‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 27 sur 104 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

GouTemement directorial. — Les conseils. — Élections des représentants. — Instructions envoyées aux commissaires nationaux pour activer la persécution . — Les prêtres prisonniers au Mans.

— État déplorable des prisons et des hôpitaux. — Emprunt forcé. — Banqueroute. — Les administrateurs du département de la Sarthe accusés de modération à Tégard des prêtres catholiques.

— Ils publient un mémoire justificatif. — Recherche des prêtres dans la Mayenne. — Opposition générale à l'emprunt. — Les deux départements sur le point de tomber au pouvoir des chouans. — Causes qui ont amené le soulèvement de ceux-ci. — Hoche appelé pour pacifier le pays. — Six prêtres délivrés par l'administration du département de la Mayenne sont renfermés de nouveau. — Encombrement des prisons. — Martyre de Paul-Gédéon de Rabec.

— Alexandre-Denis Girardot. — Mesdemoiselles Delanneau. — Jean-Baptiste Julienne. — Jean Heroux. — Délibérations des administrations centrales des départements de la Sarthe et de la Mayenne pour l'arrestation des prêtres. — Charles-Julien Roussel.

— André Chaumont. — Pierre-Silvestre Voille. — Martial de Savignac. — Désordres et pilleries des cantonnements établis dans le Bas-Maine. — Pacification momentanée. — Reprise des hostilités provoquée par les troupes républicaines.

Le 27 octobre 1795 une nouvelle forme de gouvernement fut inaugurée. Dès que la Convention se fut séparée, les cinq cents conventionnels réélus (i) se joignirent aux

(1) Pour perpétuer son gouvernement, la Convention avait arrêté que les deux tiers des nouveaux conseils seraient pris dans son propre sein. Aussi les assemblées électorales n'ayant élu que trois cent quatre-vingt-seize conventionnels : ces trois cent quatre-vingtseize, dès que la Convention eut clos sa session , se formèrent en assemblée électorale et choisirent cent quatre autres conventionnels.

deux cent cinquante députés nouveaux, et se partagèrent, suivant leur âge, en deux conseils : celui des Anciens et celui des Cinq-Cents. Ils nommèrent ensuite cinq directeurs : on était convenu secrètement qu'on ne prendrait que des révolutionnaires marquants, c'est-à-dire qui eussent voté la mort de Louis XVI. Les élus furent : Laréveillère-Lépaux, Rewbell, Sieyès, Letoumeur (de la Manche) et Barras. Sieyès refusa et fut remplacé par Camot.

Conmie les noms des représentants élus par un pays donnent un moyen d'apprécier l'esprit qui le dirige, il importe de faire connaître les députés de la Sarthe et de la Mayenne dans les nouvelles chambres. Le premier de ces départements nomma Sieyès, François-Primaudière, Lehaidt, Rewbell^ Camot et Louvet. Les suppléants désignés furent Daunou, Cambacérès, Baudin (des Ardennes), Eschassériaux aîné, Mathieu, Génissieu, Guitton-Morveau, Vemier, Jean Debry, Pérès (de la Haute-Garonne), Barras, Perrin (des Vosges), Legendre (de Paris), Chéuier (de Seine-et-Oise), Treilhard, Fourcroi (de Paris), Béard, Ramel de Nogaret. Pour le dernier tiers on élut : Mortier du Parc, Bardou-Boisquetin, ex-législateur, Delahaye, de Launay (de Montmirail).

Le département de la Mayenne envoya au conseil des Andens en l'an IV Segretain et Maupetit, ex-constituant ; le département de l'Orne envoya à ce même conseil des Anciens Goupil de Préfein, ex-constituant, etChartier (I). Les départements de la Mayenne et de l'Orne ne firent pas de Qominations pour le conseil des Cinq-Cents en l'an IV, 00, s'ils en firent, elles furent annulées ; car par la tyrannie la plus odieuse, chaque fois que les élections des dépar-

(1) Le Moniteur ni aucun des journaux du pays ne fournissent les noms de ces représentants ; nous les empruntons à un ouvrage intitulé : Extrait du répertoire ou série exacte et complète de tous tes représentants du peuple ai*x Assemblées constituante, législative. Convention nationale, conseils des Anciens et des Cinq-Cents, par ordre de iipartements. A Paris, chez Lefort, lib. et chez Moutardier, imp. An VIU, in-ia, 3 vol.

M6 L'ËGLISH: du MANS

tements ne plaisaient pas aux conseils, ils les ann de leur propre autorité ; et les vœux des populati comptaient pour rien, étaient foulés aux pieds, ei des lois qui proclamaient la souveraineté du peuple vit jamais un abus aussi insolent de la tbrce^ une c aussi amère. Les départements de la Mayenne rOme furent au nombre de ceux qui éprouvèrent les effets de cet impudent despotisme : ils étaient e depuis longtemps parmi ceux qui supportaient im| ment le joug du gouvernement révolutionnaire, ( nom qu'il prit.

Les noms des députés de la Sarthe, au contre plupart étrangers à notre pays, et auxquels se r presque toujours un souvenir sinistre, prouvent point le parti démagogique le plus ardent pesait sur nos contrées. Aussi l'une des premières démarc directoire fut d'envoyer une instruction aux comm nationaux établis dans chaque département^ inst dans laquelle on lisait le passage suivant concen prêtres fidèles : a Déjouez leurs perfides projets j surveillance active, continuelle, infatigable ; romp mesures^ entravez leurs mouvements, désolez le tience, environnez-les de votre surveillance; qu' inquiète le jour, qu'elle les trouble la nuit ; ne le nez pas de relâche; que, sans vous voir, ils vous partout à chaque instant (i). o

Une autre instruction datée du 13 janvier i7î pas moins significative ; nous la reproduisons en parce qu'elle indique clairement la marche que It toire a suivie contre le clergé fidèle, non-seuleme année, mais aussi les suivantes : a La Gonventioi nale, y est-il dit, considérant que toutes les manœu^ prêtres réfractaires n'ont pour but que le renverser la RépubUque^ a cru que l'intérêt de la Gonstituf

(1) Moniteur des 18, 19 et 20 frimaire an IV (8, 9 et 10 d 1795.)

DORANT LA RÉVOLUTION. m

OHnmaDdait de déployer contre eux les mesures les plus adif» et les plus rigoureuses : elle a ordonné, en consé- ^1 ^oeDoe, par l'article 10 de la loi du 3 brumaire dernier, foelesk^ de 4792 et 1793 relatives aux prêtres sujets à h d^rtatkm ou à la réclusion seraient exécutées dans ksiingi-qnatre heures de la promulgation de son décret; ctdeisoamisà la peine de deux années de détention les faKfioonaires publics qui seraient convaincus d'en avoir #jé l'exécution.

i Goofomiément à cette disposition, le directoire rappelle à tons les fonctionnaires publics que l'article i*' de il loi da 90 fiructidor n'est plus applicable aux prêtres *9^ à la déportation ou à la réclusion, ainsi que voûtent le faire entendre les corrupteurs de l'esprit public. ^ seules lois qui doivent être invoquées contre eux, ^ celles de 4792 et 1793, et notamment celles des 29 ^%TeDdémiaire de l'an U de la République. Le législatoa rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pou- ^t laisser quelque espérance aux inculpés. L'indulpnœn'e&t &it qu'entretenir la contagion du mal; et il a ^ l'extirper jusqu'à la racine.

