MONSEIGNEUR BRIAND ET LE SEMINAIRE DE QUEBEC
CETTE année, je ne sortirai pas, " écrivait M81 Briand le 19 octobre 1768. Il voulait dire qu'il ne ferait pas de visite pastorale en 1769, — il ne recommença qu'en 1771. Pour lui en effet l'année, c'était l'année académique, commencée le Ier octobre pour le Séminaire, où il résidait, dont il se regardait comme un des membres et observait fidèlement le règlement comme le plus humble des séminaristes. A cette époque, les vacances commençaient au 15 août, et finissaient au mois d'octobre. On se contentait de six semaines, mais on savait les prendre à cette saison de l'année où la campagne est si douce et si accueillante, avec ses brises rafraîchissantes, ses moissons dorées, ses arbres chargés de fruits, ses jardins émaillés de fleurs.
Avant la Conquête, le Séminaire prenait ses vacances à la Grande-Ferme de Saint-Joachim. Mais cette Ferme ayant été incendiée par les ennemis, les élèves durent, jusqu'à nouvel ordre, aller passer leurs vacances chez leurs parents ; et il s'écoula plusieurs années avant que le Séminaire fût en état de rebâtir la maison des vacances.
Non loin de la Grande-Ferme s'élève un joli coteau aux pentes douces, escarpé seulement du côté du fleuve, que Charlevoix désigne sous le nom d'Ile ferme, parce qu'en effet il ressemble à une île, entourée, non pas d'eau, mais de champs verdoyants : on l'appelle le Petit-Cap. C'est là que le Séminaire se décida à faire construire une grande maison en
pierre, à deux étages, capable de recevoir toute la communauté: on l'appela le Château Bellemie, à cause de la vue magnifique dont on y jouit, en effet, sur le fleuve et sur l'île d'Orléans. Cette maison fut prête pour les vacances de
Msr Briand affectionnait le Petit-Cap; et au Petit-Cap tout nous parle de lui. Près du château, à l'orée de la forêt, s'élève une jolie chapelle, à l'aspect élégant, avec son petit clocher, son beau perron en pierre de taille. C'est le Prélat qui la fit construire à ses frais, la pourvut de tous les ornements nécessaires, et la fit entourer d'une belle et solide clôture.
Il la dédia sous l'invocation de saint Louis de Gonzague, patron de la jeunesse chrétienne, et chargea M. Gravé, alors supérieur du Séminaire, d'en faire la bénédiction l, donnant à cette occasion un magnifique mandement, adressé aux élèves du grand et du petit séminaire, dont nous citons ici quelques passages :
" Je voyais avec douleur, dit-il, et vos directeurs n'en ressentaient pas une moins vive, que les vacances passées dans le monde, chez vos parents, refroidissaient votre piété. Animés du zèle de la gloire de Dieu, ils ont fait des efforts, et ont construit à grands frais une -maison capable de contenir les deux séminaires, le petit et le grand. Voilà la seconde année que vous jouissez d'un avantage qui doit paraître précieux à ceux qui se destinent au service de l'autel ; mais il vous manquait un lieu saint et séparé où vous puissiez célébrer les divins offices avec décence et une certaine majesté, qui convient au culte du grand Dieu que nous adorons, et où il vous fût loisible de vous retirer, pour épancher vos cœurs en présence de cette divine majesté, demander ses lumières
1. Charles Chauveau, Lemaire-Saint-Germain, et Thomas Kimber furent ordonnés prêtres clans l'église du Petit-Cap, par Mgr Briand, le 22 sept. 1781. (Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. C).
pour connaître votre vocation, les grâces pour la remplir, et enfin vous échapper à une récréation, qui devient ennuyeuse à des coeurs dévots, quand elle est trop longue. On a donc bâti une chapelle qui, sans être magnifique, peut vous fournir l'occasion de satisfaire aux objets ci-dessus détaillés. . . "
Um récréation qui devient ennuyeuse. . . Quel est l'élève un peu sérieux qui n'en a pas fait l'expérience, sans oser le dire? Mgr Briand avait de ces mots frappants dans leur vérité et leur simplicité.
Il mettait ensuite ses chers écoliers sous la protection spéciale de saint Louis de Gonzague:
" Nous vous donnons pour patron un jeune homme de vingt-trois ans, qui s'est fait saint dans votre condition et votre état; c'est saint Louis de Gonzague, qui ne perdit jamais son innocence. Il vous apprendra, à vous qui l'avez conservée jusqu'ici, les moyens de ne la point perdre, et à ceux qui ont eu le malheur de pécher, ce qu'ils doivent faire pour la recouvrer, et la conserver ensuite 2. . . "
Le Prélat réglait que la fête de saint Louis de Gonzague serait célébrée solennellement au Petit-Cap le 11 septembre, avec octave. Il demanda à Rome et obtint une indulgence plénière pour cette fête, qui était l'occasion d'une grande manifestation de foi et de piété chez tous les élèves.
