CHAPITRE XIII
Habitants de la Vendée internés dans nos départements par les re« présentants du peuple. — Jacques Chesneau. — Arrêtés violents de Garnier (de Saintes). — Proclamation du conseil général de la commune de Laval contre les excès des fouilles domiciliaires. -^ Projet des administrateurs de Chftteau-Gontier pour renverser toutes les églises. — Temples de la Raison. — Réunions décadaires.
— Discours de Rigomer Bazin. — Division entre les terroristes du Mans. — Garnier (de Saintes) accusé de tiédeur. — Rigomer Bazin et sa faction de démagogues exagérés. — Garnier fait saisir les bazinistes^ et les envoie à Paris. — Réunion du peuple du Mans convoquée par le représentant. — Acquittement des bazinistes par le tribunal révolutionnaire de Paris. — Noms des accusés. — Ramifications de la conspiration. — Épuration des officiers publies.
— Garnier (de Saintes) s'éloigne momentanément dn Mans. — Communisme révolutionnaire. — Garnier revient et fait signer une nouvelle adresse contre Bazin et ses amis. — Fête en l'bonneur de Garnier. — La commune du Mans le désavoue. — Réalité de la conspiration. — Conduite des conspirateurs et du représen* tant Thirion contre les magistrats fédéralistes. — Résolution sanguinaire et adresse du club du Mans. — Redoublement d'ardeur pour la ruine de TÊglise. — Décret impie de la municipalité de Saint-Aubin-du-Désert. — Nouvelles recherches pour enlever les cloches et le mobilier des églises. — La persécution s'étend sur le clergé schismatique. — Mort de Pierre Philippeaux; de René- Pierre Enjubault et de Pierre-Jean Sourdille de la Vailette. — Violences des montagnards dans la Mayenne. — Dénonciation contre Esnue-Lavallée.
La terreur la plus sombre couvrait nos départements, tandis que nos prêtres fidèles expiraient dans les plus atroces douleurs sur les pontons de Rocheibrt. C'est, en effets durant cette période qui s'étend du mois de janvier au mois de mai 1794 que la Terreur fit le plus de victimes
dans le Maine et l'Anjou. Dans cette période, les commissions militaires, traînant la guillotine à leur suite, se promenèrent sans relâche dans tous les sens. Par leurs exemples et par les encouragements des proconsuls les colonnes nM)biles, comme une volée d'oiseaux de proie abattue air le pays, répandaient partout le pillage et la mort. Ces crimes anonymes disparaissent devant les attentats commis par les dépositaires de l'autorité eux-mêmes. Par arrêté du 7 et du 29 ventôse an II (25 février et 19 mars 1794) les représentants du peuple Hentz, Carreau et Francastel, ordonnent que les restes de la Vendée seront di^rsés et transportés a sous bonne et sûre garde, et SDusla surveillance des autorités constituées, jusqu'à leur transfèrement à Amboise, Blois, Orléans, La Flèche, Le Mans et Chartres (1). » Quoique cet arrêté ne nomme pas Laval, une délibération du directoire du département de la Mayenne du 14 germinal an II (3 avril 1794), constate pe trois cents habitants de Chollet étaient déjà internés aox environs de cette ville.
Ces infortunés arrivaient dans le pays dépouillés de tout, et ajoutaient à la disette dont on souffrait déjà les dernières rigueurs. Aussi les administrateurs agissaient-ils avec une énergie sauvage contre ceux qu'ils accusaient d'accaparement. La commission révolutionnaire condanma à mort le 18 pluviôse an II (jeudi 6 février 1794) Jacques Chesneau^ cultivateur, de la commune de Laval, pour n'avoir pas déclaré cinquante boisseaux de grain qu'il avait cachés dans sa maison, et qui étaient nécessaires pour nourrir sa famille ; et l'exécution suivit immédiatement la sentence. Deux arrêtés de Garnier (de Saintes) du 11 germinal et du 22 floréal an II (31 mars et 30 avril 1794) fffescrivsdent les mesures les plus violentes pour recouvrer promptement les produits des taxes et des offrandes dites vdontaires : le dernier de ces arrêtés autorise un prélèvement d'un tiers des revenuis en faveur des indigents^ des
(i) Original à la bibliothèque d'Angers.
besoins des municipalités et des temples de la Raison (I). Dans un nouvel arrêté, publié dans les mêmes jours^ ce représentant du peuple déclare qu'il fera saisir tous ceux qui, afin de ne pas prêter leurs chaudières pour Textraction du salpêtre^ répondaient faussement qu'elles étaient occupées.
