‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 21 sur 104 · UI · texte numérisé non relu

UI

cher les clefs aux mains de l'officier public, qui voulait les retenir, et rendirent dès le jour même au culte du vrai Dieu le sanctuaire qui avait été profané au moins par le nom de temple de la Raison. Pareille scène se passa à Ballon le lendemain. Dans cette ville où les principes révolutionnaires avaient semblé obtenir un assentiment général , où pas un prêtre catholique, on le dit du moins, n'osa pénétrer durant tout le cours de la Terreur, un attroupement de femmes se forma le 26 au matin ; il se grossit en peu d'instants, et se sentant en force et plein d'ardeur, il se rendit au presbytère, où se trouvaient les clefs ; il imposa silence au magister démocrate;qui essaya d'abord de résister. Même scène au bourg de Saint-Mars-sous-Ballon, avec cette différence que là, plus nombreuses et plus exaltées, les femmes ne donnèrent aux ouvriers qui travaillaient dans le sanctuaire à l'extraction du salpêtre, que vingtquatre heures pour a vider le plancher, » selon leur expression, et leur signifièrent qu'elles jetteraient à la voirie tout ce qui resterait le lendemain dans l'enceinte sacrée. Déjà un très-grand nombre d'églises, le plus grand nombre dans nos parages, avaient été ouvertes au culte et réconciUées selon les rites de la liturgie catholique ; car presque toutes avaient été profanées par le culte de la Raison, par les assemblées décadaires, par les réunions des clubs, où Ton ne manquait guère de déclamer et de vociférer contre la révélation et son divin auteur. Presque toutes ces réconciliations eurent lieu dans le cours du mois de mars 1795.

Dans le même temps eurent lieu dans le seul diocèse du Mans^ de quatre à cinq cents réconciUations de pi'êtres qui avaient eu le malheur de prêter soit le serment schismatique de 1791, soit le serment de liberté-égaUté, qui avait été réellement condamné par le Saint-Siège, ainsi que nous l'avons fait voir, mais que dans certains diocèses de France, et notamment à Paris, ne connaissant pas cette condamnation, on avait regardé comme parfaitement licite. Joseph Paillé, qui dirigeait notre diocèse, exigea toujours une rétractation explicite de ce serment comme du pre-

mier ; et ceux qui la refusaient tombaient sous le coup des oensores. Le plus grand nombre de ces malheureux prêtres, lorsqu'ils le purent, vinrent au Mans pour se rétracter entre les mains du chef de l'administration; mais beaucoup à qui ce voyage était impossible, ou par mesure de praïlence, déposèrent entre les mains des prêtres toujours fidèles ou réconciliés de bonne heure l'acte du désaveu de leur conduite et la demande de rentrer dans le sein de rÉglise. Offensés du zèle que montrait le représentant de l'autorité légitime et des succès qu'il obtenait, les constitationnels du Mans ne craignirent pas de le dénoncer pubUquement dans leur journal, a Paillé, ex- vicaire général de l'ancien évêque du Mans, écrivait-on dès le 26 germinal an UI (15 avril 1795), souCQe partout le feu du fanatisme. Il a relevé du serment quelques prêtres constitutionnels, qui ont eu la bêtise de se soumettre à sa jonglerie prétendue pastorale.

■ Nous sommes ici environnés de chouans, qui ont juré la mort des prêtres citoyens (1). » Ce rapprochement n'était point l'effet du hassurd.

