Lettre du 4 oct
mières années, il était aimé, estimé, recherché. Pour y répondre, il s'est livré, oubliant qu'il était prêtre et grand vicaire. On l'a vu jouer avec les jeunes gens, faire montre de son adresse, souplesse, force, etc "' ; avec les femmes, trop familier, prenant même plaisir à exciter entre elles des jalousies, dans des conversations, visites, assiduités, veilles, jeux de cartes, festins, etc; avec les ivrognes, montrer qu'il pouvait boire aussi bien et mieux qu'eux. C'est ainsi que depuis cinq à six ans il a perdu sa réputation et son crédit. Il dit pourtant et croit peut-être n'être coupable en rien. C'est le public seul qui est coupable, selon lui ; et selon le public, c'est lui seul qui ne garde plus les bienséances de son état. J'ai été informé de tout cela trop tard. Il m'avait nié mordicus des faits que, depuis sa dernière absence, j'ai reconnus trop vrais. Dieu veuille qu'il ait mieux reçu et qu'il profite des reproches que Votre Grandeur lui a faits! Je ne manquerai pas, à la première occasion, de vous informer de sa conduite. Je l'aime trop et le pauvre pays pour négliger leur mal 26. "
Malheureusement, tout cela arrivait juste au moment où commençait à pénétrer aux Illinois ce souffle d'indépendance qui depuis longtemps agitait la Nouvelle-Angleterre. Comment Gibault pourra-t-il échapper à la contagion républicaine, lui si mêlé partout aux assemblées du peuple? Il se rend un jour à Vincennes pour y donner une mission religieuse, en compagnie de son ami le Docteur Lafond, qui y va dans un but politique : dans l'opinion populaire, les deux missions vont bientôt se confondre, et le prêtre aider le politicien. Le Docteur ayant converti toute la population à la cause
25. Il y avait donc du sport dès ce temps-là! Y avait-il des journaux pour en remplir leurs colonnes, comme de nos jours? Hélas!
26. Lettre du P. Meurin à Mgr Briand, Prairie du Rocher, 23 mai 1776.
de l'Indépendance, Gibault passe bientôt pour n'avoir pas été étranger au succès, et les Anglais loyalistes de pester contre lui :
" Si je puis mettre la main sur le prêtre Gibault, qui s'est fait l'instrument et le porte-voix de la rébellion, écrit à Haldimand le gouverneur Hamilton, je vous l'enverrai pour qu'il reçoive la récompense de son zèle 27. "
Ecrivant la même chose à Lord Germaine à Londres, il ajoute :
" Cet ecclésiastique est un homme de très mauvaises mœurs, et je le crois capable de remplir ce rôle d'agent pour les rebelles 28. "
Voilà la triste réputation que s'est faite le pauvre Gibault aux Illinois. Il passe pour entièrement gagné à la cause de l'Indépendance américaine; et la nouvelle arrive un jour à Montréal "qu'il a été pendu " par ordre du gouvernement anglais :
" Je l'ai entendu dire tout bas, écrit M. Montgolfier à Msr Briand, mais je ne le crois pas. "
Fort heureusement, en effet, la nouvelle était controuvée.
A la demande de Mgr Briand, il était venu à Québec rendre compte de sa conduite, puis était retourné dans sa mission, où l'Evêque lui écrit peu de temps après:
" J'ai encore reçu des plaintes depuis votre départ. Mais je pense que ce sont les mêmes que les premières, car j'aime à me persuader que vous avez profité de mes avis, et que vous vous conduirez d'une manière plus ecclésiastique. . . "
27. Archiv. du Canada, Série B. Collect. Haldimand, vol. 122, p. 235, Vincennes, 8 déc. 1778.
28. Ibid., Série Q., Colonial Office Records, vol. 15, p. 230.
Le Prélat lui renouvelle ensuite les recommandations qu'il lui a faites :
" Mon pauvre fils, vous aviez bien commencé, vous m'avez fait répandre des larmes de joie et de tendresse. J'en répands maintenant de tristesse et d'amertume. Tâchez donc de réparer le scandale et de réveiller en vous la grâce du sacerdoce que vous avez reçue par l'imposition de mes mains. Je ne suis point étonné de vos chutes, la faiblesse du cœur humain est grande, aussi bien que son inconstance. Les dangers de votre état sont journaliers et puissants. Nous manquons de vigilance, et de nous servir des armes que le Seigneur nous a enseignées : Vigilatc et orate. " Puis il ajoute, car le bon Père Meurin a quitté ce monde 29 : " Je me vois obligé en conscience d'envoyer un visiteur, si j'en trouve d'assez fervents, et je serai charmé de vous trouver innocent, ou repentant et corrigé 30. . . "
Ce visiteur ne fut autre que M. Hubert, le futur évêque de Québec, qui, après avoir été supérieur et procureur du Séminaire, demanda à se consacrer à la mission des Illinois et des Tamarois, où il se rendit en 177831. Il en revint l'année suivante 32 ; et il faut croire que les nouvelles qu'il apportait du malheureux Gibault étaient peu favorables, puisque le pieux Prélat se vit obligé de l'interdire. La lettre d'interdiction est du 29 juin 1780. Nous en extrayons les lignes suivantes :
" Vous ordonnons de vous présenter devant nous le plus tôt possible. . . Il ne vous sera permis d'administrer aucun sacrement, ni même de célébrer la sainte messe, que du jour où vous aurez entrepris votre retour vers nous, après lequel