‹ L'église du Canada après la conquêteChapitre 212 sur 220 · Lettre du 18 janvier 1774. p · texte numérisé non relu

Lettre du 18 janvier 1774. p

La situation devint encore plus grave, lorsque ce religieux, au mépris de la clôture de son Couvent, y introduisit sa sœur et sa nièce pour y rester avec lui. C'est lui-même qui l'apprit un jour à Mgr Briand, sans paraître soupçonner l'incongruité de sa conduite, lui disant en même temps qu'il en avait eu la permission des grands vicaires Montgolfier et Saint-Onge. Le Prélat ne pouvant le croire, écrivit à M. Montgolfier, qui non seulement nia la chose, mais affirma qu'il avait fait son possible pour détourner ces Dames d'un pareil projet. Il écrivit alors à M. Saint-Onge :

" Je ne doute point qu'il ne m'en impose aussi à votre égard. J'ai la réponse de M. Montgolfier; je demande la vôtre avant d'agir. J'avais écrit au premier que je ne pouvais croire qu'il eût oublié l'esprit de l'Eglise assez pour, sans bien des formalités, séculariser ainsi, dans le cas présent, une maison religieuse. Je pense bien la même chose de vous. Or, votre réponse reçue, vous ne doutez pas que je déclare le dit Père irrégulier, pour avoir fait ses fonctions après les censures encourues par cet acte défendu par une multitude de Canons et ses propres Constitutions.

" C'est un Père qui me donne autant de chagrin que j'ai eu de considération, je pourrais dire d'amitié pour lui. Quoi qu'il en soit, je vous ordonne de lui défendre aucune fonction, qu'il n'ait mis hors du Couvent ses parentes, que vous ne l'ayez absous des censures, dispensé ou relevé de l'interdit. Je vous donne les pouvoirs nécessaires pour cela, selon que je les ai du Souverain Pontife, pour cette fois seulement. . .

" Il m'a écrit ; je n'ai pas voulu lui répondre avant d'être instruit de mes deux grands vicaires, qu'il met en jeu, afin de ne pas trop avancer, ou de mesurer ma réponse sur leur conduite 5. . . "

5. Archiv. de l'Ev. de Q., vol. IV des lettres, p. 431, lettre du 21 nov. 1773.

L'Evêque finit par ôter la cure des Trois-Rivières aux Récollets, et la donna à un jeune prêtre séculier, M. Maillou ; mais les choses n'allèrent guère mieux. Il avait recommandé à M. Saint-Onge de le diriger et de lui donner des conseils ; mais celui-ci le faisait avec si peu de tact et de discrétion que M Maillou passait pour n'être tout simplement que son vicaire et souffrait de l'impopularité de l'autre :

" On dit publiquement aux Trois-Rivières, écrit M61" Briand à Saint-Onge, que tant que vous y demeurerez, ils ne jouiront jamais de la paix et de la tranquillité, et que vous n'y servez qu'à mettre le trouble et la division. . . " Et il ajoutait : " Tout est en feu, dit-on, dans les Trois-Rivières, le uns tenant pour les prêtres (séculiers), les autres pour les Récollets. Tout cela est fort naturel. Cette ville a toujours été conduite par ces Religieux : il serait étonnant qu'on ne les y aimât plus. Il faut donc beaucoup de prudence, de douceur et de dextérité pour réunir les esprits et les amener à la confiance aux prêtres séculiers. Comme vous êtes regardé par les mécontents comme la cause de la sortie du P. Couturier, quoiqu'on ne doive l'imputer qu'à lui seul, vous ne réussirez pas, je le crains, à les apaiser et à les ranger au devoir 6. "

On ne peut douter, d'après les documents, que Saint-Onge n'était ni populaire ni généralement respecté aux Trois- Rivières : il avait son parti, sans doute, mais les Récollets avaient aussi le leur, et il était plus considérable que l'autre. " Pour réunir les esprits ", comme le désirait Mgr Briand, il aurait fallu à Saint-Onge une grande autorité morale, et il semble qu'il l'avait perdue par des imprudences, et des imprudences généralement reconnues comme telles. Mgr Briand, qui lui avait déjà donné de bons conseils, lui écrivait un jour

6. Ibid., p. 547, lettre de Mgr Briand au grand vicaire Saint-Onge,

pour lui faire de graves reproches, et lui disait en terminant sa lettre :

" Vous avez éludé les conseils que je vous ai donnés. Cette conduite donne un mauvais exemple et occasionne des discours qui retombent sur vous. . . "

Que de fois le bon et pieux Prélat était venu au secours de son grand vicaire, et l'avait sauvé de situations dangereuses ! Nous n'en citerons qu'un exemple :