Outre Joseph Paillé, beaucoup de prêtres zélés s'appliqoèrent avec un grand succès à ramener au sein de l'Église ceux de leims confrères que la faiblesse ou l'erreur en avait écartés; nous devons désigner parmi ceux qui obtinrent le plus de succès dans ce ministère , Jean-François Marquis du Casiel, curé de Marolles-les-Braults, le chanoine Le Breton , Jacquet de la Haye, qui fut un véritable apôtre dans la contrée de la Ghartre et d'Artins, et qui mourut curé de la Trinité de Vendôme le 25 février 1818 ; Lecottier- Villeneuve dans le Bas-Maine, Leroy, curé de la Pellerine et beaucoup d'autres dont les noms ont déjà été signalés, ou le seront bientôt. Des missionnaires venus de diocèses étrangers rendirent de grands services en cette circonstance^ et parmi eux se distingua Julien Hayes de la Sorière, né à Vire, diocèse de Bayeux, Ucencié ès-lois de la

0) itmaief de la Religion^ t. I, p. 88.

faculté de Paris, curé de Saint-Melaine en la ville de Poni- TÉvéque-en-Auge, au diocèse de Meaux, muni des pouvoirs du Saint-Siège par Tabbé de Vienne, évèque adjoint à l'archevêque de Lyon, vérifiés par l'ordinaire du Mans. Q administra les sacrements à beaucoup de fidèles dans la capitale du diocèse et dans les environs, et il eut constamment le soin de rédiger des actes pour les baptêmes et les mariages, dans lesquels se rencontrent des renseignements qu'il n'est pas inutile de recueillir. En voici un transcrit sur les registres de la paroisse de Goulaines : après avoir éuuméré ses titres et qualités, il ajoute : a Proscrit depuis trois ans, muni des pouvoirs du Saint-Siège à cause des services que nous avons rendus dans le saint ministère à Paris, et comme demeuré fidèle à la foi de l'Église catholique^ apostolique et Romaine, pour et au nom de M. Nicolas Mabilleau, muni des pouvoirs de Mgr de Gonssans, évêque légitime du Maine', avons baptisé un enfant baptisé par rintrus qui a poussé l'horreur jusqu'à se marier; nous avons cru devoir récidiver le baptême, craignant que ce monstre n'eût pas eu l'intention de le baptiser, ou eût ajouté aux paroles sacrées du baptême au nom de la Répur blique^ comme nous avons rencontré dans les campagnes que tant de ces gens baptisent ainsi. »

Dans cette circonstance Julien Hayes de la Sorière suivit un sentiment qui lui était paiiiculier; nous n'avons pas trouvé que les autres missionnaires aient réitéré le baptême sous condition, par cela même qu'il avait été conféré par les intrus.

Malheureusement il se rencontra des ecclésiastiques chargés de recevoir les rétractations des lapsi qui suivirent des règles différentes dans la manière de les réconcilier ; et ces variations produisirent un effet déplorable sur l'esprit de plusieurs de ces malheureux d'un caractère chancelant et d'une intelligence faible. Dans une lettre du 23 mai i795, adressée à Joseph Paillé, le vénérable curé d'Aillères, Jean Marin, exprimait à ce sujet les réflexions suivantes, a Je sais que M. le curé de Saint-Longis (Julien-

Pierre Lacroix) vous avait insinué de laisser en pénitence et sous la suspense tous les curés rétractés, au moins pendant six mois. J'ai su que M. le doyen de Marolles (Jean- François Marquis du Castel) et plusieurs autres confrères non assermentés n'adoptaient pas ce sentiment là, vu qu'il y a cinq ou six classes de jureurs. Je serais volontiers de ce dernier sentiment, avec cet amendement; c'est qu'on pourrail en absoudre plusieurs, les relever de la suspense et de llrrégularité, et ensuite les rétablir dans leurs fonctions, en leur continuant une pénitence publique dans leui*s paroisses respectives, au moins jusqu'à la conciu^rence de six mois, ou plus, au jugement de leurs réconciliateurs. Une partie de leur pénitence pourrait être de ne point célébrer la sainte messe les jours ouvriers, à moins d'une nécessité urgente; et ces rétractés devraient faire connaître à leurs habitants que c'est là une partie de leur pénitence Je trouverais un grand soulagement dans cet

