Archiv. du Sém. de Q
APRÈS hA CONQUÊTE 133
Mais M. Briand n'était pas à bout de peines et de contrariétés en Angleterre; et sait-on d'où lui vinrent les tracasseries les plus pénibles? d'un mauvais religieux du Canada, qui venait d'arriver à Londres. Corruptio optimi pessima. Ce malheureux Jésuite — son nom était Roubaud — , fourvoyé, emporté par la passion plutôt que par les doutes de l'esprit, — car il était très intelligent — avait entrepris de corrompre l'opinion dirigeante en Angleterre, en la flattant, en lui persuadant que rien n'était plus facile que de protestantiser les Canadiens: ce qui était, comme on sait, le vœu secret de nombre de personnages à la Cour 4 :
" Laissez, laissez, disait-il, les Canadiens sans évêque, et vous verrez bientôt leur clergé secouer le joug du célibat, les curés se marier, et les paroissiens, laissés à eux-mêmes, secouer bientôt, eux aussi, le joug d'une religion qu'ils ne pratiquent que par routine, et sous la férule. "
Ce qui rendait Roubaud très dangereux, c'est qu'il était envoyé à Londres et recommandé par le Gouverneur du Canada lui-même. Murray écrivait en effet à Lord Halifax, secrétaire d'Etat:
" Le P. Roubaud, un Jésuite du Collège de Québec, aura l'honneur de vous remettre lui-même cette lettre. Ce monsieur est digne de votre attention : c'est un homme de talents extraordinaires, très instruit et aussi éloquent que Cicéron. Il a une connaissance parfaite des vues, des sentiments et des ressources du clergé papiste de cette Province. . . Il avait intention d'abjurer publiquement ici la Religion Catholique
4. 3e article des Instructions à Murray. — Mémoire de Mazères. (Constitutional Documents, t. I, p. 140; 146).
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Romaine 5 ; mais cette abjuration aurait fait plus de mal que de bien au projet que j'ai de réformer les habitants de cette colonie. C'est pour cela que je l'envoie à Londres, où il peut être utile, et coopérer avec moi, sous la direction immédiate des ministres de Sa Majesté, à la grande tâche que j'ai entreprise de convertir un grand nombre de Canadiens. Je ne crois pas être exagéré dans mes espérances ; en tout cas, mon entreprise ne peut avoir de mauvais résultats, car je ne veux employer que des moyens de douceur et de persuasion, c'est-à-dire tout le contraire de la persécution. Aussi me suis-je réjoui d'apprendre l'accueil si favorable qu'on a fait à Londres à M. Charest, et je me flatte qu'on accordera aux Canadiens tout ce qui peut leur être accordé.
" Il y a déjà ici un grand progrès : les Canadiens se sont dépouillés de beaucoup de leurs préjugés nationaux. Je voudrais pouvoir en dire autant des sujets anglais; mais plusieurs qui viennent de la Nouvelle-Angleterre sont des fanatiques invétérés. Ceux-là même, cependant, on peut s'en servir avec avantage: en les reprenant pour leurs insultes, on gagnera, on fortifiera la confiance des Canadiens dans le gouvernement. Cette confiance est la corde principale qu'il faut entretenir en bon ordre. Elle ne peut manquer d'assurer le succès de la tâche que j'ai entreprise, et qui n'est rien moins que la réforme de la plus grande partie des habitants de cette colonie.
" Pour le moment, je n'entrerai pas dans les détails de mon projet; je ne le ferai que quand j'aurai reçu les Instructions de Sa Majesté, que j'attends de jour en jour.
" En attendant, qu'il me suffise de vous recommander le
5. Comme le fit, malheureusement, un autre religieux, le P. Veyssière, franciscain, qui abjura publiquement la religion catholique, à Québec, en 1766, au grand scandale de la population, se maria, et devint ministre protestant aux Trois-Rivières. {Gazette de Québec du 27 oct. 1766. — Les Ursulines de Québec, t. III, p. 52. — Archiv. du Canada. Papiers d'Etat, Q., 5-2).