De semblables arrêtés auraient suffi pour jeter le trouble dans toutes les existences; la manière dont ils étaient exécutés était plus effrayante encore. Sous le prétexte de rechercher des prêtres, des suspects, des accapareurs, les gardes nationaux et les colonnes mobiles pénétraient dans les maisons, insultaient^ volaient et mettaient tout à sac. Les choses allèrent si loin^ que le 14 pluviôse (2 février i794), les sans-culottes composant le conseil général de la commune de Laval, Fabricius Leroux, Franklin Guilbert, agent national de la commune (l'ancien vicaire épiscopal), et Régulus Épiard, secrétaire-greffier, firent afficher une proclamation contre ces désordres. On n'a pas oublié sans doute que ces proclamations se succédaient depuis le commencement des troubles, c'est-à-dire depuis plus de quatre ans, et que ceux qu'elles devaient réprimer, continuaient de les mépriser, toujours avec la même impunité.
Dans l'un de ses arrêtés cités tout à Theure, le représentant Gamier (de Saintes) ordonnait la levée d'une taxe au profit des temples de la Raison : c'était le nom que Ton donnait alors à toutes les églises. Il n'y en eut presque aucune dans nos départements qui ne fût profanée dans cette période de dix-huit mois, de janvier 1794 à juin 1795. Les directoires des districts se transportaient dans les paroisses où les autorités locales ne se montraient pas assez empressées^ et fermaient eux-mêmes les églises, défendant de les ouvrir dans aucune circonstance, si ce n'est i>our les réunions décadaires. Du reste, quoique Ton donnât dans les actes officiels le nom de temples de la Rai-
(1) Archives de la Sartbe, 98. — L. 1.
soQ à toutes les églises, ce n'est pas toujours une preuve que ces Ignobles orgies du culte de la déesse Raison y ai^t été praticfuées ; mais on les souillait de ce nom, pour dire que les principes seuls de la nature y étaient invoqués et enseignés au milieu des réunions décadaires.
La ville de Château-Gontier, souvent en avant pour tous les projets extravagants du moment, demanda au directoire du département Tautorisation de démolir les bâtiments inutiles et les clochers, de vendre les matériaux, les meubles et effets restés dans le collège, les ornements et le linge qui se trouvaient encore dans les églises ; de faire oonstniire une tour pour une horloge unique pour toute la commune, et destinée en même temps à servir de lieu de réunion pour la société populaire, afin de répandre dans les masses l'esprit révolutionnaire et républicain. Un arrêté du i 6 pluviôse an II (4 février 1794), signé Julliot, président , Prévost et Gasté, approuve ce projet, dont le but évident était de détruire toutes les églises de la localité, réputées bâtiments inutiles. Heureusement le peuple de Château-Gontier eut plus de bon sens que ses administrateurs; son opposition ouverte, et le défaut de finances aidant, cette conception stupide autant qu'impie rentra dans le néant ; et les églises furent sauvées.