arrangement... 0

Les rétractations se faisaient en général en public et devant un auditoire aussi nombreux qu'il était possible de le réunir. Le pénitent déclarait à haute voix les serments qu'il avait prêtés, les actes schismatiques auxquels il avait participé, et les autres désordres publics qu'il avait à se reprocher. Il se tendit prosterné en terre, implorant le pardon de Dieu, suppliant les prêtres, ordinairement trois ou quatre, de le réconcilier avec l'Église, et conjurant les fidèles d'oublier le scandale qu'il avait donné et de conjurer pour lui la miséricorde divine. Dans différentes circonstances on vit des réunions de plusieurs centaines de personnes assister à ces scènes qui produisaient la plus vive et la plus salutaire impression. Quelques exemples feront mieux comprendre encore la marche qui fut suivie. Emmanuel-Louis Coupé, né à Couture, le 4 février 1770, fit la première année de théologie au Mans, au séminaire de la Mission, et la seconde à Blois, sous Grégoire, au séminaire constitutionnel. Ce séminaire était bien dirigé par deux bénédictins de l'abbaye de Saint-Laumer ; mais on

no L*É6LISE DU MANS

était en rapport avec deux vicaires épiscppaux, le fameux Chabot et Etolin, curé de Saint-Pierre de Blois. Les scandales donnés par ces deux malheureux prêtres portèrent Coupé à se retirer du séminaire ; il y fut ramené par les instances d'un bienfaiteur; et il y fut séduit par la piété apparente de Grégoire, qui venait souvent faire lui-même des conférences aux jeunes élèves, et leur prodiguait mille marques d'intérêt et d'affection. Coupé avait reçu canoniquement la tonsure cléricale ; il reçut les ordres mineurs, le sous-diaconat et le diaconat de Grégoire, et le sacerdoce de Suzor, évêque dlndre-et-Loire, sur un dimissoire de Grégoire, le 19 décembre 1792. Il demeura deux ans et huit mois dans le schisme ; il fut d'abord vicaire à Marçon durant treize mois; après la Terreur il se contenta de dire la messe dans sa paroisse natale. 11 fit sa rétractation le 3 septembre 1795. Environ quatre mois après il visita au Mans Joseph Paillé, qui l'accueillit de la manière la plus paternelle. Au mois de septembre i79t>. Coupé écrivit au grand vicaire pour lui rendre compte de sa conduite. Avant de le relever de l'interdit, Paillé demanda une sorte de requête de la part des prêtres et des fidèles les plus recommandables du pays, qui fût de nature à faire connaître qu'on le verrait avec plaisir reprendre l'exercice des fonctions ecclésiastiques. Cette requête fut adressée au mois de décembre 1796, couverte de plus de deux cents signatures. Le 27 mai 1797, Emmanuel-Louis Coupé fut enfin réhabilité par François Tessier, curé de Saint-Jean-des- Échelles, doyen de La Ferté-Bemard, et Valérien Leconte, curé de Saint-Jean-de-la-Motte. Il s'écoula ainsi près de vingt-deux mois entre la rétractation et la réhabilitation de ce malheureux prêtre, qui pleura sa faute jusqu'au moment de sa mort avec les marques les plus pdbliques et les plus touchantes de repentir.

Mathurin Fortin, vicaire à Grazay, avait prêté les serments de 4791 et 1792; il ne communiqua en rien avec l'évêque intrus, refusa de livrer ses lettres de prêtrise, mais promit de ne plus exercer ses fonctions, et cessa en effet

