Pâques, en 1776, tombait le 7 avril
tout le diocèse, étaient dans la même situation! Mais il faut avouer que M. Sarault s'était un peu pressé :
«Il faut, monsieur, lui répond l’Evêque, en demeurer où vous êtes, et n’admettre personne de ceux ou celles qui n’ont pas fait leurs pâques, parce qu’outre le crime de la rébellion et désobéissance, il y a un tort considérable fait au Royaume et à bien des particuliers qui s’est ensuivi de ce crime. Lorsque le Roi aura accordé un pardon, amnistie, rémission, que les choses, enfin, seront pacifiées, alors on pourra agir avec plus de zèle et de sûreté. Ces pauvres gens ignorants n’ont pas voulu écouter les Docteurs de la loi que Dieu leur avait donnés, ils se sont crus plus éclairés, ils sont tombés dans le précipice et dans plusieurs malheurs temporels et éternels.
« Je ne puis entrer dans un plus grand détail; l’occasion presse. Lorsque j'aurai plus de loisir, je pourrai dire mon sentiment plus au long et d’une manière plus étendue *.»
Le Prélat se hâta de mettre la dernière main au mandement qu’il préparait depuis longtemps à l'adresse des «sujets rebelles durant la guerre américaine.» Il ne peut être question de reproduire ici tout au long cette pièce magistrale, si remarquable sous tous les rapports: elle m'occupe pas moins de onze pages du volume des mandements #; et encore cette copie semble-t-elle incomplète: il y manque la fin et les conclusions. On n’en peut dire non plus la date précise: ce qui est certain c’est que M. Montgolfier ne l'avait pas encore reçue lorsqu’il écrivit à ME Briand sa lettre du 17 juin.
En parcourant le mandement de M£ Briand, la parole de l'Apôtre: Argue, obsecra, increpa, in omnt patientia et
. Archiv. de l'Ev. de Q., Rég. III des lettres, p. 503, lettre du 11 mai 3. Mand. des Ev. de Q, t. IT, p. 260.
doctrina *, vient tout naturellement à l'esprit du lecteur. Jamais évêque ne parla à ses diocésains avec plus de force, de sincérité et de liberté de langage, en leur exposant leurs torts, leurs fautes, les dangers auxquels ils se sont exposés, ni avec plus de ménagement paternel, leur faisant voir combien il les aime, et ne veut que leur bien.
Il commence par leur démontrer la folie inconcevable de leur conduite. Contre qui se sont-ils révoltés ?—Contre un gouvernement juste et équitable, «le plus doux et le et moins sanguinaire: la clémence et l’indulgence sont ses caractères distinctifs; il prise la vie des hommes. Vous avez dû vous en convaincre, depuis dix-sept ans que vous vivez sous le régime anglais. Il ne suffit pas d’être accusé pour être censé criminel, ni même d’être trouvé coupable pour être condamné: on aime à trouver des excuses, et la plus légère suffit souvent pour exempter de la rigueur des lois...»—Contre un gouvernement fort, qui peut leur infliger les plus rigoureux châtiments, s’ils persistent dans leur révolte: « Vous imaginez-vous qu’un aussi puissant empire que l’Empire Britannique, dont les forces maritimes sont capables de résister, pour ne rien dire de plus, à toutes celles de l’Europe réunies, en aura le démenti, et qu’il ne consommera pas son entreprise ? »—Contre un Roi d’une bonté rare, et sous le gouvernement duquel ils ont singulièrement prospéré: «Personne, au temps de votre révolte, ne se sentait des malheurs de la guerre passée: quelque dérangement qu’elle ait mis d‘abord dans vos affaires, il était non seulement réparé, mais encore aviezvous de beaucoup augmenté vos fortunes, et vos possessions étaient devenues considérablement plus lucratives et plus riches 5. »—Contre un gouvernement qui avait tellement
4 2 Tim., IN, 2:
5. Tout ceci justifie bien la parole de Cramahé à Darmouth: “ J'ai trouvé partout la population prospère.” (Q. 9, lettre du 22 juin 1773).