Dans les autres villes de notre province, on n'avait pas des vues aussi radicales. On se servait néanmoins des édifices élevés par la foi des ancêtres pour des usages contraires à leur destination première ; c'était dans les églises qu'avaient lieu les réunions décadaires. Imbus des souvenii*s de la Grèce et de ses institutions mal comprises, les novateurs comptaient trop sur l'effet moral que ces réunions étaient destinées à produire : toutes les circulaires des administrateurs, des représentants du peuple en mission, tous les efforts des terroristes tendaient à organiser ces sortes de solennités^ vides de sens et contraires aux idées et aux principes des masses. Quel intérêt les populations pouvaientelles y prendre ? On y lisait les lois nouvelles ; et elles ne
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les connaissaient que trop ; on leur vantait le bonheur dont le régime républicain les avait mises en possession; et cette félicité était pour elles une contre-vérité. Voici, du resté, la substance des harangues prononcées dans la réunion décadaire de la ville du Mans le 25 nivôse an II (14 janvier 1794). La municipalité avait indiqué l'église abbatiale de la Couture pour le lieu des réunions. Il s'y porta une foule assez nombreuse attirée par la curiosité ou pai*le désir de montrer du zèle. Le citoyen Ménard-Lagroie, maire, fit l'éloge du gouvernement provisoire révolutionnaire. L'agent national, Rigomer Bazin, parla plus longuement : le peuple enfin va être heureux, ditril en substance ; le père chargé d'une nombreuse famille sera aidé et secondé pour élever ses enfants. Le malade recevra les adoucissements et les secours que ses infirmités rendent nécessaires. Le vieillard est assuré des consolations dues à son âge ; et la fécondité des femmes, et même des filles, est encouragée. La mendicité, et avec elle la fainéantise, sont éteintes et anéanties sans retour. Les citoyens de tout sexe, valides, doivent désormais se livrer au travail, afin de pourvoir à leurs besoins : ceux-là ne trouveront de secours que dans leur industrie, leur activité et leur application au travail. Une agence sera perpétuellement occupée à leur en fournir Tel est le thème
que développa l'orateur ; c'est celui que l'on retrouve au début de toutes les révolutions, et que toutes aussi se chargent de démentir bientôt. Il y a toujours un germe de communisme que nous avons déjà signalé plusieurs fois, et qui se fait remarquer dans la plupart des harangues de l'époque. 11 est un point caractéristique, et sur lequel l'orateur insiste à dessein. « Les filles enceintes indigentes éprouveront les doux effets de la Révolution : non-seulement la Nation leur fournira une pension annuelle pour leurs enfants qu'elles élèveront, mais encore elle fournira aux besoins de leurs couches et maladies (1). » Ce n'était
(1) Affiches du Mans^ 1794, p. 8.
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tac pas seulement à la propriété que Ton s'attaquait; c'était encore au mariage^ à toutes les bases de la société â la fois.
Sur cfô vertueux principes tous les révolutionnaires
s'entendaient à merveille ; mais sur d'autres points ils
ftûent profondément divisés. Les rivalités qui portèrent
la Convention à se déchirer elle-même, éclatèrent au Mans
dans le camp des terroristes^ dès le mois de janvier 1794
anplos tard.
Les administrateurs du département de la Sarthe avaient
accueilli avec sympathie les députés des fédéralistes venus
4u Calvados et de la Côte -d'Or. Cette démarche faillit leur
coûter la vie : au mois de juin 1793, au moment où les
têtes des girondins tombaient sous la hache du bourreau,
les montagnards du Mans, conduits par Jacques-Rigomer
Bazin, dénoncèrent les administrateurs comme complices
«les girondins; Didier Thirion, député de la Moselle et
comnùssaire dans le département de la Sarthe, s'empara
de cette dénonciation, fit arrêter dix personnes, parmi
tesquelles figuraient Pierre-René Bardou-Boisquetin, Fran-
Çoi&JuIien Hardouin et Delahaye ; et, le 6 octobre, il les fit
P^ pour Paris. Heureusement ils furent arrêtés dans
'«s prisons de Chartres ; Thirion voulut les y interroger.
fcriou-Boisquetin y rédigea un mémoire dans lequel il
to beaucoup valoir ce qu'il avait fait exécuter contre le
^rgé catholique. C'était une manière de s'attirer des
empathies ; mais cela ne suffisait pas pour désarmer les
^tagnards du Mans. Le 12 février 1794, une nouvelle
^nciation fut signée ; et Bazin, à qui la rédaction en est
*ribuée, y disait : a Si par un hasard que je ne prévois
ï's, ils échappent au supplice, je les désignerai sans cesse
^ peuple comme des bêtes féroces qui ont voulu boire
*n gang. » Cent cinquante-deux membres de la société
I*p«laire adhérèrent à cette adresse, et la signèrent.
Ces sentiments d'une cruauté sauvage n'étaient point
ûtepirés par une crise momentanée : le samedi 8 mars 1794,
h société populaire du Mans prit la résolution suivante.
consignée dans ses registres et dans les journaux du temps : « Sur les avis multipliés parvenus à la société républicaine du Mans, que quelques intrigants couverts du masque du patriotisme avaient conçu et manifesté le projet infâme de dissoudre la société, d'en former ime qui rivalisât avec elle, et, par ce moyen, de jeter dans cette commune des ferments de discorde qui pourraient avoir les suites les plus funestes, tous les membres simultanément et par un mouvement spontané, ont juré avec enthousiasme de poignarder le premier factieux, le premier intrigant quelconque qui oserait égarer le peuple, au point de lui faire épouser toute querelle individuelle, et de demeurer inviolablement attaché à la société des jacobins et à la Montagne. 0
Seize jours plus tard une députation de la société populaire se présenta à la barre de la Convention; elle félicita la sanglante assemblée sur les actes énergiques par lesquels elle venait de proscrire tous les membres accusés de modérantisme, et se plaignit du système d'oppression suivi par les aristocrates de la Sarthe contre les vrais patriotes (1).