DURANT LA RÉVOLUTION. tSi

' de les ramplir le 25 janvier 1794. Le 17 mai 1795, après aroir rassrâblé les habitants de Grazay dans l'église, au son de la cloche, il lut publiquement sa rétractatioD, et l'adnfôsa ensuite aux supérieurs ecclésiastiques, le 18 juin suivant. Il rendit ensuite de grands services, et mérita l'approbation la plus entière de l'administration. Julien- François Le Mesnager, curé de Saint-Georges-Buttavent^ prêta les serments exigés, et se rétracta le 30 avril 1795. Sa rétractation fut aiïïchée à la porte de l'église et rendue publique. Le 4 août suivant, il la réitéra lui-même publiquement, à Saint-Loup-du-Gast, entre les mains de Guillaume Ponthault, curé de cette paroisse. Outre un grand concours de fidèles étaient présents Jacques-Claude Desnos^ curé d'Ambrières ; Jean-Louis-René Gaquia^ curé de Cigné ; Jean Sauquet, prêtre, et le P. Gabriel Hébert-Dulbugeray, gardien du couvent des capucins de Mayenne. Chereau, ancien curé, retiré à Saint-Gyr-le-Gravelais, coupable du serment de la Constitution^ perclus de tous ses membres, reçut chez lui la visite de Julien Hayes de la Sorière, et se rétracta entre ses mains, en présence de plusieurs témoins le 4 juillet 1795; et le lendemain, sixième dimanche après la Pentecôte, sa rétractation fut lue au prône devant plus de six cents personnes. Pierre Danguy, curé d'Estival-en- Gharaie, prêta les serments exigés, acheta des biens de Tabbaye, livra ses lettres de prêtrise, et céda à tout ce que les révolutionnaires exigèrent de lui. lise rétracta à Estival, en présence de François Trouvé, vicaire non assermenté à Chassillé, et de tous les paroissiens assemblés, le 2 mai 1795. Michel Lemotton, curé de Doucelles, fit les sennents exigés, et livra ses lettres de prêtrise, le tout par crainte. Il adressa une rétractation écrite à Louis-Jean- Baptisle Hersant, ciu'é de Sainte-Gemmes-le-Robert, le Î4 mars 1795; puis il se rendit au Mans, où il la renouvela entre les mains d'Hersant^ en présence de plus de soixante témoins, le 9 avril suivant. François-Xavier Chesneau, originaire de Luceau, et ancien oratorien, re- DUirqoable pour seslidents, prêta le serment de 1791, livra

ses lettres de prêtrise, et se i^tracta publiquement à Beaumont-Pied-de-Bœuf (Sarthe) à la messe solemielte célébrée par Brindeau, curé insermenté de cette paroisse, et doyen de Château-du-Loir, le 2 août 1795. Ce môme doyen reçut le 31 du même mois, à une messe solennelle qu'il célébrait dans son église^ la rétractation de Jean-Baptiste- Pierre Dujarrier, curé de Lavernat, qui se reconnut coupable d'avoir prêté le serment en janvier 4791, conununiqué avec Tévêque intrus, et livré ses lettres d'ordres en février i79i. Jacques Baroche, curé de Trehet, prêta le serment le 25 décembre 4790, puis tous ceux qu'on exigea de lui ; commimiqua avec l'évêque intrus de Loir-et-Cher, auquel il conduisit ses paroissiens à Villedieu, pour la confirmation. U fut nommé maire; assista à tous les clubs, et y prêta tous les serments que ces sociétés s'imposaient ; fit, a forcé par des menaces, un mariage à la républicaine, » et livra ses lettres d ordres en avril 1794. 11 se rétracta à la Poussardière, en Villedieu, entre les mains de Joseph Jacquet de La Haye, curé de Ternay, en présence de plus de cent témoins, après l'évangile, à la messe solennelle, le 28 avril 1795. René Roussel, prêtre, originaire de Domfront-en-Passais, prêta le serment en 4791 , devint curé intrus de La Lacelle, mais refusa de livrer ses lettres, et adressa sa rétractation écrite au district de Domfront, le 2 juin 4795. Elle fut encore lue publiquement dans les trois paroisses où il avait donné du scandale. Jacques Bourgault, prêtre de Laval, prêta le serment de 4791, communiqua avec les assermentés et les évêques intrus de la Sarthe et de la Mayenne ; accepta la cure de Bazougers, sans en prendre possession ; devint curé intrus de Sillé-le-Phi lippe ; prêta le serment de liberté-égalité ; livra ses lettres de prêtrise; et se rétracta au Mans entre les mains d'André Dubuisson, les 42 et 43 septembre 4795. L'acte de la rétractation fut lu au prône à Sillé-le-Philippe le 44 octobre suivant.

