‹ L'église du Canada après la conquêteChapitre 73 sur 220 · DE M. BRIAND · texte numérisé non relu

DE M. BRIAND

En même temps que l'abbé de l'Ile-Dieu s'employait de son mieux auprès du Saint-Siège pour recommander M. Briand et hâter, si possible, l'expédition de ses Bulles, M. de LaCorne, qui avait déjà tant fait pour lui et l'Eglise du Canada, et à Londres et à Paris, préparait pour le Saint- Siège un magnifique mémoire, dont nous avons déjà dit un mot, mais que nous devons citer ici à cause de sa grande importance. M. de LaCorne, qui avait passé des mois et des mois en Angleterre, était mieux en état que personne d'exposer à la Cour de Rome et de lui faire agréer les conditions un peu extraordinaires auxquelles la Cour de Londres permettrait à un évêque catholique de se faire consacrer et d'aller au Canada ; puis, en sa qualité de Doyen du Chapitre de Québec, c'est lui qui devait faire des excuses, de la part de ce Chapitre, pour s'être permis d'élire l'évêque, contre la \olonté, maintenant bien connue, de la Cour de Rome.

Le mémoire de M. de LaCorne est intitulé : " Mémoire à présenter au Saint-Siège, et au nom et de la part du clergé de Québec, en général, et en particulier du Chapitre et des Doyen et Chanoines de la même Eglise, au sujet des affaires présentes de la Religion en Canada, et en particulier des dispositions actuelles et constantes de la Cour et du gouvernement britannique sur ce qui regarde et concerne l'exercice

128 i/église du canada

extérieur et public de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine dans les nouveaux Etats du Roi de la Grande- Bretagne :

" Il paraît inutile, dit le Mémoire, de rappeler ici ce qui s'est passé jusqu'à présent au sujet de la Religion dans le Canada, depuis que l'Angleterre en est en possession, d'autant que le Saint-Siège a été jusqu'à présent exactement informé de toutes les mesures que le Chapitre et le Clergé de l'Eglise de Québec ont prises pour pourvoir autant qu'il était en eux au gouvernement spirituel de cette même Eglise, soit de la part du Chapitre, en se saisissant de la juridiction, le siège vacant, et en élisant et nommant des grands vicaires pour les principaux postes des colonies qui composent le diocèse, et en France, pour la correspondance de ces mêmes colonies, ou de celle du Clergé, qui a été convoqué pour le choix du sujet qu'on proposerait au Saint-Siège pour Evêque.

" Le Saint-Siège a été également informé des différentes adresses présentées à Sa Majesté Britannique par le Clergé et par les Catholiques Romains de l'Eglise de Québec, pour en obtenir le libre exercice extérieur et public de leur Religion, comme la permission de se choisir un Evêque, et de le proposer au Saint-Siège pour en obtenir des Bulles et la plénitude de juridiction nécessaire pour gouverner leur Eglise, — parti qu'on n'a pris que sur les notions certaines que le gouvernement ne souffrirait pas que l'Evêque fût nommé par une Puissance étrangère \

" Ce n'a été, en effet, que d'après la permission de la Cour d'Angleterre que le Chapitre et le Clergé ont cru pouvoir procéder, d'abord au choix qu'ils ont fait de M. de Montgolfier, supérieur du Séminaire de Montréal, et ensuite de

I. C'est-à-dire le Roi de France, comme l'avait demandé Vaudreuil lors de la capitulation de Montréal : ce qui avait été refusé.

M. Briand, le premier et le plus ancien des grands vicaires du diocèse, non seulement sur un simple soupçon que le premier ne serait pas agréable au gouvernement, mais d'après le refus même que cette Cour en avait fait, en exigeant qu'il se dépouillerait de son grand vicariat, et que le Chapitre en nommerait un autre : ce qui a été fait. . ., dans la crainte que les préjugés défavorables qu'on avait inspirés contre lui à la Cour d'Angleterre, et en particulier au Gouverneur de Québec, ne rejaillissent sur la religion même, et sur le Clergé, et ne tournassent au préjudice des Catholiques Romains de cette même Eglise.

" Les choses étant en cet état, et depuis le mois de novembre 1764, M. Briand, choisi par le Chapitre et par le Clergé de l'Eglise de Québec pour être proposé au Saint- Siège, s'est rendu à Londres, auprès de la Cour d'Angleterre, pour y solliciter et y obtenir l'agrément et l'attache de Sa Majesté Britannique, qui ne s'est pas encore assez clairement expliquée pour se promettre ce qu'il paraît cependant qu'on a présentement lieu d'espérer, mais à des conditions qui pourront peut-être déplaire au Saint-Siège, à moins que par amour pour notre sainte religion, et par le désir de la conserver et de la perpétuer, sous une Puissance étrangère et dans un pays protestant, il ne veuille bien se prêter, et ne pas heurter de front les préjugés et préventions du gouvernement Britannique contre la Cour de Rome et celle de France.

" Il paraît en effet présentement que la Cour d' Angleterre et le Ministère Britannique se prêteront volontiers à souffrir un Bvêque en Canada, mais sous les conditions suivantes: la première, qu'il ne dépendra jamais d'aucune puissance étrangère, et surtout qu'il n'aura aucun rapport avec Rome, ni avec la France; la seconde, que pour ce qui regarde et concerne son institution canonique, ils consentiront tacitement qu'il obtienne des Bulles de Rome, puisque cela est né-

cessaire pour qu'il ait la plénitude de la juridiction; mais qu'une fois pourvu de toutes celles dont il aurait besoin pour gouverner son Eglise, il ne conserverait plus aucune liaison de dépendance avec Rome que pour ce qui pourrait concerner l'étendue plus ou moins grande de cette même juridiction; et encore pour en obtenir ce simple consentement tacite, a-t-il fallu leur faire entendre qu'une fois pourvu de Bulles, et en conséquence consacré Evêque, il tirerait son autorité de sa place et de son siège.