( Vous observerez cependant que le dernier article de h loi des 29 et 30 vendémiaire ayant été modifié par «De du 22 germinal suivant, à l'égard du retour d'ecclésastiqoes sujets à la déportation, c'est la dernière seule- OKot que vous devez consulter dans les cas de complicité. « Le directoire exécutif a lieu de croire que les magis- ^tS désormais en garde contre tout prétexte d'incertitude oa d'erreur sur l'application de la loi, mettront à la faire ofeiter la fermeté qui convient à des républicains ; mais il croit devoir leur déclarer que, fort de la volonté du l^^Iateur, et inébranlable dans ses maximes, il a les ywix constamment ouverts sur la conduite des fonctionnaires publics, et qu'ils lui répondront devant la loi de toute espèce de négligence ou de prévarication (i). »

(1) Metin des Lois^ 2« sér., n» 20, soas la date du 23 nivôse.

Ainsi le directoire signalait comme des corrupteurs de Tesprit public a ceux qui n'appliqueraient que la peine d'une seconde déportation aux prêtres déportés qui rentreraient en France ; il traitait de a ménagement pusillanime » rhorreur naturelle inspirée par ime législation atroce qui condamnait à mort le prêtre rentré dans son pays, à l'appel de son zèle ou des plus légitimes affections. Dès lors la persécution la plus cruelle recommença à sévir contre le clergé catholique ; et dans les cinq premiers mois de Tannée 1796 on a compté dix-huit prêtres misa mort uniquement à raison de leur caractère. Or sur ces dix-huit victimes immolées dans toute la France^ six appartenaient au diocèse du Mans. Toutefois nous aurons occasion de constater que les noms de plusieurs de nos martyrs ont échappé aux recherches des historiens précédents.

En attendant^ les geôles se remplissaient des prêtres que la gendarmerie parvenait à saisir. Dès les premiers jours de mars i796^ trente-six ecclésiastiques étaient écroués dans les prisons du Mans, presque tous sexagénaires^ et même nonagénaires, plusieurs aveugles et généralement très-mfirmes, comme le constatent les documents officiels eux-mêmes (1). Parmi ces confesseurs de la foi, nous remarquons Joseph Paillé, François Chevalier, André Dubuisson, et Nicolas-René Bellot, curé de Ruaudin, convaincu d'avoir rétracté ses serments.

Les administrations de la Mayenne ne s'étaient pas montrées moins empressées de mettre à exécution les lois réactionnaires contre le clergé catholique ; et la gendarmerie n'était occupée qu'à conduire en prison les prêtres fidèles que Ton parvenait à saisir.

Rien ne saurait donner une idée de la désolation qui s'empara de tous les cœurs vraiment chrétiens. Après les scènes sanglantes dont on avait été témoins, on voyait s'ouvrir ime ère nouvelle de persécution non moins atroce. Et combien de familles s'étaient compromises dans les jours

(1) Pièces justificatives.

de trêve qui venaient de s'écouler si rapidement I Combien avaient dévoilé leurs secrets avec trop de confiance ; elles le sentaient alors. L'horizon apparaissait donc tout chargé d'orages.

Ce que les confesseurs de la foi eurent à souffrir dans Ifê affireuses prisons révolutionnaires, on ne saurait s'en faire une idée d'après nos prisons actuelles, où la charité religieuse secondant les efforts d'administrations intelli- •gcntes sait faire régner la propreté, la décence et un bienêtre relatif. A l'époque dont nous parlons, le régime des prisons était encore le même que sous la plus sombre Terreur. Aux tortures morales les plus poignantes s'unissait la privation des secours physiques les plus indispensables, surtout pour des êtres épuisés par la fatigue, et plus encore par les infirmités et un âge avancé. Tous les témoins oculaires parlent de ces tristes demeures avec Taceent de la douleur et de l'indignation. Il nous suffira de produire ici un rapport qui ne peut être suspect. Le 28 frimaire an 1 Y (18 décembre 1795) le président de l'administration municipale de Laval et un officier du même corps ayant fait la visite de la maison de justice, constatèrent que depuis plus de vingt jours on n'avait pas donné de soupe aux détenus, et, que pour se reposer, ils n'avaient qu'une paille fétide, qui n'avait pas été renouvelée depuis près de trois mois. Ils taxèrent le geôlier de négligence et le menacèrent de destitution; mais il se justifia en prouvant devant l'administration centrale qu'il n'avait point reçu les sommes nécessaires, et cependant bien modiques ; qu'on ne l'avait payé qu'en assignats qui n'avaient presijue plus de valeur (1). Les prisons du Maos n'offraient pas un état plus satisfaisant.

11 est vrai que les caisses départementales, aussi bien que le trésor général de l'État, étaient aux abois. Voici, du reste, le résumé du compte rendu envoyé par le di-

(1) Archives de la Mayenne. Registres du bureau de police , t. U, p. 77 et 78.

rectoîre du départenient de la Mayenne aux membres du bureau exécutif, en date du 22 brumaire an FV (13 novembre 1795) : 1** la famine est par tout le département; 2* le»* chouans sont maîtres absolus dans les campagnes ; 3* les soldats de la République exercent des pillages et des violences jusque dans les maisons des patriotes; 4® enfin les assignats sont tellement avilis, qu'ils n'entrent plus dans les transactions commerciales. Les hôpitaux eux-mêmes éprour valent les rigueurs de la disette ; au Mans, ils étaient dans un si pitoyable état, que Jean-Marin Bigot, alors encore dans le scÛsme, monta en chaire dans Téglise de la Coature, à laquelle il était attaché, et peignit avec Téloquenoe d'un cœur profondément touché les souffrances qa'éprouvaient les infortunés malades de l'hôpital ; il exhorta à les secourir et à déposer chez lui les sommes et les objets qu'on leur destinerait. Cette démarche, quoique venue ' d'un prêtre assermenté, alarma la police; celui qui se l'était permise fut dénoncé ; et la peur qu'il éprouva suffit pour glacer son zèle et celui de ses collègues ; les pauvres ne furent point secourus ; et bientôt on ne parla plus des misères qu'ils enduraient à l'hôpital ; les salles étaient devenues vides; et l'on recommençait à vendre les biens légués par la charité. Dans les mêmes jours aussi les administrateurs du département de la Sarthe publiaient une adresse à leurs concitoyens ; ils débutaient par cette phrase qui ressemble à une ironie: a Nous touchons enfin au moment de jouir des fruits d'une Révolution soutenue par sept années de sacrifices en tous genres; en vain nos ennemis, qui n'ont pu résister au courage héroïque des défenseurs de la patrie, ont espéré trouver notre défaite dans l'avilissement de notre papier-monnaie ; cette dernière de leurs espérances vient d'échouer contre la sagesse de nos législateurs... x» Us continuent en annonçant un emprunt forcé de six cents millions en numéraire; etlon sait que peu après vint la banqueroute commencée déjà sous la Convention.

Peu de temps après avoir signé cette proclamation, les

admiDistrateurs du département de la Sarthe furent dénoncés au directoire exécutif comme prévaricateurs ; et on arrêté du 10 germinal an IV (30 mars 1796) prononça leur destitution. Ce n'étaient pas cependant des révolutMMinalres tièdes que les membres de l'administration centrale; ils avaient donné depuis longtemps des preuves de leur ardeur pour démolir l'ancien ordre de choses ; mais leurs accusateurs étaient des alliés de la faction de Rigomer Bazin ; et aux yeux de ces hommes le magistrat qui n'employait pas la hache révolutionnaire pour faire tomber les dernières têtes des aristocrates et des prêtres, trahissait la grande cause de la démocratie, et était con- Taincu d'être un mauvais citoyen.