En général, et pour ne pas trop multiplier ces exemples particuliers, les supérieurs exigeaient une double rétracta-

'9URANT LA RÉVOLUTION. Î3S

tion, de vive vœx et par écrit. L'aveu public de la faute se disait devant nue réunion aussi nombreuse que possible, et une double pénitence était imposée au ooupabie, une publique, l'autre privée. De plus, dans tous les lieux où Tecclésiastique assermenté avait donné le scandale du schb^ne, sa rétractation était publiquement promulguée au prône de la messe solennelle ; et très-souvent elle était affichée à la porte de l'église. Ainsi que nous l'avons dit^ la pénitence publique consistait en partie dans la privation de célébrer la messe et d'adininiji^trer les sacrements : Cette privation était plus ou moins longue ; il y en avait peu qui durassent moins de six mois ; d'autres furent de plusieurs années.

Parmi les prêtres qui rétractèrent à cette époque leurs serments, nous ne trouvons qu'un très-petit nombre do ceux qui s'étaient mariés; nous en verrons davantage dans la suite. Plusieurs ecclésiastiques qui eurent le bonheur de reconnaître alors leurs erreurs se montrèrent des missionnaires zélés dans la suite, et réparèrent par une vie très-édifiante le scandale qu'ils avaient donné. Tels furent Joseph Martinet, qui fit éclater son zèle à Souligné-sous- Vallon et dans les environs, et Louis-Marie Léau de la Touche, né près de Dinan, diocèse de Tréguier, curé de Courcemont depuis le mois d'octobre 1786. Cet ecdésias- ^ue fit le serment de la Constitution civile en réservant tout ce qui pouvait porter atteinte à la religion catholique, apostolique et Romaine.» Ah I vous voulez de la Romaine, s'écria en l'interrompant un misérable qu'il nourrissait de ses générosités ; on vous en donnera. » Son église fut ferinée au mois de mai 1 794 ; et comme ses réserves n'avaient pas été jugées suffisantes, comme depuis il avait prêté le serment de liberté-égalité, communiqué avec Jacxjues ^dhorame, acheté une partie du temporel de sa cure, livré ses lettres de prêtrise, il se rétracta au Mans entre les mains de Joseph Paillé, le 30 mars 1 795, puis à Cource- '■^ontméme, dans une grange, au milieu d'une très-noml^reuse réunion présidée par Louis Ledoué, curé de SainUt

Denis-des-Coudrais. Il écrivit lui-même l'acte qui témoignait de son repentir, et Tafficha devant la chaire. En 4796, il fut réhabilité, et il exerçait le saint ministère à Courcemont dans l'église, après que l'assemblée décadaire était terminée. Exemple singulier d'une concorde assez peu canonique. Après le 18 fructidor, il fut pris et déporté à Ille de Rhé. Il mourut le 20 septembre 1802 à Beaufay, où vivaient plusieurs prêtres rétractés. François Defay, prêtre, principal du collège de Ghemiré-le-Gaudin, eut un sort plus malheureux. Après avoir prêté le serment en juillet 1791, il continua d'exercer le saint ministère, promit en i 793 de cesser ses fonctions, et même de remettre ses lettres de prêtrise; mais il se rétracta au Mans entre les mains de Joseph Paillé et de Pierre Lamarre, vicaire à Mareil, le 4 mai 1795. Après cet acte, il se vit exposé à la persécution des révolutionnaires de Chemiré, et se cacha assez longtemps à Villenette, ferme de cette paroisse. Pour se soustraire à ses ennemis, il vint au Mans; mais les périls qu'il avait courus avaient troublé ses facultés. Il prit un scapulaire au cœur de Jésus, le mit ostensiblement sur ses habits, etsortitainsi.il fut rencontré par des bleus qpii lui dirent : a Pourquoi portes-tu cela ? » — « Ce sont des armes pour me défendre, x> répliqua-t-il; et aussitôt ils le tuèrent. U est certain que les premiers surtout qui rétractèrent leur serment ' au commencement de 1795, s'exposaient à des persécutions, témoin ce qui arriva à Jean Marin, curé de Louzes. Il avait eu le malheur de prêter le serment schismatique, et il le rétracta en février 1795. Mais au mois d'avril suivant, amené par la force armée à Mamers devant le commissaire du pouvoir exécutif, et sommé par lui de déclarer s'il avait rétracté son serment, il affirma qu'il ne l'avait pas rétracté, et signa le procès- verbal constatant ce mensonge. Deux ans après il eut le bonheur de réparer définitivement sa faute. Et cependant la Convention avait rendu le 21 février un décret sur la liberté des cultes, conformément à la déclaration des droits de l'homme ; mais il fut presque partout entravé par le mau- i