Les membres de cette députation formaient le noyau d'une société assez nombreuse au Mans et dans le reste du département, toute composée des sans-culottes les plus avancés. On les nommait Bazinistes du nom de Rigomer Bazin, l'un des plus jeunes, mais aussi l'un des plus actifs de ces fanatiques. Pour ces esprits emportés Gamier (de Saintes) était un homme tiède, la Convention ellemême était usée et n'avait plus l'énergie qui pouvait sauver la République. Le proconsul avait montré sa fougue républicaine par des actes d'une cruauté atroce contre la Vendée ; d'un autre c^té il avait eu des ménagements pour quelques membres de l'ancienne aristocratie qui les lui avaient richement payés ; il résolut de se délivrer de ces accusateurs dangereux, et il les fit subitement arrêter et
(1) Moniteur da 28 mars 1794.
DDRANT LA REVOLUTION. 149
omduire à Paris, pour être livrés au tribunal révolutionnaire.
Cette mesure énergique faillit être fatale à Gamier (de Saintes) lui-mêine : la populace du Mans murmura, et les députés de la Sarthe à la Convention prirent le parti des accusés. 11 y eut cependant un des représentants de la SarOie qui se prononça fortement contre les bazinistes : ce fat René Levasseur; en réalité ce fut lui qui conduisit Garmer dans toute cette affaire. Garnier convoqua le peuple dans le temple de la Raison, et le harangua pour lui Élire comprendre que les ennemis de la Convention étaient ks ennemis du peuple. Il obtint un entier succès ; il le crut du moins ; car il écrivit à la Convention que les voûtes de la salle de la réunion avaient retenti a des cris kngtemps prolongés de Vive la Convention,' vive la Montagne, périssent tous les traîtres, vive le représentant du peuple ! D
Le représentant avait cru assurer la perte des bazinistes eo les représentant comme liés au parti d'Hébert, qui venait de succomber. 11 se croyait si assuré du succès, qu'il osa dire dans une séance de la société populaire du Mans : € n est quatre heures ; en ce moment les têtes des conspirateurs bazinistes sont tombées sur Téchafaud I » 11 n'en ébit rien : le tribunal révolutionnaire, dans sa séance du H floréal (30 avril J794), avait prononcé que les dix accusés, a prévenus d'avoir été complices de la conspiration qui a existé dans la commune du Mans, contre la Uberté et la sûreté du peuple français, tendant à dissoudre la représentation nationale^ à anéantir le gouvernement républicain, et à exciter la guerre civile, en armant les cHoycns les uns contre les autres, ou contre l'exercice de fantorité légitime, sont acquittés de l'accusation contre «El intentée et mis en liberté (1). »
11 n'est pas nécessaire de faire remarquer ce qu'un pareil jugement a de contradictoire ; mais il importe de
(l) Monteur, 8, 4, 6, 9, «5, 80, avril et 7 mai 1794.
signaler les noms des dix accusés. C'étaient P. Turbat, âgé de vingt-deux ans, natif de la Charité-sur-Loire, secrétaire général de la commune du Mans, ex-novice bénédictin; Jacques-Rigomer Bazin, âgé de vingt -trois ans, natif du Mans, agent national provisoire du district du Mans; T. Guédon-Hubourg, âgé de trente-quatre an^ natif d'Ambrières, juge au tribunal du district du Mans ; L. Lefaucheux, âgé de cinquante-deux ans, natif du Mans, membre de la société populaire du Mans ; L.-F. de Sallet, âgé de vingt-cinq ans, de Nogent-lc-Bemard, receveur du timbre extraordinaire au Mans , ex-tonsuré ; P.-A.-H. Potier, âgé de trente-deux ans, du Mans, commissaire des guerres; J.-A. Jourdain, âgé de trente-trois ans, de Nogent-le-Rotrou, sous-chef de bureau au département de la Sarthe, ex-prêtre ; F. Delelée, âgé de vingtcinq ans, de Saint-Denis-d'Anjou, receveur des biens nationaux à l'enregistrement du Mans; C.-L.-F. Goyet, âgé de vingt-trois ans, de Vallon, membre du directoire du Mans, et Michel Boyer, âgé de vingt-six ans, de Tours, officier municipal de la commune du Mans.
