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Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, du Cap-Breton, de l'Ile Saint-Jean restaient donc absolument sans prêtres. Msr Briand en était désolé. On se rappelle les heures d'angoisse qu'il avait passées aux Missions-Etrangères durant la retraite préparatoire à son sacre, en songeant au petit nombre d'ouvriers qu'il avait pour son immense diocèse, obligé de confier au même prêtre deux ou trois paroisses, et dans certains endroits, comme en Acadie, n'ayant pas même un missionnaire à donner à ses diocésains. Il avait fait part de son chagrin à la Propagande, et le cardinal Castelli écrivait à l'abbé de l'Ile-Dieu :
" Ne ralentissez pas votre dévouement pour le bien de cette Eglise ; secondez le zèle pastoral de ce Prélat par l'envoi du nombre de bons missionnaires qu'il requiert, surtout pour le soin des pauvres Acadiens. . . "
Tout dévoué à notre Eglise, l'abbé de l'Ile-Dieu avait choisi, parmi les nombreux Acadiens alors réfugiés dans le nord et l'ouest de la France, quatre jeunes gens, qu'il faisait étudier au collège de Saint-Servan, près de Saint-Malo, et qu'il destinait pour l'Eglise du Canada :
" On en est très content, écrivait-il à MF Briand ; ils s'appliquent beaucoup et sont remplis de mœurs et de piété. "
Ces jeunes gens n'avaient pour toutes ressources que les six sous par jour que le Roi de France donnait à chacun de ses anciens sujets Acadiens réfugiés en France : d'après un document en date de 1763, il n'y en avait pas moins de quatre mille. L'abbé de l'Ile-Dieu tâchait de subvenir aux besoins de ses jeunes élèves.
De son côté, tout pauvre qu'il était, M51" Briand faisait étudier en Bretagne deux de ses neveux, les jeunes Duchêne, fils de sa sœur. Nous verrons, hélas ! que ces jeunes gens ne purent jamais venir secourir leur oncle, victimes, comme tant d'autres missionnaires français, de l'affreuse politique de Haldimand, qui s'était mis clans la tête de ne laisser venir
au Canada aucun prêtre de France, ne voulant y admettre — singulière marotte ! — que des Savoyards.
Plus heureux que les jeunes Duchêne, deux des Acadiens du collège de Saint-Servan, les abbés Bourg et Bro, passèrent en Canada, parce qu'ils furent prêts avant l'administration du Suisse Haldimand.
Dans l'impossibilité d'envoyer immédiatement des missionnaires en Acadie, M81" Briand, aussitôt après son arrivée à Québec, n'eut rien de plus pressé que d'adresser une lettre pastorale à ses chers Acadiens. Il était arrivé le 28 juin : la lettre pastorale est du 16 août: c'était sa première: elle avait pour en-tête: Lettre pastorale aux Acadiens, habitant l'Ile Saint-Jean, et à tous autres dispersés, soit sur l'Ile du Cap- Breton, soit en différents lieux de la Nouvelle-Ecosse et Gaspésie :
" Vous nous êtes toujours présents à l'esprit, Nos Très Chers Frères, leur dit-il, et ce n'est qu'avec la plus vive douleur que nous vous savons dépourvus de prêtres. . . Le récit que l'on nous a fait de votre attachement à la religion et à la vraie foi que vous avez reçue de vos pères, nous a plusieurs fois tiré les larmes des yeux. . . La Providence semble avoir écouté vos prières et vouloir favoriser mes projets. Les Anglais eux-mêmes qui sont à la tête d'une Compagnie pour la pêche qui se fait sur l'Ile Saint- Jean, me sollicitent et me pressent de vous donner un missionnaire. . . Notre glorieux Monarque et l'illustre et puissante nation à laquelle nous venons d'être agrégés, en nous permettant le libre exercice de notre sainte religion, pour laquelle, d'ailleurs, le Prince et ses sujets ont l'opposition la plus marquée, ne nous sont-ils pas une preuve sensible que le doigt de Dieu agit ici en votre faveur? . . .