DURANT LA RÉVOLUTION. tt5

Tais vouloir des autorités locales; Topinion publique enfin loi donna force et vigueur.

Ce fut cependant à Taide de cette loi que les portes des églises recommencèrent à s'ouvrir. Les premiers qui en j^fitèrent furent naturellement les prêtres schismatiques ; mais lorsque les solennités de Pâques approchèrent ( et cette année la fête de la Résurrection arrivait le 5 avril )^ beaucoup de prêtres catholiques bravèrent courageusement les dangers pour préparer leur troupeau à remplir le devoir pascal. Lorsque la masse de la population était bien disposée, la rentrée du pasteur légitime s'accomplissait avec calme ; et les curés évitaient avec grand soin les démonstrations qui auraient pu choquer les révolutionnaires. Heureuses les paroisses qui n'avaient plus ou qui n'avaiâit jamais eu de curé intrus ! Dans celles, au contraire, où les usurpateurs trouvaient encore du crédit^ les curés légitimes étaient obligés de se servir des chapelles des châteaux, des oratoires répandus dans nos campagnes en bon nombre, ou même de granges transformées momentanément en sanctuaires. La difficulté était beaucoup pfais grande encore pour les prêtres qui avaient abjuré le schisme pour rentrer dans le sein de TÉglise ; cette démarche seule les faisait regarder comme des ennemis par les administrations en général. Néanmoins le vœu du peuple l'emportant, le clergé catholique put reprendre possession de ses paroisses, et presque partout, excepté dans les villes, des églises qui n'avaient pas été aliénées, n y resta assez paisible jusqu'au commencement de septembre 1797. Ce n'est pas à dire que ces vingt-six ou vingt-sept mois se soient passifs sans orage; nous verrons même le sang de plus d'un ecclésiastique répandu en haine de son caractère et de la cause sainte qu'il représentait; mais la persécution n'eut plus le caractèi*e de généralité qu'elle avait eu jusqu'alors. La plupart des meiu'tres cpie nous rencontrerons désormais furent commis par des bandes isolées de révolutionnaires, ou bien l'on chercha à leur donner un caractère poUtique. C'est ainsi que Fran-

çois Defay, dont nous venons de parler, fut massacré au mois d'avril 179S, au moment même où le clergé catholique reprenait possession d'une grande partie des églises du diocèse du Mans.

Instruits de cet heureux changement, beaucoup de prêtres émigrés, et surtout déportés, s'empressèrent d'accourir au secours des troupeaux qu'ils avaient été contraints d'abandonner. Leur retour réjouit infiniment les fidèles constants dans la foi ; mais il alarma aussi vivement les révolutionnaires. Leur présence fut bientôt signalée comme un danger pour la patrie ; et ils durent vivre tous sous des déguisements. Ils n'en rendirent pas moins d'inappréciables services.