Pressés de se justifier, les administrateurs incriminés publièrent un long mémoire dans lequel les affaires de l'Église occupent une place assez notable. C'est d'ailleurs un document très-important pour l'histoire du département (1) ; nous ne pouvons en présenter que de courts extraits; mais ils suffiront pour faire connaître quels étaient les principes et la conduite des administrateurs dans les chc^ qui touchent à la religion.

Le second chef d'accusation portait : a Cette administration a accordé une protection aussi scandaleuse que solennelle aux prêtres réfractaires et aux émigrés.

Les accusés répondent : « Cette inculpation est aussi grave qu'elle est mal fondée... A peine la loi du 3 brumaire nous fut-elle parvenue officiellement, que, le 6 brumaire, après avoir fait individuellement la déclaration prescrite par cette loi, nous primes un arrêté, pour enjoindre aux administrations de district et de municipalité, aux officiers de police, aux chefs de la gendarmerie et delà force armée, de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces, pour découvrir la retraite, faire arrê-

(1) Adresse au directoire exécutif , présentée par les administrateurs du département de la Sarthe, in-k^ de 24 p. Lo Mans , imp. de Pivron, an IV.

ter sur-le-champ les prêtres sujet*? à la réclusion ou à la déportation, et les faire traduire au chef-lieu du département ; savoir, ceux qui seraient sujets à la déportation, dans la maison d'arrêt, dite de Tévèché, et ceux à la réclusion, dans celle de la Visitation Le 8 ventôse, il

fut écrit une circulaire aux administrations municipales et aux commissaires du directoire exécutif près d'elles, pour exciter leur activité, et leur rappeler les poursuites qu'ils devaient faire contre les malveillants, les révoltés, les prêtres réfractaires et les royalistes ; nous les y engagions à ne pas se contenter de sévir contre eux, mais encore à arrêter le cours de leurs attentats contre la patrie, en faisant connaître aux autres administrations de la République ceux qui, ayant échappé à leurs recherches, auraient trouvé asile sur un autre territoire.

a Enfin, le i*' germinal, un arrêté vigoureux* fut pris par l'administration du département; elle y ordonne au président de chaque administration municipale de convoquer, dans les vingt^juatre hernies, une séance extraordinaire ; de délibérer, sans désemparer, et de déclarer s'il existe des prêtres dans le canton, qui aient été ou dû être déportés, et qui soient rentrés ou restés dans ledit canton; s'il y existe des prêtres qui aient mis des restrictions à leurs serments, ou qui les aient rétractés; s'il y existe des ecclésiastiques, soit séculiers, soit réguliers , qui, après avoir prêté le serment de liberté et d'égalité, l'auraient rétracté depuis; s'il y existe enfin des prêtres ou ministres d'aucun culte, qui en exercent les fonctions, sans avoir fait la déclaration prescrite par les lois. Nous prescrivions aux membres de chaque administration municipale de répondre catégoriquement à chacune de ces questions ; d'attester, individuellement, par leurs signatures, les déclarations qu'ils avaient à faire sur tous ces objets; chaque administration municipale était encore chargée, immédiatement après cette déclaration, de faire mettre en état d'arrestation les individus qui se trouveraient dans ces cas prévus par les questions ci-dessus ; les brigades de gendarmerie

ft ht force année étaient mises en permanence, pour concoorirà l'eiécution de cet arrêté.

c Mais, peut-être l'inculpation dirigée contre nous estdle basée siir l'autorisation que nous avons donnée à huit prttres moribonds, et chargés d'années, de rester provisoirement en réclusion, chez ceux qui avaient soin de Inr vieillesse, sous la condition néanmoins d'une caution loi les représentât au besoin ; d'y rester sous la surveil- Imcede leurs municipalités respectives, et de ne pouvoir Offcer aucune fonction du culte. Parmi ces individus, âgés desoiiante-dix ans jusqu'à quatre-vingt-deux, l'un est on 'toence, l'autre est couvert d'ulcères ; plusieurs sont frappés de paralysie, et tous d'infirmités bien constatées... »

Lesiiième chef d'accusation était ainsi conçu : a Cette •Aninistration a permis que les emblèmes de la liberté fiesentchaque jour détruits, et remplacés par les attributs Aïfenatisme. » — a Cette inculpation, disent les admi- BÎïtrateurs, est aussi mal dirigée que les autres ; nous n'awns point besoin de dire que le fanatisme ne trouva Jfflfâischez nous de protecteurs; notre moralité est suffittnment connue ; aucun de nous n'a jamais montré chez U une faiblesse superstitieuse; nous nous sommes toujûOKau contraire fortement prononcés contre le monstre ^^im, du fanatisme : n'avons-nous pas pris, le 27 messi- ^1 un arrêté que nous avons déjà cité, et qui est entre kl mains du public ? Les sentiments que l'administration jdéveloppe, n'annoncent-ils pas, au contraire, toute son ^i^e, pour arracher à la superstition son masque Içpûcrite?

« N'avon&-nous pas encore, tout récemment, pris un •'Hé, pour enjoindre à tous les citoyens des deux sexes, 4 porter la cocarde tricolore ; pour ordonner que ceux qui Paient trouvés sans être décorés de ce signe sacré de *te liberté fussent traduits devant les officiers de police ^leou militaire? Les administrations municipales et les •wwnandants de la force armée y sont spécialement ™gé8 de tenir la main à son exécution »

Cette justification, appuyée d'ailleurs par la députation de la Sarthe, fut jugée satisfaisante ; et les citoyens Daguin, Théophile Leclerc, Gargam et Goupil reprirent la conduite des affaires dans le dépai'tement (i).

Si l'espace nous permettait de relater les actes émanés des administrateurs de la Mayenne relativement aux prêtres catholiques, nous retrouverions les mêmes principes et la même hostilité implacable servant de mobile à tous les actes. Dès le 14 nivôse an IV (4 janvier 1796), ils firent exécuter une fouille générale dans les maisons suspectes de tout leur territoire, pour découvrir les ecclésiastiques qui pouvaient y être cachés.

Une dépêche de l'administration au ministre de l'intérieur relativement à la fête du 21 janvier, montre à la fois la désorganisation du pays et le fanatisme révolutionnaire que tant de crimes n'avaient pu étouffer chez quelques hommes.

a Citoyen,

« Je vous adresse ci-joint les procès-verbaux de la célébration de la juste piuiition du dernier roi des Français de l'administration municipale de Cossé et de Martigné. Vous trouverez également annexée une lettre du commissaire du directoire exécutif, près le canton de Laval, qui m'instruit que cette fête n'a pu avoir lieu dans cet arrondissement, faute d'organisation de l'administration municipale ; mais que lui et le président ont assisté à la célébration faite dans la commune de Laval, et ont signé au procès-verbal qui vous a été envoyé.