Ce ne fut pas seulement la ville du Mans qui fut profondément remuée par cette conspiration ; tout le département en ressentit des commotions violentes. On voit par les procès-verbaux des arrestations qui eurent lieu durant le mois de janvier à La Basoge et autres lieux, de quels agents infâmes se servaient les chefs de la conspiration, pour amener le triomphe du parti des enragés, selon le langage cynique de l'époque (I).
Cependant le représentant s'était empressé d'accomplir une épuration des fonctionnaires publics de la commune du Mans, pour éloigner des emplois tous ceux qui y avaient été appelés par l'influence des cabaleurs et des intrigants ; c'est ainsi que le procès- verbal désigne Bazin et ses amis. L'assemblée eut lieu le 3 floréal (24 avril 1794) dans l'jéglise de la Couture. Garnier, qui s'était vu sur le point d'être
(1) Archives de la Sarthe, 20. — L. 13.
expulsé du territoire, fut couvert d'applaudissements. M^ il fut obligé de s'éloigner momentanément, et il alla dans le département de Loir-et-Cher, que la Convention bii avait livré comme la Sarthe. Gamier rentra au Mans au commencement de messidor (19 ou 20 juin), et réunit de nouveau le peuple en assemblée générale. 11 fit signer par cette réunion et par les autorités publiques une nouvelle dénonciation à la Convention et aux comités de salut public et de sûreté générale , contre les conspirateurs, kars complices et adhérents de la ville du Mans. Quelques jours après le Mans célébra une fête en l'honneur de Garnier; et le poète obligé de toutes ces solennités. Chauvin du Ponceau d'Oigny, composa des couplets qui furent chantés avec grand accompagnement d'orchestre.
Ce triomphe, toutefois, ne consola point le représentant de voir gUsser d'entre ses mains des têtes qu'il avait cru pouvoir saisir. Ses nouvelles tentatives ne lui réussirent pas plus que les premières. La Convention et les comités étaient tourmentés par des préoccupations beaucoup trop importantes^ pour s'arrêter à des mouvements qu'ils regardaient comme des conspirations de province peu dangereuses pour un pays centralisé comme la France. C'était le moment où le parti de Danton et le comité de salut public se disputaient la dictature ; Robespierre triomphait un moment, pour laisser bientôt poi^r son cadavre sorTéchafaud.
Quelques mois plus tard, le i2 nivôse an llï (i" janvier 1795), le conseil général de la commune du Mans dévouait les adresses et dénonciations qu'il avait signées pour complaire à Garnier (de Saintes) ; il anéantissait l'ar- Bèté pris par le représentant ; et il en donnait cette raison que le tribunal révolutionnaire et le comité de sûreté générale ayant acquitté Bazin et ses prétendus complices des faits à eux imputés, il était utile d'étouffer enfin toutes les causes de division entre les citoyens.
Ceux qui avaient provoqué l'arrêté n'atteignirent point leur but: les bazinistes revenus au Mans et leurs amis,
continuèrent leurs intrigues, et donnèrent plusieurs fois de vives alarmes aux citoyens paisibles.
Ces commotions qui agitèrent si violemment la société, ne détournaient point l'attention des persécuteurs de ' l'Église acharnés à leur proie. C'est durant ces jours orageux que ces hommes qui ne semblaient respirer que pour s'arracher la vie les uns aux autres, faisaient des efforts désespérés pour déraciner entièrement du pa^s les derniers restes du christianisme. Malheureusement leurs sinistres projets trouvaient des complices jusque dans les campagnes les plus reculées.
