partisans: les bons cœurs sont rares. "
Enfin, M. Marchand lui-même, curé de Boucherville. s'éteignit à Québec en 1774, la même année que MM. Frichet et Morisseau. Accablé de douleur sous le poids de ces pertes quasi irréparables, M61- Briand écrivait à l'un de ses prêtres qu'il estimait le plus, M. Payet, curé de Saint- Martin :
" Je pense souvent que la perte continuelle que fait le diocèse des ministres du Seigneur est une punition qu'il exerce à cause de l'indocilité des peuples pour les prêtres, du mépris et du peu de respect, d'affection, de reconnaissance et d'attachement qu'ils ont pour eux. "
Pour combler tous ces vides, il aurait fallu que M51* Briand eût plusieurs ecclésiastiques à ordonner: or, on ne trouve que trois ordinations de prêtres en 1768, et un seul de ces prêtres, Corbin, était à sa disposition pour le ministère curial ; en 1 769, un seul prêtre ordonné, Lef ebvre ; un seul en 1 770, Jean-Jacques Berthiaume; un seul en 1771, Lemaire de Saint-Germain. Ou bien il aurait fallu que l'Evêque et les Séminaires fussent autorisés à faire venir des prêtres de France ; et. comme nous le verrons, le gouvernement anglais s'y opposait absolument.
Ecrivant à un de ses curés, à qui il se voyait obligé de confier deux paroisses :
"Depuis que je suis évêque dans cette colonie, disait-il, j'ai perdu plus de trois à six prêtres que je n'en ai fait. Quand j'y pense, j'en ai un chagrin infini, et j'en suis démonté. . .Engagez donc vos peuples à prier que Dieu conserve
nos prêtres, et qu'il donne de la vocation à plusieurs enfants d'étudier et de se rendre capables du saint ministère. Je ne vous exprime ici que la moindre partie de l'amertume dont mon cœur est navré pour le grand nombre de paroisses qui manquent de curés, qui m'en demandent avec humilité et empressement, et auxquelles je suis dans l'impossibilité d'en donner \ "
Nous avons vu que le curé Gervaise, de Saint-Antoine, desservait aussi Saint-Denis de Richelieu. De Saint-Antoine, M51" Briand se rendit à Saint-Charles, où était curé M. Camin-La-Taille, puis de là à Chambly, que desservait le Père Bérey, avec une autre paroisse. Mgr Briand recevait souvent des plaintes des habitants de Chambly sur le compte de ce religieux. Il avait prié M. Marchand de voir si ces plaintes étaient fondées :
" Je me suis transporté ces jours derniers à la Pointe- Olivier de Chambly, une des deux paroisses que dessert le P. Bérey, lui écrit le grand vicaire. " Et il confirmait en tous points ce qui avait été rapporté à l'Evêque.
Mgr Briand profita sans doute de sa visite pour donner à ce religieux tous les avis nécessaires ; mais M. Marchand lui écrivit de nouveau l'hiver suivant :
" Ce pauvre Père tient une triste conduite dans sa paroisse. Il me vient souvent des plaintes de lui. Peut-être les habitants en disent-ils plus qu'il n'y en a. Mais il est à craindre que dans tant de faits qu'on lui prête, il ne s'en trouve que trop de vrais. Je pense qu'il serait à propos de le changer. . . "
Et M*1" Briand de lui répondre:
" Le P. Bérey ne prendrait pas un parti qui m'affligeât beaucoup, en passant en Europe. C'est un étourdi, en vérité, et il y a peu d'apparence qu'il change: Naturam expellas
2. Lettre au curé Noël, de Saint-Antoine de Tilly, 4 déc. 1773.
278 i/ÉGLISE DU CANADA
frustra. Au reste, il est temps de finir cette affaire. Je vous répète que j'approuverai tout ce que vous ferez. . . "
Le P. Bérey fut transféré à Saint-Eustache, qu'il desservit jusqu'en 1774. Il finit par quitter le ministère paroissial. On sait qu'il devint plus tard Commissaire provincial et dernier supérieur des Franciscains au Canada : et qui ne connaît sa fameuse correspondance avec Du Calvet? A vrai dire, elle ne fait guère honneur ni à l'un ni à l'autre.
De Chambly, Mgr Briand se rendit à Montréal, où il était le 16 juin au soir. Il prit le 17 un repos bien mérité, et le 18 fit la visite pastorale de la paroisse de Notre-Dame, l'unique paroisse qui existait alors dans la ville. Le supérieur du séminaire en était, comme aujourd'hui, le curé titulaire; M. Jollivet, le curé d'office. Les 19, 20 et 21 juin furent employés à la visite canonique de l'Hôtel-Dieu, le 22 à celle de l'Hôpital-Général, et les 23, 24 et 25 juin à celle des Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame. Puis, après avoir pris la journée du 26 pour se reposer, il traversa le 27 à Boucherville, où l'attendait M. Marchand.
Son séjour à Montréal fut à la fois triste et réconfortant : triste, par la vue des ruines que l'incendie venait d'y faire deux mois auparavant; réconfortant, par le spectacle de l'activité courageuse et industrieuse du peuple : de l'incendie de 1765, il ne restait guère d'autre trace que l'aspect nouveau des édifices. L'Hôpital-Général de Mme d'Youville s'était relevé en quelques mois; et à leur tour les Sœurs de la Congrégation, logées à l'Hôtel-Dieu, comme l'avaient été les Sœurs Grises en 1 765 3, travaillaient avec courage à rele-