« Vous remarquerez dans les procès-verbaux que je vous adresse que l'enthousiasme de la liberté et l'horreur de la tyrannie sont imprimés dans le cœur de beaucoup d'habitants de ces contrées, et que la calomnie dont ils

(1) Extrait du registre des délibérations du département de la 8'irthe, séance publique du 21 prairial, an IV, Le Man«, Pivron, in-4« de 8 p.

sont abreuvés n'a point encore éteint en eux le feu sacré da patriotisme. Leur sennent prononcé au milieu des hordes de tyrans qui les entourent devra vous convaincre . de leur attachement et de leur amour pour la République. B

Cet enthousiasme était un peu moins ardent^ lorsqu'il Mait contribuer aux charges de TÉtat ; les locahtés les plus signalées par leur esprit révolutionnaire dans nos deox départements montrèrent beaucoup d'opposition pour l'emprunt forcé ; et des administrateurs, des agents municipaux notés jusque-là comme ayant bien mérité de la patrie donnèrent leur démission à cette occasion. C'est ce qui arriva à Lassay, où les principes démocratiques avaient été si hautement professés par la masse de la population, et où le département déplorait de voir Taristocratie commencer à devenir maîtresse.

Il est certain^ du reste, par toutes les correspondances officielles, que les chouans étaient maîtres dans presque toutes les campagnes. Un arrêté du 3 février dit que les foires étabUes dans les communes de Laval, Meslay, Mayenne, Château-Gontier, Ballée^ Ernée, Gorron, Craon, Co^, Évron, Sainte-Suzanne^ Lassay, Villaines et Pré-en- Piil, toutes protégées par une force armée considérable, continueront d'avoir lieu comme par le passé ; mais les marchés et foires qui avaient lieu dans d'autres locahtés demeureront suspendus. La ville du Mans elle-même était tellement menacée, qu'elle fut mise en état de siège (18 février). Le général de brigade Watrin, qui y commandait sous Hoche, montra des sentiments modérés. Mais c'est surtout dans la présence de Hoche que les administrateurs plaçaient leur espoir pour rendre la paix au pays. C'est ce qu'écrivait le directoire du département de la Mayenne, le 2i pluviôse an IV (il février 1796), au ministre de l'intérieur. « Le pays est toujours plongé dans ies mêmes maux, disait-il ; mais nous espérons beaucoup de la présence du général Hoche ; qu'il vienne, qu'il rétablisse ia discipline dans les troupes, qu'il soit ferme et

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juste; et la paix se rétablira d'elle-même. » Répondant le même jour à des questions posées par le ministre de la police, le commissaire du directoire exécutif dit en sul)Stance : a Les habitants des campagnes dans le département de la Mayenne, attachés de tout cœur à la religion et à leur rude travail, n'ont éprouvé que des émotions particulières et locales lors du déplacement des prêtres catholiques; ce n'est que lors du passage des Vendéens que leur pays est devenu un volcan, parce qu'on leur a fait alors une application arbitraire des lois révolutionnaires de 1793. L'indiscipline des troupes républicaines- est portée au plus haut point, ainsi que leurs violences et leurs pilleries sur les malheureux paysans ; et voilà ce qui éloignera toujoiu'S ceux-ci du nouvel ordre des choses. L'habitant des campagnes se soumettrait aux lois de la République, si on le laissait paisible, et si on lui donnait la liberté de sa religion. Le culte catholique est le seul professé dans toute l'étendue du département. Plusieurs temples sont ouverts dans les villes et desservis par des prêtres assermentés ; et le repos public n'en éprouve aucune atteinte. Les habitants des villes sont soumis plus qu'affectionnés aux lois de la République. » Ce résumé de la situation, quoique officiel, parait parfaitement exact ; et si le directoire et les conseils avaient été moins obstinés dans leur haine aveugle contre le christianisme, ils auraient compris que la seule condition qui pouvait rendre le repos au pays, c'était la liberté religieuse.

Loin de se laisser éclairer par les leçons du passé, beaucoup d'administrateurs semblaient prendre à tâche d'exaspérer les esprits. Aussi dans une nouvelle lettre, postérieure seulement de sept jours à la précédente, le même magistrat s'adressant au ministre de l'intérieur, lui dit en substance : u Le fanatisme et les prêtres insermentés ont, sans doute, produit une grande partie des maux qui désolent ces malheureuses contrées; mais l'injustice et la généralité des mesures répressives y ont aussi beaucoup contribué. Le général Hoche pourra améliorer la situation^

pan» qu'il emploie vis-à-vis des soldats des moyens moraux. 9

■ Le citoyen Levenard , ex-prêtre et administrateur municipal à Château-Gontier, continue le même magistrat, a, sur l'ordre du commissaire du directoire exécutif, fait arrêter et conduire à Laval par les gendarmes six prêtres sexagéttûres. Or, ces prêtres vivaient paisiblement à Cbâteau- (jODtier, ayant satisfait aux lois du 1 1 prairial et du 7 ven- <léffliaire. o II finit en déclarant qu'il s'est élevé contre la nifisure arbitraire prise par Levenard (1). En conséquence^ l'administration centrale du département de la Mayenne «aiditle 26 pluviôse (lundi io février) un arrêté qui met- W en liberté les prisonniers capturés par ordre de Tex. Ticaire épiscopal Louis-François Levenard. Mais dès le l*' germinal (lundi 21 mars) arriva un ordre de Merlin, Diinistre de la police, qui cassait l'arrêté, et prescrivait de Dtettre en activité les moyens les plus prompts pour réin- *^r dans la geôle les six vieillards à peine rendus à kurs familles.

Bientôt les prisons se trouvèrent de nouveau encombrées 'le détenus. Le 4 ventôse (mardi 23 février), le commissaire ^directoire exécutif écrivait au ministre de la police généï^leque les maisons de détention de Laval et du départe- 'ûent étaient si remplies de captifs, que Ton concevait les ointes les plus sérieuses pour la salubrité de l'air et pour la tranquillité intérieure. Dans la geôle de Château-Gontier ^ûlement il y avait juscju'à trente-sept personnes con- ^lamoées à la détention. A Laval comme au Mans, c'était P^ centaines qu'on les comptait dans chacune des prisons. ^cè danger n'empêchait pas l'administration centrale <|'eavoyer de nouvelles circulaires à toutes les administra- «ons inférieures pour découvrir et arrêter aussitôt tous les prêtres catholiques (2). Tandis qu'à Paris le clergé ortho-

'}] Archives de la Mayenne; correspondance administrative, 29 pÏQ^iôscan IV (jeudi 18 février 17%). V. Pièces justificatives. % ï^iècea justificatives.

doxe, qui avait souscrit les soumissions, jouissait d'une certaine liberté, dans nos départements, dans celui de la Mayenne surtout, où cette souscription avait été refusée à l'unanimité, les prêtres catholiques étaient obligés de se cacher comme en 1794; car ce n'était pas seulement pour leur liberté qu'ils avaient à craindre; c'était pour leur vie. La persécution n'était pas moins vive dans la Bretagne; et c'est ce qui amena le martyre de Paul-Gédéon de Rabec, ancien curé d'Aaron, au territoire de Mayenne. Il était né au bourg de Cérisy-Montpinçon, au diocèse de Coutances, en 1738; doctem* de la faculté de théologie de Paris, il avait été successivement chanoine de Saint -Guillaume à SaintrBrieuc , archidiacre et théologal de Dol, enfin curé d'Aaron, par permutation avec Michel Des Vauxponts. Il prit possession de sa cure en janvier 1772 ; et ses provisions furent insinuées au greffe de Tévèché du * Mans le 27 mai de la même année. Vivant au milieu d'une population réduite à une extrême indigence par plusieurs années de stérilité, et n'écoutant que la générosité de son cœur, il contracta des dettes, et fut obligé à se retirer chei l'un de ses oncles en se démettant de son bénéfice. En conséquence, le 3 septembre 1782, il remit sa charge pastorale à Etienne de Bonnechose {i). En 1785, se trouvant libre de tout engagement, il alla habiter son domaine du Val-Martel, en la paroisse de Mégrit, près Broons, au diocèse de Saint-Malo. Ses vertus, sa charité pour les pauvres, ses talents, lui attirèrent l'estime et la vénération de toute la contrée. Comme tant d'autres, il crut d'abord aux promesses flatteuses de la Révolution ; mais il était doué de trop de perspicacité et trop solidement attaché à sa foi, pour ne pas reconnaître de bonne heure les faux principes qui conduisirent bientôt à l'abline. 11 ne fit point le serment schismatique, et n'épargna aucun soin, aucune