On y joignait quelque réjouissance profane de bon.aloi. Longtemps d'avance on préparait un feu de joie, que l'on allumait après vêpres avec beaucoup de solennité. Plus tard, lorsque la date des vacances fut changée, le feu de joie avait lieu le soir de l'Assomption de la sainte Vierge; puis il y avait illumination de la forêt. De tout cela, il ne reste plus qu'un souvenir. Tempora mutantur. . .
Disons de suite que l'on ne doit pas seulement à M8* Briand la chapelle du Petit-Cap, mais que c'est lui aussi qui fit orner
2. Mand. des Ev. de 0., t. II, p. 299, mand. du 4 sept. 1780.
à ses frais la petite chapelle de la maison de Maizerets, où les élèves du Séminaire vont passer leurs congés, depuis que l'on n'a plus la ferme de Saint-Michel. Il avait lui-même une chambre meublée dans cette maison ; et dans la salle de récréation il fit placer un billard, où il prenait plaisir à voir jouer les élèves de son " petit collège ".
La chapelle intéreure du Séminaire, que l'on appelle souvent, mais à tort, la chapelle de M8* de Laval, n'a rien du fondateur du Séminaire : elle est de M61" Briand : il avait ses appartements voisins de là, après qu'il eut donné sa démission comme évêque, et c'est dans cette chapelle intérieure que le pieux vieillard célébrait chaque matin la sainte messe. Il y fit même plusieurs ordinations 3, entre autres celle de Mgr Plessis. Du reste, on l'appelait alors " Mgr l'Ancien ", comme on avait fait autrefois pour Msr de Laval : il était vraiment pour le Séminaire un second M51" de Laval.
Le pieux prélat établit au Petit Séminaire la Congrégation de la sainte Vierge le 6 décembre 1767, et donna à cette occasion un beau mandement. L'inauguration eut lieu le jour de l'Immaculée Conception. Le sermon fut prêché par M. Récher, curé de Québec. Les premiers congréganistes étaient au nombre de dix-sept. La chapelle où se récitait l'office était située en partie dans l'endroit maintenant occupé par la chambre du directeur du petit séminaire 4 ; et c'est encore M61- Briand qui, avec une générosité vraiment inlassable, avait fait tous les frais de l'ornementation. Que de fois le pieux Prélat se donnait le plaisir d'assister à l'office des congréganistes ! il était touché jusqu'aux larmes :
" Combien de fois, leur dit-il un jour, n'ai- je pas versé
3. In Oratorio interiori Seminarii nostri Ouebecensis. (Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. D. E.).
4. La Congrégation actuelle date de 1822, année où l'on rebâtit presque à neuf tout le Petit Séminaire.
des larmes abondantes de joie, en voyant la piété avec laquelle vous célébrez les fêtes de votre divine Mère ! "
Il vivait donc, pour ainsi dire, au milieu des élèves de son petit séminaire. Il ne pensait qu'à eux, il ne vivait que pour eux :
" N'oubliez pas, disait-il aux fidèles dans un de ses mandements, n'oubliez pas notre petit collège, nos chers étudiants, la seule ressource de cette Eglise isolée; demandez instamment à Notre-Seigneur qu'il les conserve dans l'innocence des mœurs, dans la sainte pureté, et dans l'amour de leur vocation, qu'il les remplisse de science et de sainteté, afin que dans la suite ils vous éclairent et par leurs paroles et par leurs exemples 5. "
Il vivait en communauté avec leurs directeurs; et nous avons son témoignage, que nous avons cité dans un chapitre précédent, que la plus parfaite union ne cessa de régner entre eux : ce qui ne veut pas dire qu'ils étaient toujours du même sentiment. Nous avons vu, par exemple, qu'il y eut entre lui et M. Récher des dissentiments, mêmes très graves, au sujet de la cathédrale, et par conséquent entre lui et M. Jacrau, qui, suivant l'expression du Prélat, se faisait " l'avocat " du curé et des marguilliers. M. Jacrau avait signé avec ses confrères Boiret et Pressart l'acte par lequel le Séminaire abandonnait tous ses droits à la cure de Québec : M. Gravé avait refusé de se joindre à eux, prétendant que le Séminaire n'avait pas droit de renoncer à une union de bénéfice faite en sa faveur par Mgr de Laval; et il porta même l'affaire devant le gouverneur Cramahé. Carleton survint avant qu'aucun jugement eût été porté : l'affaire traîna en longueur, et s'éteignit d'elle-même. Du reste, ce n'est pas Mgr Briand qui avait provoqué cette démission de la cure : au contraire,