‹ L'église du Canada après la conquêteChapitre 41 sur 220 · Lettres du 31 oct. 1760; 17 janvier · texte numérisé non relu

Lettres du 31 oct. 1760; 17 janvier

dissimule, je ferai souffrir mon caractère sincère et droit. Serait-il plus convenable de ne rien dire, et de répondre, comme on dit, en Normand? Un Breton, et peut-être un chrétien, bien moins encore un prêtre et un confrère, beaucoup moins un grand vicaire, chargé, tout indigne que j'en suis, de la conduite d'un diocèse 13, ne doit taire la vérité. Permettez-moi de vous parler franchement. Mon dessein n'est point de vous fâcher, mais de vous parler en bon ami, qui a des connaissances que tous mes autres collègues grands vicaires n'ont pas.

" Vous avez demandé une Cure au Chapitre. Aucun de vos confrères n'était dans le goût de vous la donner, ne vous croyant pas digne. Les notes du Secrétariat ne vous donnaient pas une réputation de science, d'esprit et de génie, il est vrai; mais vos mœurs étaient intactes, et c'est sur ce dernier article que j'insistai pour les déterminer. Je leur fis voir que, pendant vingt ans, vous aviez gouverné assez bien vos peuples, que vous aimiez à catéchiser, à confesser et à prêcher, et que ce n'étaient pas toujours les plus grands esprits qui étaient les plus utiles à l'Eglise de Dieu. Je leur représentai le dérangement de vos affaires, que vous seriez misérable avec votre canonicat, si vous viviez encore quelques années; qu'avec cette bonne cure vous pourriez vivre heureusement, malgré votre mauvaise économie, ne pouvant engager ce revenu-là d'avance. Sur cela on se détermina, et on vous donna des titres.

" Vous sentez bien qu'ayant fait de telles démarches, je dois être plus affligé que personne de votre mauvaise conduite, et que je dois avoir quelque retour de conscience sur là mienne, à votre occasion, d'autant plus que mes confrères me reprochent que c'est moi qui suis la cause que vous avez

13. Remarquons ces mots: de son propre aveu, Briand était "chargé de la conduite de tout le diocèse ". Donc il était vicaire capitulaire.

des titres, et suis l'occasion du déshonneur dont vous couvrez le Chapitre . Je ne puis répondre autre chose sinon que j'ai été trompé, et que je n'avais pas pensé que l'honneur d'être chanoine vous eût si fort changé que vous crussiez, par ce titre-là, qui laisse l'homme tel qu'il était, être capable de tout, au-dessus de tout, et des lois mêmes. J'avais cru, en effet, que vous ne vous écarteriez pas de l'esprit de soumisison, de subordination, ce que doit avoir tout ecclésiastique, et dont un chanoine, dans cette occasion, devait encore donner plus de preuves que le reste du clergé. J'ai été trompé. Dieu soit béni ! J'en ai demandé excuse à tous mes confrères, et pardon à Dieu.

" Vous demandez des lettres de grand vicaire. Votre demande a fait ouvrir les yeux au Chapitre sur les prétendus mécontentements que vous n'imputiez, l'automne dernier, à plusieurs curés d'en haut que pour que Ton vous nomme grand vicaire. La passion est donc découverte : votre ambition paraît : nos confrères ont ouvert les yeux : " Voilà, " disent-ils, pourquoi il insistait tant qu'on nommât un autre "grand vicaire, parce qu'il espérait qu'on le nommerait!" Je dois pourtant vous dire, en ami, que le choix ne fût point tombé sur vous. Pourquoi donc vous méconnaissez-vous et vous oubliez-vous jusqu'à demander des titres ? Sûrement le Chapitre ne vous les donnera point, encore moins à présent qu'il est extrêmement mécontent de votre conduite. Une autre raison, qui est plus essentielle, c'est qu'à présent que la communication est libre, il faudrait une convocation et une assemblée de tous les chanoines pour que votre nomination fût juridique.

" Le Chapitre sait que vous vous êtes fort endetté. Il sait qu'on badine, parce que vous êtes toujours chez les habitants, et que vous êtes plus assidu chez ceux qui ont de l'eau-devie. . . Ce sont des railleries qu'on fait sur votre compte, qui, à la vérité, ne vous font pas coupable, mais qui sont toujours

disgracieuses pour le Corps auquel vous appartenez. Après cela, vous dirais-je d'opter la cure? Je n'ose. J'en ai peutêtre déjà trop fait pour blesser ma conscience. D'en demeurer à votre canonicat? Je crains que votre conduite présente ne vous cause dans la suite bien des désagréments, car tous vos confrères du Canada sont très mécontents.

"Au reste, vous pouvez compter sur leur charité; et que peuvent-ils vous faire d'essentiel, après tout? L'on n:a pas besoin de l'amitié des hommes pour vivre heureux, quand on sait prendre son parti.."

M. Briand lui parle ensuite de ces mariages qu'il a célébrés contre toutes les règles canoniques :

" Nous avons remercié, dit-il, M. Montgolfier de sa modération à votre égard. Nous avons été sur le point de le prier de vous ôter les pouvoirs extraordinaires, et tous les pouvoirs ordinaires pour tout autre endroit que pour le lieu de votre bénéfice; mais la charité l'a emporté sur la justice. . .

" Je serais fâché, monsieur, que vous prissiez mal ce que je ne vous dis que pour votre bien. Au reste, j'ai cru devoir écrire ainsi ; ma conscience m'y obligeait. Dieu en tirera sa gloire comme il lui plaira 14. "

Quelle fut la suite de cette affaire, et à quoi se décida M. Gaillard? Il fallait bien sauver au moins les apparences: il avait demandé et accepté la cure de Varennes: il en prit possession le 15 avril 1761, " sans aucune opposition ni empêchement " ; mais dès le 30 du même mois il la remettait au Chapitre ". Sa lettre de démission était datée de Lanoraie, qu'il continua de desservir jusqu'à sa mort, arrivée en 1771.

Nous avons dit qu'à la réserve de M. Gaillard M. Briand n'eut que des rapports agréables avec tous ses confrères du

Page 1