confiance en eux, qu’il avait dégarni le Canada de ses troupes régulières pour les envoyer dans les provinces rebelles: ce qui explique la triste situation où s'était trouvé Carleton: « On s'attendait, dit le Prélat, et on le devait, à vous voir prendre chaudement les intérêts et la défense d’un Roi bienfaisant, d’une Cour et d’un Parlement tout dévoués à vous, ét tout occupés des projets de vous rendre heureux, riches, et florissants. Quelle a dû être la surprise de l'Angleterre, lorsqu'elle à été informée de votre défection, de votre révolte, et de votre réunion à des esprits rebelles ! »
S'ils ont manqué envers le gouvernement et leur Souverain, ils n’ont pas moins manqué envers leur Evêque:
« Souffrez, dit le Prélat, que votre Père en Dieu, que vous détestez sans qu’il vous ait jamais fait de mal, quoiqu’il n’ait voulu que votre bien, et qu’il se soit toujours, au dépens même de sa santé, de ses petites facultés et minces pouvoirs, efforcé de le procurer... souffrez dis-je, que je vous dessille les yeux et que je vous découvre les ressorts criminels qu’on a employés pour vous perdre... Jen’y puis penser sans verser les larmes les plus amères, parce ce que je vous aime; sans rougir de confusion, parce que je vous suis vraiment attaché et que votre honte est la mienne; sans être indigné, parce que je haïs la tromperie, et que le Seigneur lui-même a eu horreur celui qui a le cœur double. »
Et alors le pieux Prélat montre à ses diocésains combien ils ont été grossièrement trompés par les émissaires américains :
« Ils vous connaissaient pour peu iustruits 6, sans aucune
6. N'oublions pas cependant ce qu'écrit M. Chauveau dans son beau livre L’Instruction publique au Canada, p. 56, que nous avons cité dans le Docteur Labrie, p. 62: “ On aurait tort de croire que la population de nos campagnes a été, à n'importe quelle époque, dans cette ignorance
connaissance de la politique et de vos vrais intérêts.., et ils ont entrepris de vous rendre indignes des grâces qu’on vous accordait (par l’Acte de Québec), en vous portant à la révolte, à la lâcheté et à une espèce d’apostasie de la religion de vos pères. Ils vous ont promis l’exemption des rentes seigneuriales, et vous avez aimé cette injustice; et que vous ne paieriez plus de dîmes, et vous n'avez pas eu horreur de cette impie et sacrilège ingratitude envers Dieu, sans la bénédiction duquel ni vos champs ne seraient fertiles ni vos travaux ne réussiraient...» Le Prélat ajoute : « Par votre conduite vous avez anéanti et annulé la capitulation et le traité de paix et les autres déclarations du Roi par lesquelles vous aviez été agrégés à la nation anglaise et étiez regardés comme les sujets anciens, avec les droits aux mêmes faveurs et prérogatives; de façon que vous n'êtes plus maintenant qu’un peuple deux fois conquis et assujéti à toutes les volontés d’un Roi conquérant, tous vos biens confisqués à la Couronne; et vous voilà exposés à en être dépouillés sans injustice, et même à une affligeante et dure transmigration, si le gouvernement le croit nécessaire ou utile à la conservation de cette conquête. »
Après avoir montré à ses diocésains les principaux malheurs temporels auxquels ils se sont exposés en manquant de loyauté à la Grande-Bretagne, M Briand passe aux dangers qu’ils ont courus pour leur religion et leur salut :
« Je n’ai pas craint, dit-il, la conquête de la colonie, pour deux raisons: parce que j'avais confiance en Dieu et en notre sainte protectrice, et parce que j'étais instruit des forces ennemies et de l’état de nos propres forces. Mais
absolue et abrutissante, dont on est encore frappé chez les basses classes, de quelques pays européens.” Et par comparaison avec les Etats-Unis, jamais on ne vit au Canada rien d’analogue aux épisodes de sorcellerie qui déshonorent les premières pages de l’histoire du Massachusetts, et qui accusent un marque absolu d'éducation et d'instruction. (Cf. De- Celles, Les Etats-Unis, p. 63).