(1) Né en 1750 au diocèse de Bayeux^ vicaire à Saint- Hilaire-des- Landes de 1774 à 1782; ecclésiastique rempli de mérites, mort en

démarche, aucune fatigue pour rattacher à l'Église les fidèles qui avaient confiance en lui. Sonjzèle le porta même à revenir dans le pays de Mayenne, où son nom était vénéré et chéri, pour combattre les tendances constitutionnelles de quelques prêtres et de plusieurs laSques, et spécialement de son successeur actuel^ Brice-Bonaventme Barbotte, qui par faiblesse de caractère tomba dans l'errear. H parcourut aussi dans la même année 1791 la partie du diocèse de Saint-Malo commise autrefois à sa sollicitude, dans le but également de consolider les esprits dans les vrais principes. Durant ce voyage, il raicontra dans une rue de Dol un de ses amis, et lui exprima aussitôt avec chaleur ses inquiétudes pour l'Église de France* o Parlez plus bas, lui dit son ami ; nous sommes environoés de méchants, qui pourraient nous faire un mauvais parti. » — a Je ne crains rien, répliqua le saint prêtre; et s-'il faut mourir pour Dieu et pour l'Église, je sacrifie volontiers ma vie à leur sainte cause. 0 Rentré dans la paroisse de Mégrit^ il y rendit d'importants services; car le curé était en fuite. Au commencement de J793, il fut renfermé dans le couvent des sœurs de la Croix, à Saint-Brieuc, avec les autres prêtres fidèles que leur âge et leurs infirmités exemptaient de la déportation. Transporté de là dans une autre maison à Guingamp, il y était encore à la fin de ilOo. Il obtint alors de rentrer dans sa demeure du Val-Martel. Il reprit en même temps les exercices actifs de son zèle. Mais ce fut ce quiie désigna à la haine des ennemis de l'Église. Le 28 février 1796, une colonne mobile, composée de cinquante hommes, envahit sa maison. Il était à peine jour, et il venait de terminer sa messe. Averti de leur arrivée, il s'écria tout transporté de joie : « Voilà donc, ô mon Dieu, voilà le moment où je vais paraître devant vous 1 » Il ofi'rit à ces hommes des rafraîchissements, comme avait fait le grand évêque de Smyrne, saint Polycarpe, aux soldats qui venaient pour le condmre en prison. Après s'être rassasiés, les gens de la colonne mobile se mirent à piljer le castel et à tout sacca-

ger. Mais leur chef voulait quelque chose de plus : Il ordonna à ses subordonnés de partir et d'enmener le prisonnier. A chaque pas, ils le perçaient avec leurs baïonnettes, et lui disaient par dérision : « Offre encore cela à ton bon Dieu! » On était sorti de l'avenue qpii conduit au Val-Martel, lorsque le commandant donna le signal d'une halte, et nomma quatre soldats pour fusiller sur-le-champ le captif, qui jusqu'alors n'avait répondu aux mauvais traitements que par ces mots : « 0 mon Dieu, pardonnez-leur, et faites-moi miséricorde. » En entendant l'ordre du commandant, Paul de Rabec ne montra aucune émotion ; seulement s'adressant aux soldats chargés de lui donner la mort, il leur dit : « Vous qui devez me délivrer de la vie, prociu'ez-moi auparavant la satisfaction de vous embrasser; venez : je vous pardonne ma mort. » Ils furent profondément émus, et néanmoins crurent devoir obéir ; Tun d'eux cependant s'écria : « Non, je ne tirerai point. Un tel prêtre ne peut être un ennemi ; et je préfère être fusillé moimême. D Trois balles dirigées à bout portant étendirent le martyr à terre. Aloi's la horde révolutionnaire dépouilla le cadavre de ses derniers vêtements, et courut piller ce qui restait dans la maison. Le corps fut transporté par les fermiers et les domestiques du saint prêtre dans le cimetière de Mégrit, où il fut inhumé ; et sa mémoire est encore en bénédiction dans les parages voisins.

Dix-sept jours après la mort de ce vertueux prêtre, un autre ecclésiastique, qui appartient aussi à notre sujet, tomba entre les mains des ennemis de la religion, et eut la gloire de verser son sang pour la foi. Alexandre-Denis Girardot, chanoine régulier de la congrégation de Sainte- Geneviève, prieur-curé de la paroisse de La Rouaudière près de Craon, fut ce généreux martyr (i). Ses vertus pastorales et ses talents lui avaient mérité la vénération universelle dans la contrée qu'il habitait; il contribua puis-

(i) Né à Cumières, près d^Épernay, vers 1743, uomuié au prieurécure de la Rouaudière en 1783.

sammeot à y maintenir les vrais principes lors de Tmirasion du schisme. Il resta dans le pays, et au plus fort de iapersécution, il procura les secours de la religion à tous ceux qui réclamèrent son ministère. Après avoir édiappé aux perquisitions des révolutionnaires durant la Terreur, il fut surpris par la garde nationale de Graon le 16 mars 1796. On trouva sur lui une lettre qui parut indiqi]^r qu'il était en relation avec quelques royalistes; et aussitôt on le conduisit dans la prison de la ville. Il passa la nuit entière à se préparer à la mort et à exhorter les autres prisonniers à se disposer eux-mêmes à ce terrible * passage. Le lendemain, 27 ventôse an IV (jeudi 17 mars 1796), il fut condamné à mort par une commission militaire, comme partisan de la royauté, et surtout comme prêtre réfraciaire. On le conduisit immédiatement au lieu du supplice. En traversant une grande place, il se crut rendu sur le théâtre de son triomphe, et se mit à genoux ; maison le fit relever pour le conduire plus loin. Lorsqu'on voulut lui bander les yeux, il refusa cet adoucissement, renouvela le sacrifice de sa vie au Seigneiu:, et tomba sous vingt balles parties à la fois. Alexandre Girardot était âgé de cinquante- trois ans.

On arrêta en même temps que le serviteur de Dieu deux vertueuses sœurs , les demoiselles Delanneau , qui lui avaient donné asile, et on les conduisit dans la geôle de Craon avec lui. Sans la protection d'un honnête citoyen qui prit chaleureusement leur défense, elles auraient été condamnées à mort; mais elles subirent une sentence presque aussi cruelle pour leur cœur ; car elles durent assister au supplice de leur père en Jésus-Christ.