La paroisse de Saint-Aubin-du-Désert avait reçu de son curé Jacques-François Choplin, qui était à sa tète depuis le 24 août i774, les plus funestes exemples; il ne s'était pas contenté de prêter le serment schismatique : il vivait en ennemi de Dieu ; aussi , dès le 24 pluviôse (12 février i794), le corps municipal de cette localité prit un arrêté portant que a l'église sera fermée sur-le-champ, pour qu'il ne soit point exercé d'autre culte dans cette paroisse que celui de la Raison, de la Liberté et de la Vérité; que toutes les croix qui se trouvent tant dans le cimetière que dans les autres endroits de cette commune^ seront enlevées dans les trois jours au plus tard, à la diligence de l'agent national; que tous les jours de décadi, les habitants seront convoqués, sur les neuf heures du matin, pour entendre la lecture des lois, des décrets et des nouvelles qui doivent intéresser les citoyens, dans la ci-devant église, qui sera destinée à cet effet, et qui, dorénavant, sera appelée le temple de la Raison. »
Cet arrêté des municipaux de Saint-Aubin-du-Désert était conforme aux instructions et ordonnances des représentants du peuple, qui sillonnaient sans cesse la France dans tous les sens ; ils avaient pour but de détruire tout culte et toute religion, comme l'avoue Joseph-Marie Lequinio, dans im rapport écrit de Rochefort au mois de janvier et adressé à la Convention. D'après cela, presque tous les corps municipaux se virent dans l'obligation de
pendre des arrêtés analogues à celui que nous venons de citer ; mais généralement ils les prirent plus tard, ne se senirent point d'expressions aussi brutales, et dans le lait n'en pressèrent pas universellement l'exécution (i). Le consul municipal d'ÉvTon prescrivit le i3 avril 1794, seulenseuty la destruction de toutes les croix élevées dans les roes^ les cimetières et les carrefours des chemins, pour qnll ne restât a aucun indice de fanatisme. » On vit à Laval le président de la seconde commission révolutionnaire, le citoyen Huchedé, par une usurpation évidente de pouvoirs, envoyer des ouvriers détruire les croix et les tombes de bois et de marbre (foi étaient dans les cimetières de la ville.
Après avoir changé la destination des églises, renversé les images du Sauveur, de sa sainte Mère et des bienheureux, brisé les croix, le pouvoir exécutif exigea qu'on mit ks dernières cloches à sa disposition. Les municipalités prirent des arrêtés conformes à cet ordre; et quantité de cloches furent envoyées aux différents districts, et de là dirigées sur les chefs-Ueux. On y joignit les calices, les ciboires, les chandeliers et les crucifix, tous les objets (for, d'argent, de bronze, de cuivre ; tout ce qui pouvait avoir une valeur réelle. Si ces ordres avaient été fidèianent exécutés, nos églises se seraient vues dépouillées des derniers restes de leur splendeur passée ; mais les corps municipaux, quoique composés à cette date des révolutionnaires les plus prononcés de chaque localité, contribuèrent souvent eux-mêmes à sauver des objets d'un grand prix, soit pour la matière, soit pour l'art avec lequel ils sont confectionnés. Il est juste de reconnaître en partieoBer que les membres de la municipalité d'Évrou se BMmtrèrent en cette circonstance tolérants autant qu'intelligents.
(1} ■ L'a^^t national du district de Laval envoie (à la ConvenfioQ) on morceaa de fer battu, qu'on avait exposé jusqu'à présent à Tadoration da peuple comme un morceau de la vraie croix. » Jkfoniiar, 8 amn 1794.