Pélissier, le directeur des Forges de Saint-Maurice, peu satisfait de son exploitation, voudrait rejeter sur d'autres la cause de son mauvais succès. Il vise M. Saint-Onge, et l'accuse de détourner les ouvriers de son service : " Il a refusé, écrit-il à M51" Briand, le Père Nicolas pour la confession d'un malade des Forges et pour les pâques. Il n'est pas exact dans ses fonctions. Il a tenu des propos licencieux à ma servante. . . Je viens d'obtenir, ajoute-t-il, une prise de corps contre lui : et si vous ne le rappelez-pas immédiatement des Trois-Rivières, je vais le traduire à la cour du Banc du Roi, où je déduirai toute sa mauvaise conduite. Le clergé en souffrira, mais je n'y puis rien. . . "

C'était évidemment du chantage. M51, Briand, sans s'émouvoir, lui répond tranquillement qu'on ne condamne personne sans l'entendre: "Je verrai mon grand vicaire, dit-il, j'entendrai ses explications, et ferai justice, s'il y a lieu. "

M. Saint-Onge descend, en effet, à Québec, nie presque tous les faits allégués contre lui, et s'explique sur les autres :

" Je n'ai pu découvrir dans toute sa conduite, écrit à Pélissier M51" Briand, aucun abus de la religion qui puisse nuire à votre exploitation. Au reste, quoique innocent. M. Saint- Onge était prêt à se retirer des Trois-Rivières. si je l'avais jugé à propos. Tout le monde a été d'avis que je devais le maintenir à son poste: et Son Excellence M. Carleton ne veut pas que je le retire, et m'a dit que je pouvais vous le marquer. Ainsi, ce n'est plus mon affaire. "

Saint-Onge était sauvé, grâce à Carleton, grâce aussi à MKr Briand. Il aurait dû désonnais être sur ses gardes et éviter tout ce qui pouvait faire de la peine à son évêque.

Au lieu de cela, il commit, comme nous l'avons vu, des imprudences qui achevèrent de lui faire perdre cette autorité morale incontestée qu'il lui aurait fallu pour en imposer à tout le monde, et rétablir la paix aux Trois-Rivières. S'il avait eu cet ascendant et cette autorité, il n'aurait pas laissé les marguilliers entreprendre d'allonger leur église et d'y faire de grands travaux sans y être autorisés par l'Evêque et par l'autorité civile. Ces pauvres marguilliers avaient voulu se passer de l'Evêque, à l'instar de ceux de Québec, et maintenant ils s'apercevaient qu'ils n'avaient aucune force pour faire payer les contribuables qui n'approuvaient pas les travaux entrepris. Le " règne du marguillage ", comme disait spirituellement Msr Briand, était en faillite, et maintenant les fabriciens suppliaient le Prélat de venir à leur secours :

" Si avant de travailler, leur répond Mgr Briand, vous m'aviez envoyé votre plan, votre acte d'assemblée, j'eusse avisé ou à le réprouver, ou à l'approuver; et si j'avais pris ce dernier parti, sans doute qu'il serait de mon devoir et qu'il m'appartiendrait de me servir des armes que le Seigneur m'a mises en mains pour engager, et peut-être même pour contraindre. Aujourd'hui que je ne passe pas pour avoir autorisé vos démarches indépendantes, vous avez, messieurs, trop de lumières pour penser que je doive prendre un personnage dans votre tragédie, lorsque la farce est presque jouée. . . "

Toujours porté à la bienveillance et aux bons procédés, le Prélat ajoutait :

" Je vais cependant considérer la chose devant Dieu et chercher un biais honnête et qui sauve l'honneur dû à ma dignité, pour m'introduire dans cette affaire, et tâcher, s'il est possible, de la conduire à sa fin. Y réussirai-je? Je n'en

sais trop rien, parce que je ne connais pas ceux dont vous vous plaignez 7. . . "

Le nombre des récalcitrants était peu considérable; et l'on mentionnait parmi eux un M. Courval:

" Il faut laisser gazouiller M. Courval, écrit le Prélat. Est-il bien sûr, au reste, qu'il ait ainsi parlé? Il y a bien des rapporteurs fourbes et menteurs. "

Mgr Briand écrivit aux citoyens des Trois-Rivières en général pour les engager à contribuer généreusement pour la perfection des travaux commencés à l'église. Il avait dans cette ville un excellent ami, M. de Tonnancour, noble et riche chrétien 8 ", parent de son ancien confrère du Chapitre: il lui écrit:

" Je compte que vous allez travailler à mettre la paix entre vos concitoyens: cette heureuse paix que Notre-Seigneur est venu apporter aux hommes de bonne volonté, et dont nous serions bien à plaindre de nous priver 9. "

Mais à la fin le pieux Prélat jugea que le plus court et le plus sûr moyen d'assurer cette paix, c'était de mettre au compte de la Fabrique ce qui restait à payer pour les travaux :

" Ce sera, disait-il, le plus court moyen de voir finir un babil indécent et criminel qui ne sert qu'à diviser et aigrir les cœurs 10.

*' On vend les vases sacrés, ajoutait-il, pour soulager les pauvres : à plus forte raison doit-on le faire pour réparer une injustice commise contre de pauvres ouvriers lx. "

Et comme il apprenait par M. de Tonnancour que certains

7. Ibid., p. 419, lettre de Mgr Briand aux marguilliers des Trois- Rivières, 9 déc. 1773.

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