ce qui m’occupait, c'était votre salut, et de quelle manière je pourrais vous mettre en conscience, surtout pour la restitution. »
Et il leur rappelle que ce n’est pas tout de se confesser des crimes qu’ils ont commis, mais qu’il leur faut maintenant réparer le tort qu’ils ont fait à l'Etat et aux particuliers par leur mauvaise conduite :
« C’est surtout cet article, ajoute-t-il, qui me force à suspendre l’administration des sacrements, jusqu’à ce que les affaires soient finies, et que Sa Majesté ait accordé le pardon, la rémission et l’amnistie. »
Le Prélat leur fait voir ensuite le grand danger qu'ils ont couru pour leur religion, la religion de leurs pères, eux qui en connaissent si peu les preuves qui la rendent certaine, «et qui, d’ailleurs, comme des fanatiques et des misérables insensés et déplorables aveugles, s'étaient fait un principe de ne plus écouter la voix de ceux qui leur sont donnés pour être leurs conducteurs, leurs guides, leur lumière et les défenseurs de leur foi... Vous direz peutêtre, ajoute-t-il, —faisant allusion à ceux qui avaient refusé de s’enrôler dans la milice—et en effet vous l'avez dit, qu'il n’appartenait point aux prêtres de faire la guerre ni de s’en mêler. Non, sans doute, il ne convient point à leur ministère de porter le mousquet ni de répandre le sang; mais ne leur appartient-il pas de juger si la guerre est juste ou injuste, de juger sur l’obéissance que les sujets doivent à leur Souverain, et les services qu’ils lui doivent rendre ?...» |
Il énumère ensuite les principaux péchés dont ils se sont rendus coupables: péché de désobéissance à la puissance légitime... péché de parjure, etc. «Maïs les dépenses : exorbitantes de la Couronne, que votre conduite a occasionnées, mais les dommages que les particuliers ont essuyés, tout cela retombe sur vos consciences. Vous êtes coupa-
bles de vols, d’assassinats, et des incendies arrivés. Et les persécutions suscitées aux prêtres de Jésus-Christ 1 vos Pères dans la foi, ne viennent-elles pas de vous? N’y participez-vous pas, quoique vous n'ayez pas été vous-mêmes les délateurs et les accusateurs?.. Que dire de ceux qui ont insulté les prédicateurs de la parole de Dieu, et qui leur ont imposé silence?.., Que dire de ces impies sacrilèges qui ont si peu respecté le sacrement de la miséricorde du Seigneur, et n’ont pas craint d'aller révéler à des hérétiques, ennemis de la religion, les avis salutaires qu’un pasteur charitable leur donnait dans le secret, et qui ont voulu contraindre leurs curés à mépriser nos ordonnances et à les enfreindre?...»
Le Prélat rappelle ensuite certains faits,—il nomme spécialement l’outrage fait à M. Baïllyÿ—accompagnés de circonstances « qui feront à jamais, dit-il, la honte de la nation canadienne, et qui la déDedtonE comme une nation d’une cruauté et d'une barbarie plus que sauvage... Tous les Canadiens fidèles qui sont tombés entre les mains des ennemis se sont plaints davantage des Canadiens leurs frères dans la foi et leurs compatriotes, que des étrangers. Ce sont les Canadiens qui ont volé, qui ont pillé, assassiné, brûlé, trahi, enlevé leurs frères, qui ont incité, excité, poussé les étrangers aux maux qui ont été faits; s'ils avaient été toujours écoutés, il y en aurait eu de commis beaucoup plus encore qu’il n’y en a eu.
« Pauvre peuple, ajoute le Prélat en terminant, votre situation était glorieuse dans toute l’Europe, et tous les royaumes retentissaient de vos éloges. Vous allez passer maintenant pour le plus perfide, le plus barbare et le plus indigne. J’en rougis; j'en suis pénétré de douleur; car
7. Voir v. g. plus haut, celles dont parle M. Montgolfier, dans une ne à Mgr Dind,
je ne cesse pas d'avoir pour vous un CŒUr de père. Je ne vous mets vos crimes devant les yeux que pour vous les faire envisager du côté de la religion, vous en faire comprendre l’énormité, afin que vous les pleuriez amèrement, et en fassiez une digne et convenable pénitence, qui vous en mérite du Seigneur un pardon entier et une totale rémission. C’est là le seul but de mes prières et de mes sacrifices. J'espère que le Seigneur les exaucera, et que vous m'en donnerez des preuves consolantes avant que mon Créateur et mon Juge m'appelle à lui...»
Le bon et saint Evêque les invite donc tous à s'approcher avec confiance du tribunal de la miséricorde: « Vous vous prosternerez, dit-il, avec un cœur contrit et humilié aux pieds des ministres de Jésus-Christ persécutés, méprisés et outragés ; vous leur confesserez avec larmes vos désordres ; revenus de vos préventions contre eux, vous les remercierez de leur fermeté, qui vous a épargné des absolutions et communions sacrilèges... Et je vous promets que vous les trouverez encore pleins de cette charité et de cette compassion dont vous avez si souvent éprouvé les effets. »
Et revenant encore sur le sujet qui lui tenait le plus au cœur, parce qu’il le regardait comme un des plus importants pour les Canadiens :
« Dieu qui sait tirer le bien du mal même, se servira de votre faute pour vous rendre dans la suite plus attachés à vos pasteurs, plus dociles, plus respectueux et plus obéis sants; car votre malheur, c’est de ne pas l’avoirété. Si vous les aviez consultés, comme vous le deviez, et que vons eussiez eu en eux la confiance que Dieu vous ordonne d’y avoir, vous n’eussiez rien éprouvé des troubles des autres
colonies... »