Les populations s'irritaient de ces arrêtés spoliateurs et impies. Elles voyaient avec une peine extrême le signe vénéré de la rédemption remplace sur toutes les routes par des poteaux indiquant la direction des chemins; aussi connait-on grand nombre de croix auxquelles il ne fut jamais touché, quoiqu'elles fussent situées à la vue de tous les habitants. Quant aux cloches, il n*y eut presque pas de ville ni de bourg où Ton ne parvint à en soustraire une bonne partie sous quelque prétexte, comme celui du service public; et certains citoyens de Bazougers se rendirent ridicules autant qu'odieux, en faisant arrêter même rhorloge sous le prétexte du décret qui défendait l'usage des ^Joches. Il est vrai que l'on était au commencement d'août i793, lorsque des plaintes furent portées au directoire du département contre cette interprétation rigoureuse de la loi ; il est probable que six mois plus tard personne n'aurait osé se plaindre; tant les progrès de la Terreur étaient rapides I
Toutes les classes en ressentaient les effets ; ceux mêmes qui avaient sacrifié leur conscience aux exigences de la Révolution devenaient chaque jour ses victimes, et ses victimes les plus malheureuses; car ils n'avaient pas ce témoignage intérieur qui permet à l'homme en apparence le plus écrasé par l'infortune, de jouir du calme, et même du bonheur. Voulant absolument anéantir tout culte et toute religion, les terroristes prirent ombrage même des prêtres schismatiques. Ils les rendirent responsables des troubles de leurs communes; et ils devaient être condamnés à mort, s'ils y prenaient la moindre part. Après avoir proclamé l'égalité de tous les citoyens devant la loi, on promulguait les odieuses lois d'exception. Une autre loi les déclarait incapables de remplir les moindres fonctions publiques. Dans sa séance du 30 brumaire (20 novembre), la Convention décréta qu'on n'exempterait de la déportation et de la réclusion que les prêtres qui se seraient mariés avant cette époque, pourvu encore que trois personnes de la société populaire du pays qu'ils habitaient ne
vin^^nt pas les accuser d'incivisme. De là des mariages sacrilèges, et d'autres qui n'en avaient que l'apparence; de là tant d'apostasies et des démonstrations extravagantes d'impiété. que la peur, mauvaise conseillère et compagne inséparable d'une conscience douteuse ou bourelée, arrachait à des caractères faibles, à des cœurs lâches. On compta néanmoins dans les prisons du Mans et de Laval beaucoup de prêtres qui avaient donné des gages au schisme, presque autant que de ceux qui étaient toujoiu^ demeurés fidèles à l'Église et à leurs engagements. Nous devons, du reste, admirer la miséricorde de Dieu sur ces hommes égarés; presque tous reconnurent et ne tardèrent pas à abjurer leur erreur. S'ils n'avaient point goûté ce pain amer de l'affliction, auraient-ils eu un retour aussi prompt et aussi sincère ?
Jusqu'au sein de la Convention la justice divine allait atteindre l'un des hommes qui avait le plus activement contribué à répandre le schisme dans le diocèse du Mans, par son influenee et ses écrits. L'un des députés de la Sarthe, Pierre PhiUppeaux, était devenu fameux alors par un rapport qu'il avait fait à l'Assemblée. Envoyé commissaire dans la Vendée, il avait été indigné des atrocités œmmises par les généraux républicains Ronsin, Rossignol et Léchelle, et il les avait dénoncés comme ayant causé tous les malheurs dé la République dans ce départemmt et les départements circonvoisins, d'avoir fait verser inutilement le sang de cinquante mille citoyens. Son rapport, très-bien établi, parait sincère, et fait honneur à ses rues relativement modérées : il produisit un grand effet sur la Convention et sur le public ; mais il blessa d'autant plus sensiblement les terroristes les plus implacables. Il fat attaqué violemment par Hébert et par Levasseiu- dans b séance du 3 nivôse. « Citoyens, disait Levasseur, je demande à arracher le masque dont se couvre Philippeaux. h déclare que le patriotisme de Philippeaux consiste en bavardage, en déclamations, et que pas un acte républicain ne parle en sa faveur. Je fus avec lui officier munici-
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pal au Mans : il ne mit jamais la main à Touvragc...» Défendu froidement par Danton, qui commençait h éprou\er le dégoût du sang qu'il avait versé autrefois avec une si cruelle indifférence, Philippeaux se >it accusé avec rage aux jacoJrins et à la tribune de la Convention par Robespierre, qui prononça contre lui un long et perfide réquisitoire; et Levasseur ne rougit pas de revenir a la charge poui* demander la t^te de celui ipii avait été son collègue et son ami. A la fin Pierre Philippeaux fut enveloppé dans la proscription des dantonistes, et porta sa tête sur Féchafaud le 5 avril 1791(1). Il était âgé de trente-cinq
ans.
Dès le second jour du mois précédent (12 ventAse), deux
de nos compatriotes avaient également subi le dernier supplice à Paris; et ceux-là avaient joué également un rôle tn^-importint dans rétablissement de l'Église constitutionnelle à Laval et dan? le département de la Mayenne. Voici c^omment les désigne la sentence de condamnation : fl René-Pieri-e Enjubault, âgé de trente ans, natif de Laval, ci-devant avocat et proi^ureur-sjTidic du département de la Mayenne, et depuis soKlat au deuxième n^giment de dragi>ns {i) ; et Pierre-Joan Sourdille (de la Vallette), Agé de tivnte ans, natif de ChAteauGontier, ci-devant avocat du tyran, convaincus de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la souveraineté du i)euple français. » C'est ainsi que l'on désignait les fédémlist«»s qui avaient adhéix^ aux projets des députés de la lîin>nde.