Une autre consolation bien sensible pour les véritables enfants de l'Église fut le retour des déportés de Rochefort et de Bordeaux, et celui des prisonniers de Rambouillet. Déjà depuis plusieurs mois la geôle de Rambouillet s'était ouverte pour plusieurs prêtres manceaux qui y étaient détenus ; enfin le 23 mars on donna la liberté aux derniers captifs. C'est ce que rapporte l'im d'eux dans un mémoire inédit, dont nous allons transcrire un long fragment, parce qu'il peint l'état des esprits dans le Maine à cette date.

a Le 23 mars 1795, dit André Dubuisson, tous ceux qui restaient encore détenus dans la maison de la Vénerie de Rambouillet, reçurent du comité de sûreté publique leur mise en liberté pleine et entière; ils ne tardèrent pas d'en profiter, et chacun se rendit promptement dans ses foyers. On y goûtait en paix le plaisir délicieux de revoir ses parents et ses amis ; on y jouissait avec tranquillité de la liberté inestimable d'exercer son culte en conséquence des décrets qui avaient été rendus à ce sujet, lorsque le iO prairial an 1l[ (29 mai 1795) parut un décret qui exigeait de tous les ministres du culte une soumission aux lois de la République ; et, à cette époque, finit la tranquillité des prêtres catholiques, et recommença contre eux une nouvelle persécution. Les uns crurent pour sauver l'exercice de leur religion devoir faire la déclaration impérieusement exigée

de soumission aux lois^ et les autres par un principe de conscience tout opposé, jugèrent devoir s'y refuser absolument. De là une division funeste dans les esprits, chacun abondant dans son sens, et croyant son opinion la meilleure. Le seul parti à prendre était d'attendre le jugement de l'Église et de suspendre le sien, sans s'arroger témérairement le droit de condamner des confrères dont les sentiments étaient aussi orthodoxes que ceux que l'on

suivait

a Ceux qui avaient fait la déclaration de soumission aux lois continuèrent d'exercer publiquement et tranquillement leur culte tant dans les villes que dans les campagnes. Les fidèles y trouvaient un grand avantage pour la conservation de leur religion, dans les exercices qu'ils en pratiquaient; lorsque le 28 septembre 1795, la Convention décréta que pour pratiquer leur culte les ministres seraient obligés de faire une nouvelle déclaration de soumission aux lois, dont la formule prescrite, sans pouvoir y faire aucun changement, ni y mettre de réserves ou modifications quelconques, avait quelque chose de plus inquiétant pour les consciences que la première. On aurait dû suspendre son jugement sur l'une comme sur l'autre, et attendre en silence la décision de l'Église, qui a seule le droit de prononcer sur ce qui intéresse la religion et la conscience. Tout y obligeait ; mais l'ignorance, la prévention, le plaisir de se croire plus claiiToyant, plus instruit, et d'avoir une conscience plus délicate que les autres, permet rarement de suivre les règles de la chfiu^ité, du respect dû aux autorités légitimes, de la prudence et de la \Taie piété. En conséquence, ceux qui avaient été opposés à la première soumission du 29 mai, ne gai'dèrent plus de mesure à l'égard de ceux qui crurent pouvoir en coascience faire la seconde, et les traitèrent ouvertement d'hérétiques, de schisraatiques, et les assimilèrent enfin aux juieurs du serment de la Constitution civile du clergé ; ils employèrent tous les moyens qu'ils purent employer pour les rendre odieux et suspects aux fidèles : et jusqu'où

De poussèrent-ils pas leur faux zèle sur ce point? De là s'est élevé parmi ceux qui jusqu'alors avaient été de respectables confesseurs de la même foi et de la même religion, une guerre intestine, une désimion scandaleuse qui a fait gémir les fidèles sages et éclairés, et causé dans rÉglise de France des troubles qui ne sont pas encore apaisés, et fait triompher Timpiété et l'irréligion. Heureusement, au bout de deux ans passés d'aveuglement et de disputes, les yeux commencent à s'ouvrir et à faire apercevoir la fausseté de ces jugements; les supérieurs

parlent, et on les écoute » Ainsi vers la fin de 1797 la

paix commençait à se rétablir, au moins dans le diocèse du Mans.

Page 1