P. Roubaud : la vie monastique qu'il a menée jusqu'ici fait qu'il connaît peu le monde : c'est un homme de sens : je ne lui connais d'autre vice que celui d'une trop grande vénération pour le sexe 6. . . M. Roubaud vous dira lui-même la manière dont il a quitté le pays, en quels termes il est avec les Jésuites, l'estime et la confiance dont il jouit de la part de tout le clergé de cette Province V
Cette lettre peint mieux que n'importe quel pinceau le caractère insidieux, faux, dangereux de Murray. Il fallait, tout en profitant, dans l'occasion, de sa bonne volonté, se défier de ce gouverneur. Timeo Danaos. . .
Certes, en plus d'une rencontre, il a bien parlé des Canadiens. Ecoutons, par exemple, ce qu'il dit dans une lettre qu'il adresse à Lord Eglinton pour lui introduire son secrétaire Cramahé. Il lui parle de " ce misérable peuple qui, après avoir enduré les calamités de la guerre, est dans l'alternative, ou d'abandonner son pays, ou de se soumettre à la persécution des fanatiques les plus cruels, les plus ignorants, les plus rapaces qui aient jamais existé. . .
" Je ne puis, ajoute-t-il, être l'instrument de la destruction de la race la plus brave et la meilleure qu'il y ait au monde. Qu'on leur accorde un petit nombre de privilèges que les lois d'Angleterre n'assurent pas aux catholiques du Royaume, les Canadiens deviendront en peu de temps les sujets les plus fidèles et les plus utiles de l'Empire.
" Si les clameurs du peuple anglais ne permettent pas au Roi de suivre les dictées de son cœur généreux, si les lois anti catholiques doivent être suivies au Canada dans toute leur rigueur, au nom de Dieu obtenez de Lord Bute mon rappel,
6. Murray ajoutait : " A vice however very common to every Ecclesiastic under forty in this Province. . . " Il confondait évidemment le vice avec la passion, qui est en tout homme.
7. Archiv. du Canada, Série M. 898, B., vol. I, p. 159, lettre du 26 juin 1764.
car je ne puis être témoin de la misère d'un peuple que j'aime et que j'admire 8. . . "
Paroles magnifiques. . . Mais quelle contradiction, dans l'envoi de Roubaud en Angleterre pour contribuer à la perversion des Canadiens ! Quel plus mauvais service pouvait-il rendre à notre pays, à notre Eglise, que de le recommander aux autorités anglaises?
Ainsi recommandé, Roubaud avait ses entrées libres partout, dans les bureaux, dans les ministères, et y semait le mensonge et la calomnie. " Il veillait de près sur tous les Canadiens, à Londres, écrit M. Brymner, et rapportait aux autorités tous leurs mouvements et leurs conversations les plus intimes 9. " On le méprisait, on le détestait à cause de ses mœurs, mais on s'en servait. Shelburne écrit un jour à Carleton :
" Son caractère est très douteux, mais il est utile 10. . . "
" J'ai trouvé la Cour de Londres, écrivait M. Briand au grand vicaire Marchand, dans des dispositions bien différentes de celles que m'avaient marquées MM. de LaCorne, Montgolfier et Charest. Je l'attribue à ce malheureux que vous connaissez par un mémoire qu'il a présenté à la Cour. Vous ne sauriez concevoir dans quel degré d'impudence et de libertinage effréné vit ce malheureux. M. Cramahé détruira les faussetés qu'il avance dans ses mémoires: par exemple, qu'il y avait déjà un grand nombre de Canadiens protestants ; que cinq à six curés voulaient se marier ; que le Roi de France aurait fini par nommer aux cures, s'il eût gardé le pays ; que le meilleur moyen de s'attacher le peuple canadien, c'était de le protestantiser, non par la violence, mais en le laissant manquer de prêtres.