" Ce n'est pas assez de rendre à Dieu ce que vous lui devez : vous avez la même obligation envers notre gracieux Souverain. C'est une vérité que Jésus-Christ lui-même nous
3IO h EGUSE DU CANADA
a enseignée : " Rendez à Dieu ce que vous devez à Dieu, et à " César ce que vous devez à César. " Nous vous exhortons donc, Nos Très Chers Frères, à vous conserver aussi Scrupuleusement attachés et fidèles à notre Roi qu'à notre Dieu, parce que vous ne pouvez plaire à Dieu qu'autant que vous serez soumis au Roi, dans les choses qui ne sont point contraires à votre religion.
" Vous devez, par ces mêmes principes, épouser les intérêts de la nation et les procurer selon votre pouvoir. Ne vous écartez jamais, Nos Très Chers Frères, de ces religieux sentiments, et faites-vous un devoir de montrer partout et en toute occasion, qu'autant nous sommes attachés à notre religion jusqu'au point de préférer la mort elle-même à l'apostasie et à la désertion, autant notre religion nous enseigne la fidélité à nos Supérieurs et les vertus que la société exige et prescrit.
" Plût à Dieu qu'on ne se fût jamais écarté de ces sages et chrétiennes instructions ! Nous aurions la consolation de vous voir encore près de vos habitations, tranquilles et heureux, jouir des avantages que nous cherchons à vous procurer, du consentement de notre Souverain. Vous y auriez des prêtres, vous y auriez tous les besoins temporels de la manière que vous les y avez eus pendant longues années et tout le temps que vous n'avez été que chrétiens et sujets de vos anciens vainqueurs 4. "
Il est évident que Msr Briand n'approuvait pas la conduite des Acadiens et de leurs conseillers, — de leurs conseillers, surtout — dans les événements qui furent la cause ou l'occasion du " grand dérangement 5 " ; et il n'était pas homme à
4. Cet alinéa et le précédent ont été omis dans le Mémoire sur les Missions de la Nouvelle-Ecosse, etc, publié à Québec en 1895, P- l3- Dans quel but ?
5. C'était aussi le sentiment bien déclaré de Mgr Plessis. (Journal, P- 94).
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leur cacher sa pensée; mais comme il s'agissait d'une chose passée et irrémédiable, il se hâtait d'ajouter:
" Mais ne rappelons point un triste passé et une conduite aussi mal concertée pour votre bien spirituel que pour le temporel. Ne pensons qu'à votre état présent. Je prends des mesures pour vous procurer, le printemps prochain, quelqu'un de vos anciens missionnaires. Je tâcherai que ce soit M. Girard. La Compagnie dont j'ai déjà parlé veut bien faire les frais du passage G. Mais il faudrait faire passer cette heureuse et consolante nouvelle à vos autres frères, afin qu'ils se réunissent à vous dans l'Ile, ou ailleurs, en assez grand nombre pour pouvoir occuper un prêtre et fournir à ses besoins. Je suis avec un sincère, paternel et le plus tendre attachemnt, Nos Très Chers Frères en Jésus-Christ, (signé) J.-Ol., Ev. de Québec. Au Séminaire de Québec "' . "
A qui était confiée cette Lettre pastorale, puisqu'il n'y avait plus aucun missionnaire en Acadie ? Probablement à quelque voyageur acadien venu à Québec, qui devait l'emporter dans son pays, et la faire lire pieusement dans les groupes de familles réunies à cet effet, comme autrefois les épitres de saint Paul aux fidèles de Corinthe ou de Thessalonique.
Le vœu que formait Mgr Briand de leur envoyer un missionnaire ne put s'accomplir que l'année suivante. Les pouvoirs donnés à l'abbé Bailly sont du 4 août 1767; ses lettres de grand vicaire, du 13 octobre de l'année suivante8.
Bailly était fils d'un riche marchand de Varennes, qui l'avait envoyé faire ses études à Paris. Tonsuré à Québec