I^\< dissentiments entre les sectateurs de ces opinions n*lativenient modéives el les montagnards ne furent pas
(t) Monitenr^ 2«î diVeinbre 1793 ; 8, 9, !4, janvier 1794 ; 4, 10 fôtrii^r ol jours «uivantï^; \ avril.
{%) Il no faut pa« confondre ce personnage avec René AnjubaultlAhiche, né et «lemourant à I^val, oi-^evaut président du tribunal du di^lriot et dt^putt^ à l' Assemblée couslituante. Celui-ci fut arrêté par lei» soins du couventivmbel Esuue-La vallée, et condamné & mort l«r la oomuiiséion militaire de la Mayenne le i février.
moins violents dans la Mayenne que dans la Sarthe. Ils amenèrent même un dénouement beaucoup plus tragique, puisque plusieurs anciens administrateurs en furent les victimes, et portèrent leurs tètes sur Téchafaud. D'autres n'échappèrent à une pareille destinée que par la fuite, et ils n'évitèrent ni le pillage de leurs propriétés, ni les avanies les plus cruelles pour leurs familles. La suite en fournira des preuves; mais nous voulons donner immédiatement une pièce authentique qui formule énergiquement les faits qoe nous venons d'énoncer. Les signataires n'étaient point des ennemis de la Révolution ; le rôle qu'ils avaient joué est connu de tout le monde : aussi ne disent-ils pas un mot du sang des prêtres, des Vendéens, des aristocrates et des généreux paysans catholiques, qui avait été versé à Ilots. Cette pièce est du 24 avril 1795.
p Dénonciation contre le représentant du peuple Esnue- LavaUée, du département de la Mayenne, et ses complices, faite à la barre de la Convention par les citoyens de Laval.
« Citoyens représentants, de grands crimes ont été commis 'lans la commune de Laval : le sang des plus purs patriotes a coulé, leur supplice était trop doux pour leurs assassins; aussi ont-ils voulu le prolonger au delà du terme posé par la nature, en faisant exposer les têtes de leurs victimes au haut d'une pique, placée exprès siu» les lieux les plus apparents du domicile de leur famille éplo- Tée. La tête du patriote Anjubault-Laroche, ex-constituant, était-elle faite pour une pareille infamie ? Et quel nouvel Aman le département accuse-t-il de cette atrocité? C'est un de ses concitoyens, c'est un représentant du peuple; c'est Esnue-Lavallée.
« Si votre collègue Boursault a vengé les droits du peuple, par la réclusion de plusieurs des complices de son prédécesseur, un grand nombre d'eux au mépris de ses ordres jouit encore de la liberté.
« Ils ont été traduits, il est vrai, devant le tribunal criminel du département de la Mayenne ; mais le président
est beau-frère d'Esnue-Lavallée, et nommé par lui à cette fonction.
G Les parents, les amis de ces infortunées victimes n'ont pu encore obtenir aucune justice ; aussi par notre organe vous font-elles lem*s réclamations : leurs dénonciations vous analysent les principaux faits ; dispensez-nous de vous en donner le détail; qu'un pareil tableau ne profane pas cette enceinte.
a Ordonnez que nous les déposions sur le bureau, que vos comités vous en fassent un rapport dans le plus bref délai, et autorisez-les à faire traduire de suite les prévenus ainsi que leurs complices encore en liberté , devant tout autre tribunal criminel que celui de la Mayenne ; leur présence h Laval y donne de justes sujets d'inquiétude; ils ont encore des partisans dans cette commune, théAtre de leurs forfaits ; ils y agitent encore le peuple ; ils ont corrompu leur c^oncierge, et ont égaré les soldais de la garnison.
« Les autorités constituées de cette même commune ont fait à vos comités pareilles réclamations, qu'elles ont adressées au citoyen Boursault, votre collègue; qu'elles ne soient pas infructueuses ; c'est une justice que vous devez aux citoyens du dépai'tement de la Mayenne, qui, toujours fidèles aux principes, ont prouvé le plus grand dévouement à la Révolution, et le plus sincère attachement à la représentation nationale.
« Vive la Convention!
G Vive la Représentation nationale I
a Signé : Enjubault-Boessay, Frin-Cormeré et Hubert. »