Les restes du martyr ont déjà obtenu im premier triomphe. En 1822, durant la mission qu'ils prêchèrent dans la ville de Craon, les jésuites de Laval firent recueillir les ossements du vertueux curé, ensevelis avec des signes qui permirent de les reconnaître d'une manière certaine. Au jour de la plantation de la croix ces restes précieux, déposés d'abord sous un arc de triomphe sur la promenade

Sii L'ÉGLISE DU MANS

publique, furent portés par des prêtres au chant des hymnes sacrées, sur un autel, au pied de la croix ; et là le prédicateur fit comprendre à un nombreux auditoire, au sein duquel se trouvaient plusieurs de ceux qui avaient contribué à la mort du généreux martyr, qu'il était devenu le protecteur de la ville en laquelle il avait versé son sang ; qu'il était constitué intercesseur pour les justes et pour les pécheurs, pour ses amis et pour ses ennemis. Il fit voir que la croix qui avait été son espérance pendant sa vie allait être son monument après sa mort. Les habitants de LaRouaudière étaient accourus en grand nombre pour assister à la cérémonie. Un missionnaire les reconduisit processionnellement jusqu'à leur église, où il déposa une relique du vénérable Alexandre-Denis Girardot. Elle fut placée avec pompe dans le sanctuaire, renfermée dans le mur près du maître-autel, et recouverte d'une inscription qui mentionne ces faits.

Le curé de La Rouaudière était mort le 17 mars ; le 22 du même mois Jean-Baptiste Julienne, jeime prêtre du diocèse de Séez, mais employé dans le diocèse du Mans, fut immolé aussi pour la foi. Il avait d'abord été placé par l'évêque de Séez, Jean-Baptiste du Plessis d'Argentré, auprès de messieurs de Couasnon, neveux du prélat. Au moment de la déportation, le jeune prêtre parvint à se soustraire aux recherches des ennemis de l'Église, et, se sentant rempli de zèle, il embrassa la vie pénible du missionnaire. Il alla se cacher dans la paroisse de Bazougers près de Laval, exerçant son ministère dans tout le voisinage avec une ardeur qui ne se ralentit point. Le 22 mars 1796 des soldats d'une colonne mobile se mirent à sa poursuite, et parvinrent à l'atteindre. Il leur oiFrit quelques pièces d'or qu'il portait sur lui, pour obtenir sa liberté ; ces misérables prirent l'or, et n'en fusillèrent pas moins leur prisonnier, à l'instant même, et dans le champ où ils venaient de l'arrêter, sur la paroisse de Bazougers. Son corps fut inhumé dans le cimetière. On dit qu'il n'avait que trente-trois ans lorsqu'il mourut.

lant aux auteurs de ce lâche assassinat, aucune poursuite, cune recherche ne vint les incpiiéter. Les prêtres de notre •cèse ne pouvaient-ils pas dire comme les chrétiens du ips de TertuUien : o Nous sommes l'objet d'une chasse pie qui tantôt nous tient en arrêt au glte^ et tantôt is poursuit de loin comme le timide gibier des forêts ? Nos ipsi ut lepores destinata venatio^ de longinquo obsi-

Jn quatrième prêtre de notre diocèse mérita de recer la couronne du martyre dans les mêmes jours, c'estire durant la semaine sainte, Pâques étant cette année 17 mars. Il se nommait Jean Héroux, et il était curé de aux depuis le mois de mai 1787. Il était né à la Barot-Gondouin en 1748, avait fait de fortes études à Ans, et y avait pris ses degrés en théologie. Aussitôt après âr reçu le sacerdoce, il remplit les fonctions de vicaire i Chapelle-au-Riboul, puis à Conlie, à Saint-Mars-lalyère, à Torcé, et en 1778 à Montenay. 11 fut successinent proposé pour les ciues de Ponthouin et de la aception-en-Passais ; mais il ne fut jamais pourvu cano- {uement de ces deux bénéfices. Il mérita constamment ^time de ses supérieurs, qui le considéraient, selon leurs opres expressions, comme a un prêtre pieux, aimant le ivail et fort zélé. » II ne mérita pas moins le respect Taffection des populations auprès desquelles il remplit le int ministère.

La considération que sa science et sa vertu lui avaient

^nquise en peu de temps dans le pays, le désignait à la

aine des révolutionnaires de la contrée ; il dut se retirer

i Laval après avoir refusé le serment, ainsi que son vicaire ;

ï^ils furent déportés à l'île de Jersey. Il passa de là en

fepagne, et il y reçut un accueil très-favorable de la part

4tt vénérable évêque de Placencia en Estramadure, don

k»eph Gonzalès Laso. Ce pieux et savant prélat logea le

^de Préaux dans son propre palais, où il avait égale-

inent recueilli l'archevêcpie d'Auch, Louis-Apollinaire de

laTour-du-Pin-Montauban. Malgré ces avantages, Jean

Héroux ne perdait point de vue ses paroissiens; jour et nuit il était préoccupé des dangers que couraient leurs •âmes, principalement sous le rapport de la loi. Peu de temps après la première pacification, en avril 1795, il quitta Placencia, et il arriva dans le diocèse du Mans vers les mois de juillet ou d'août de la même année. U brûlait du désir de rentrer dans sa paroisse ; mais l'approche lui en était interdite par le voisinage de Ballée, dont l'exaltation démagogique était redoutée dans tous ces parages. Jean Héroux prit un moyen terme : il parcourut les campagnes les plus rapprochées, et surtout il se tint dans la ville de Sablé, où ses paroissiens venaient le trouver les jours de foire et de marché. Durant les mois d'octobre et de novembre, il réconcilia un nombre considérable de pécheurs. Infatigable dans son zèle, il visita tous les hameaux dans un rayon fort étendu. La nuit comme le jour, il allait de village en village, de cabane en cabane; il n'attendait pas que l'on vint réclamer son ministère : il volait au-devant des âmes égarées : et Dieu bénissait ses travaux par des fruits innombrables.

Il continua ce pénible et consolant apostolat sans rencontres fâcheuses jusqu'à la fin du carême de 1796. Le retour des fêtes pascales lui donnait une ardeiu' nouvelle pom* ses fonctions; et il préparait grand nombre de fidèles à remplir leiu^ devoirs, lorsqu'il tomba entre les mains d'un détachement de la garde nationale de Château-Contier. Il fut conduit dans cette ville et renfermé en prison. Château-Gontier n'avait qu'un tribunal civil et un juge de paix. On le fit comparaître devant l'un des juges et subir un interrogatoire, pour décider si l'on devait le traduire au tribunal criminel du déparlement de la Mayenne, siégeant à Laval. Le magistrat lui demanda s'il avait prêté le serment exigé par la loi ; il déclara que sa conscience le lui avait interdit. « Que faisais- tu dans ce pays ?» dit le juge. « Depuis ma rentrée en France, répliqua le saint confesseur, j'enseignais le catéchisme à la jeunesse, et je réconciliais les pécheurs avec Dieu. » — a Tu as donc émigré? » —

«Non; j'ai été déporté en vertu de la loi* du 26 août 1792. » — « Pourquoi es- tu rentré? » — « Je m'y suis cru obligé en conscience , pour remplir mes devoirs de ministre de Jésus-Christ. » — o Que prétendais-tu ?» — « Prêcher la paii, Tunion et la concorde, lés commandements de Dieu et de l'Église. » Ces réponses furent traitées d'insolentes et de séditieuses ; et on lui appliqua l'épithète alors plus banale que jamais de fanatique. U fut décidé qu'il devait être traité comme émigré rentré, et envoyé à Laval pour être jugé par le tribunal criminel.