" Il serait difficile d'exprimer ici à quel point la Cour d'Angleterre et tous les membres des différentes Chambres de son gouvernement ont paru opposés, dans cette circonstance, au Saint-Siège: et c'est là sans doute qu'est née leur opposition pour un simple zncaire apostolique, évêque in pa/rtibus, persuadés qu'ils sont, qu'il serait toujours révocable ad nutum par le Saint-Siège, et par conséquent dans une continuelle et directe dépendance de Rome, au lieu qu'ils ont constamment paru avoir moins de répugnance pour un évêque en titre, qui, une fois élu par le Clergé du diocèse et approuvé par Rome, ne dépendrait plus que de lui-même, et n'aurait plus de rapport qu'avec le gouvernement civil, dont il lui serait plus facile d'observer les lois' et constitutions, auxquelles il serait d'ailleurs lui-même obligé de se conformer en tout ce qui ne préjudicierait en rien à la liberté de son ministère et à celle du culte extérieur et public de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine, en faveur des Catholiques qui composeraient son Eglise.

" D'après cet exposé et les dispositions présentes et constantes du Gouvernement Britannique, c'est au Saint-Siège à prendre sur cela, pour le plus grand bien et la conservation de notre sainte Religion sous un gouvernement protestant, le parti qui lui paraîtra le plus convenable et le plus propre à concilier la défiance où est la Cour d'Angleterre de toute Puissance étrangère (spirituelle et temporelle), avec les

intérêts de notre sainte Religion, qu'il n'y aura jamais lier ni espérance de conserver et de perpétuer en Canada sans Evêque, quelque bien intentionné que soit le Clergé, et en particulier le Chapitre de Québec. . .

" Quant à l'attachement, à la fidélité et à la soumission du Clergé de Québec pour le Saint-Siège, il ose se flatter qu'aucun Clergé n'en a jamais donné de plus grandes preuves, et que, grâce à Dieu, et par un effet de sa divine Providence, il n'a jamais été susceptible des nouveautés ni des contestations qui agitent aujourd'hui et affligent le Clergé de France et les différentes Eglises de ce Royaume 2. Mais plus le Clergé de Québec est attaché au Saint-Siège, comme au Centre de l'Unité, plus il est jaloux de ne lui laisser aucun soupçon qui pût lui démériter sa confiance, sa protection et sa bienveillance.

" Il est vrai que le Clergé de l'Eglise de Québec, ne sachant à qui s'adresser pour se procurer un Evêqne, que le Roi de France n'était plus en droit de lui nommer, et que la Cour d'Angleterre avait intérêt de lui refuser, il s'était replié sur l'ancien droit commun des Eglises, surtout des Chapitres, qui étaient alors en droit et dans l'usage d'élire lelurs Evêques; mais le Clergé de l'Eglise de Québec supplie très respectueusement Sa Sainteté de vouloir bien n'imputer la démarche qu'il a faite en s'élisant un Evêque, qu'à la circonstance forcée où il s'est trouvé, et qu'il ne sera jamais capable de réclamer aucun droit qui puisse préjudicier à ceux du Saint-Siège aux vues duquel il déférera toujours avec une entière et la plus respectueuse soumission. Et il ose supplier Sa Sainteté de vouloir bien prendre en considération la position fâcheuse et délicate où il se trouve, comme celle des Catholiques Romains qui composent encore au-

2. Allusion aux querelles Jansénistes et à la persécution des Jésuites.

jourd'hui l'Eglise de Québec, et au nombre de près de cent mille âmes, qui seraient dépourvus de toute espèce de secours spirituels, si ce qu'ils ont encore d'ecclésiastiques et de missionnaires se trouvaient chassés par le gouvernement anglais, et par là hors d'état d'en procurer à de bons et fidèles Catholiques, qui sont aussi avides de les recevoir, que le Clergé de leur Eglise est empressé et disposé à les leur continuer.

" Présenté au Saint-Siège par Marie- Joseph de LaCorne, abbé de l'Etoile, Doyen du Chapitre de l'Eglise Cathédrale de Québec, Vicaire Général du diocèse, au nom du Chapitre, du Clergé et des Catholiques Romains de cette même Eglise, (signé) M.-J. de LaCorne, Doyen du Chapitre de l'Eglise de Québec 3. "

Certes, si le Saint-Siège avait conçu quelques sentiments peu favorables à l'égard de l'Eglise du Canada et du Chapitre de Québec pour la faculté que s'étaient arrogée les Chanoines d'élire leur Evêque, il nous semble que ce plaidoyer si sensé, si sage et si habile de leur vénérable Doyen était bien de nature à les adoucir, voire même à les dissiper entièrement.

Et puis quelle franchise, de la part de M. de LaCorne, dans l'exposé qu'il fait des exigences vraiment incroyables, et pourtant réelles, de la Cour de Londres, et des conditions qu'elle met à accorder un évêque au Canada, conditions que l'on croirait tout d'abord incompatibles avec la dignité et l'autorité du Saint-Siège! Il expose humblement et simplement l'état des choses et des esprits, et supplie le Saint-Père de faire tout ce qu'il pourra pour l'Eglise du Canada. Qui croira que ce mémoire ne contribua pas beaucoup à aplanir les difficultés vis-à-vis de la Cour de Rome?

Page 1