Lettre du 16 août
pourquoi il avait établi sa résidence à Kaskaskia, plutôt qu'à Caokia :
" Le gouverneur anglais, dont j'ai tout lieu de faire des louanges, me fit connaître bien clairement qu'il voulait que je restasse aux Kaskaskias. " Et il ajoutait : " J'aurais bien désiré rester aux Tamarois, où sont les biens des MM. du Séminaire, que je n'ai pu encore arranger parce que l'hiver ne permettait pas qu'avec la fièvre je fis un aussi long voyage. "
Mais pourquoi cette exigence du commandant anglais? sinon parce que, comme le soupçonnait avec raison le sage et éclairé Père Meurin, on voulait s'emparer des biens de la mission des Tamarois, à l'insu et en l'absence de M. Gibault.
La différence de vues qui éclatait tout-à-coup, à propos de cette question, entre Gibault et le P. Meurin, ne fit que s'accentuer de jour en jour, et fut une des causes des malheurs de Gibault : d'un côté, la sagesse, l'expérience, les opinions, quelquefois un peu arriérées peut-être, mais toujours marquées au coin de la prudence ; de l'autre, des jugements précipités, de la présomption, de la vanité juvénile. Nous avons vu les éloges que le Père ne cesse de faire de Gibault dans ses lettres à Msr Briand ; Gibault, au contraire, ne se gêne pas de le critiquer, de le ridiculiser même, quoique le digne Prélat lui ait recommandé de respecter toujours ce vétéran du sanctuaire, et de suivre ses avis. Gibault fait une peinture affreuse des mœurs des Canadiens établis aux Illinois : il voit tout en noir : c'est souvent le cas pour ceux qui n'ont pas eux-mêmes la conscience tranquille :
" Le peuple de ce pays, écrit le P. Meurin, n'est pas plus mauvais que celui du Canada. Il y a même plus de bons que de mauvais. Je l'ai éprouvé comme tous mes devanciers : lorsqu'une langue maligne nous a frappés, cent autres langues ont pris notre défense. C'est de temps en temps ma consolation, comme elle a été celle de tous les nôtres, et des MM.
Thaumur, Mercier, Gagnon, Laurent, très dignes prêtres du diocèse, dont la mémoire est encore en bénédiction dans ce pays 23. . . "
Tandis que le P. Meurin se sanctifie de plus en plus, Gibault, au contraire, se néglige, se laïcise, pour ainsi dire :
" Quand je sors pour quelque voyage, je suis toujours armé de mon fusil et de deux pistolets. . . "
Il se désaffectionne peu à peu de sa mission :
" Il est temps que j'abandonne cette infâme Babylone 2i. "
Il veut du changement : il désire respirer un air nouveau :
" Je m'offre à aller au Détroit. Le P. Potier m'a témoigné toute l'envie possible que je vienne avec lui. . ., outre que le P. Simple Bocquet est sur le bord de la fosse. . . Je ne suis plus propre à remplir la mission des Illinois. . . "
Cependant le fond est encore bon, et il a d'heureux retours sur lui-même:
" Aussitôt que j'aurai quelqu'un qui puisse voyager à ma place, je ferai une bonne et longue retraite, où je tâcherai de reprendre tout ce que j'ai perdu par la dissipation. "
Mais les mauvaises nouvelles sur son compte commencent à arriver à Québec : elles voyagent toujours plus vite que les bonnes; et Mgr Briand d'écrire au P. Meurin pour lui reprocher de ne pas lui avoir dit la vérité et toute la vérité. Serré de si près, le pieux Jésuite se décide à écrire à l'Evêque :
"J'attends avec patience M. Gibault. (Il était allé à Michillimakinac). Il arrive aujourd'hui 22 mai, plein de ressentiments contre sa paroisse, qu'il veut absolument quitter, dès qu'il aura réglé ses affaires. S'il avait continué comme il avait commencé, et gardé la parole qu'il vous avait donnée et à moi, il n'y aurait pas eu de mécontentement. Les pre-