Le lendemain Jean Héroux partit pour Laval, suivi d'un jeune homme de dix-sept ans qui s'était attaché à lui par vénération pour sa vertu, et qui ne voulut jamais consentir à le quitter. Us marchaient à pied, le curé de Préaux ayant les menottes aux mains comme im criminel. Arrivé à une demi-lieue de la ville de Chàteau-Gontier, l'escorte Stune halte, déclara aux deux serviteurs de Dieu que leur heure suprême était sonnée, et les fusilla sur-le-champ. Les deux cadavres étaient restés sur le chemin ; le lendemain un laboureur du voisinage les chargea sur sa charrette, et les conduisit dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu de Chàteau-Gontier, où ils furent jetés dans la fosse commune. Par une complicité njorale trop évidente, l'administration assuma la responsabilité de cet odieux assassinat ; elle ne fit aucune enquête sur l'événement qui révoltait toutes les consciences honnêtes ; elle continua à fraterniser publiquement avec les hommes qui avaient trempé leurs mains dans le sang de ces deux innocentes victimes. C'étaient en effet les magistrats qui donnaient le signal de ces odieux forfaits. La veille même dujom*qui éclaira le meurtre de Jean-Baptiste Julienne, l'administration du département de la Sarthe extraordinairement assemblée pour délibérer sur les mesures urgentes de salut public, prescrivit à toutes les municipalités, et sous leur responsabilité personnelle, les mesures les plus extrêmes pour la 'Perche des prêtres, religieux, frères convei'S et autres compris par eux dans la catégorie des ecclésiastiques non

soumis ou rétractés ; elle mit en permanence la | merie et la force publique à sa disposition, et c des fouilles et des visites domiciliaires, qui eurent ] efiet dans toutes les communes avant le mois rév se renouvelèrent plusieurs fois depuis. Au Mans, h jour, on fouilla vingt-six maisons dans lesquelles c rait trouver des prêtres, et spécialement Joseph Pierre-René Huard, curé dé la Couture, et le docteu çois Chevallier. Le curé de la Couture n'était pas rentré au Mans ; les deux autres ne tardèrent pas aiTêtés et renfermés dans la geôle.

L'administration centrale du département de la M ne se montrait pas moins persécutrice à l'égard du même schismatique. Ainsi le 24 ventôse an IV 14 mars 1796) elle écrit au ministre de la police g qu'un détachement de volontaires s'était rejidu e Saint-Sulpice pour arrêter le curé (intrus), qui ne pas soumis à la loi du 7 vendémiaire. Interrogé de tribunal criminel, il déclara que la loi n'ayant pas bliée dans la commune, il ne pouvait la connaître; < renvoyé dans sa paroisse, mais par ordre du m Dans une circulaire du 11 germinal (jeudi 31 me magistrats de la Mayenne transmettent à toutes les r palités un ordre impératif de refliercher et arrêt les prêtres non assermentés ou rétractés, eussent-ih prêté de nouveau le serment après leur rétractatioi mesure comprenait beaucoup de clercs qui ne ta pas à remplir les maisons de détention du Mam Laval. Plusieurs après un temps plus ou moins trouvèrent la mort ; mais ce qui arriva à Charles Roussel mérite d'être raconté. On jugera par cet e: de la justice que l'on rendait aux prêtres.

Cet ecclésiastique fut arrêté le 22 ventôse (sara mars 1796) dans le bourg de Nouans, avec André mont (1). Celui-ci venait d'être ordonné à Paris, ]

(1) Né à Bourg-le-Roy en 1771.

évéque catholique, probablement par notre compatriote Jean-Baptiste de la Tour-Landry, évêque de Saînt-Papoul. Us avaient l'un et l'autre en 1793 subi la déportation à Rambouillet ; il y avait à peine un an qu'ils avaient recouvré la liberté ; ils furent traduits devant un conseil de guerre au Mans: ils proposèrent un déclinatoire; on n'y eol point d'égard ; leurs juges nés, leurs juges de droit, les membres du tribunal du Mans invités à les réclamer gardèrent im profond silence, assumant par là la responsabilité d'une justice fort équivoque. Mais pourquoi traduire devant un tribunal criminel, et bien plus encore devant une commission militaire, des citoyens dont la conduite, en supposant avec les décrets tyranniques de la Convention et du Directoire qu'il y eût délit, devait ressortir d'un tribunal civil ? C'est que Ton voulait les assimiler aux insurgés qui occupaient le pays et aux émigrés rentrés. La loi inexorable du temps prononçait la peine de mort contre ces deux classes de prévenus ; en rangeant les prêtres non assermentés sur la même ligne, on en délivrait la République sans difficulté.

Cependant on ne pouvait alléguer contre nos deux ecclésiastiques aucun grief fondé, même selon les décrets de la Convention; on va donc les condamner en qualité d'émigrés rentrés : ils n'ont jamais quitté le territoire français ; mais les pièces qui prouvent en leur faveur sont restées à Rambouillet; on balance à leur laisser le loisir de les rédamer. Leur défenseiu: peint énergiquement combien est terrible la responsabilité d'une sentence de mort basée sur des preuves ailssi peu certaines et dans de telles circonstances ; on lui propose de faire à ses frais et à Tinstant le voyage de RambouiUet. D'autres accusés réclament sa présence au Mans ; il ne peut accepter : mais à force d'énerpe, il obtient enfin un délai. Les pièces justificatives venues, le conseil à la pluralité de cinq voix contre quatre Tû votaient pour la mort, constate que l'on ne peut faire àAndré Chaumont, non plus qu'à Charles- Julien Roussel, d'autre reproche que celui d'être prêtres, et en consé-

quence les condamne à la détention jusqu'à la paix. Traîné dans les plus obscurs cachots, Charles-Julien Roussel (i)'se sent bientôt attaqué dans le principe même de la vie par les miasmes pestilentiels qu'il respire dans un cloaque affreux ; entouré de moribonds, il ne peut obtenir aucun soulagement, et il suscombe au bout de peu de temps. L'autre ne put faire entendre ses réclamations durant plusieiu's mois. Enfin le tribunal de cassation brise ses chaînes le 25 lévrier 1797, et déclare le jugement rendu par le conseil militaire, séant au Mans le 8 floréal an IV (mercredi 27 avril 1796), incompétemmentrendu(2). Ainsi l'une des victimes de la sentence inique avait succombé à ses souffrances endurées avec joie et résignation pour la confession de la foi. A l'époque qui précéda Constantin, il y avait dans les Églises des clercs spécialement chargés d'informer chaque jour l'évêque de la mort des martyrs ou de ceux qui, selon l'expression de saint Cyprien, de la prison passaient à l'immortalité : a de carcere ad tmmortalitatem transibant (3). » L'Église, en effet, a toujours regardé comme de vrais martyrs ses enfants qui mouraient dans les cachots pour la cause de la religion.

A peine rendu à la liberté, André Chaumont reprit avec ime ardeur que le secours du Ciel pouvait seul inspirer et soutenir, les travaux de son laborieux ministère. Depuis Pâques 1795 jusqu'au mois de septembre 1797, il exerça les fonctions de curé à Bourg-le-Roy avec le titre de desservant. 11 parcourut aussi beaucoup de paroisses dans les environs de Marolles-les-Braults et de Fresnay-le-Vicomte. Il tenait avec soin les registres des baptêmes qu'il avait conférés et des mariages qu'il avait bénits. Quoiqu'il se cachât avec toute l'attention possible, il lut encore une

(i) Né à Domfronten 1753, vicaire à Grand-Champ^ puis à Nuillé- 8ur-0uette. Nous ignorons où il était vicaire au moment delà Révolution.

(*) L'Espion de la Sarthe, 23 février 1797.

•3) Epistola XII.

lisi.:^.

iî? arrêté à Saini-Christophe-du-Jambet. Les soldats de colonne mobile qui le saisirent, résolurent de s'en déjTasser tout aussitôt, selon la marche expéditive qu'ils aient adoptée à l'époque. Sans information, sans jugeent, sur la simple constatation de son caractère de prêî, un caporal le condamnait à mort, et ses hommes le ssaient par les armes sur-le-champ. On évitait ainsi les Mutions sanglantes qui avaient effrayé les villes et ré- Ité les populations. André Chaumont allait être fusillé ; lis il parvint à rompre ses liens et s'enfuit. Il reçut itefois un coup de baïonnette qui lui traversa la main de rt en part, sans que sa course en fût ralentie un moment. Ceux-là aussi méritent d'être rangés parmi les témoins la religion divine et de ses dogmes sacrés, qui sont orts des souffrances et des misères endurées en se calant, pour secourir les fidèles et éviter les mains des perjcuteurs. Tel fut le sort de plusieurs missionnaires qui iccombèrent en cette année 179G dans notre diocèse. On igBale en particulier Pien^e-Silvestre Voille, vicaire à llermont près de La Flèche. Par dévouement pour les mes il était resté dans le pays au moment de la déporlaion à laquelle il était condamné, ayant constamment rewséle serment schisraatique ; un grand zèle secondé d'un aient remarquable pour la prédication lui permit de rendre d'immenses services. Mais à la fin, après plus de quatre uis passés en endurant des privations de tout genre, il succomba dans les environs de La Flèche.

Les vrais révolutionnaires, ceux qui rêvaient l'établissement de leur système de destiniction par l'anéantissement complet du catholicisme, eurent bien d'autres joies durant les mois d'avril, de mai et de juin 1796 ; les cap- ^ que l'on opérait chaque jour leur apportaient un redoublement de satisfaction. Mais aucune prise ne leur fut aussi agréable que celle de Martial de Savignac, curé de ^^iges, dont nous avons déjà plusieurs fois parlé, et qui ta arrêté le iO fioréal (29 avril 1796.) l^puis le jour où il s'était échappé de la maison des

StO L'ÉGLISE DU MANS

cordeliers de Laval, ce courageux confesseur de la foi était resté caché daas sa paroisse de Vaiges, y remplissant son ministère, et ne le refusant jamais aux habitants des paroisses voisines qui le réclamaient. Il eut plusieurs fois occasion de l'exercer auprès des soldats de l'armée royale ; son zèle l'engagea même à aller administrer de! blessés jusque sur le champ de bataille ; c'est ce qu'il fi notamment lors d'une affaire importante qui eut lieu i Bazougers, au commencement de i795. Ce fut une occa sion aux révolutionnaires de publier qu'il était chef d( chouans, et qu'il portai t les armes avec eux. Le 29 avril 1 796 il se trouvait à Bazougers, et récitait son bréviaire dan un jardin, lorsqu'il vit des soldats venir vers lui; et il juge; qu'il était découvert. Pour ne pas compromettre les per sonnes qui lui donnaient asile, il se hâta de passer dan un pré voisin. 11 demandait tous les jours à Dieu de n causer de malheur à «personne ; et c'était la seule craint à laquelle son âme courageuse parût accessible. Prompte ment arrêté, il fut conduit dans le bourg de Meslay, où s trouvait le cantonnement principal de la troupe ; il y subi im interrogatoire, et passa la nuit dans une maison parti ticulière. On l'y laissa toute la journée suivante ; mais pou la nuit on le renferma dans une étable à porcs. Le i" ma il fut conduit à la geôle de Laval , et aussitôt mis au cachot Personnifiant dans le cm*é de Vaiges le double objet d leur haine, la religion et la royauté, les ennemis de l'oi dre n'oublièrent rien pour rendre sa mort inévitable i prompte. Ce prisonnier excitait au même degré Tintera chez les honnêtes gens, et la fureur chez les révolutioi naires. Durant une semaine toute l'attention de la ville d Laval et de plusiem'S paroisses des environs était entière ment absorbée par la cause de Martial de Savignac. 0 faisait tout ce qu'il était possible de tenter, d'im côté poi lui sauver au moins la vie (I), de l'autre pour assurer s€

(1) L'ancien juge criminel de Lavai, Martin de Ligonièrc, n'épa gna aucune démarche pour sauver le curé de Vaiges.

supplice. En attendant, le vénérable prêtre était traité en véritable chef de chouans, et son procès s'instruisait selon les formes militaires. On apprit bientôt qu'il serait jugé par une commission militaire composée de dix-huit membres de tous grades, dont l'accusé pouvait récuser la moitié ; on c>onnut les noms d'assez bonne heure pour s'introduire auprès de plusieurs d'entre eux, et pour savoir ceux qu'il était à propos de récuser : ainsi les catholiques conçurent quelque espérance.

Les débats s'ouvrirent le 7 mai, à deux heures de l'aprèsmidi. Plus occupés du grand caractère que déploya le curé de Vaiges que des détails de la procédure, les tiémoins dans leurs relations ont laissé peu de renseignements sur ce dernier point. On sait néanmoins par un rapport contemporain qu'il y eut deux chefs d'accusation : i° de n'avoir pas obéi aux lois de la déportation ; 2** d'avoir fait partie des rassemblements de chouans. On s'occupa peu du premier, qui n'aurait entraîné que la peine de déportation; et tout l'intérêt du débat porta sur le second. Dans son interrogatoire, Martial de Savignac déclara qu'il ne s'occupait que de son ministère, et non des affaires politiques, et qu'il n'avait jamais porté d'armes sur lui, même pour sa défense personnelle. Interrogé s'il avait eu des entrevues avec les chefs des chouans. « Je ne les ai jamais cherchés, répondit-il. S'ils sont venus quelquefois me trouver dans ma retraite, et si j'ai eu occasion de leiu* donner des conseils, je n'ai eu d'autre désir que de procurer la paix et d'arrêter l'effusion du sang, en prêchant le pardon à ceux que vous nommez vos ennemis. » Des témoins et quelques pièces écrites furent produits pour établir les relations du curé de Vaiges avec les royalistes. La défense fit aussi entendre des témoins qui déclarèrent que l'accusé leur avait sauvé la vie en intercédant pour eux auprès des chouans. Ses amis avaient choisi deux défenseurs (1) qui plaidèrent avec beaucoup de zèle et de talent. Enfin la sentence, ren-

(1) Defermon et Hubert.

ÎIL — 21

an L'ÉGLISE DU MANS

due à huit heures du soir^ condamnait Martial de Savignac à quinze années de fers ; et elle comblait les vœux les plus ardents de tous les catholicjues.

Mais cette joie fut de courte durée. Ce jugement mihtaire devait être soumis à un conseil de révision. Le 8, ce conseil se réunit à huis clos^ cassa le jugement et nomma ime nouvelle commission, qui s'assembla dès le lendemain matin en séance pubUque. Toutes les mesures étaient prises pour une condamnation capitale. Les défenseurs portèrent la parole avec le même courage que la surveille ; mais on les interrompait à tout moment. La plus vile populace rassemblée près du palais criait : Moii au tyran. Déjà le jour du premier jugement elle avait manifesté sa haine contre le confesseur de la foi, et avait essayé de se jeter sur lui, lorsqu'on le reconduisait à la geôle. EUe obtint l'objet de ses vœux : Martial de Savignac fut condamné à être fusillé dans les vingt-quatre heures ; car en tout il fut traité comme miUtaire.

Ses derniers moments et sa fin chrétiennement héroïque ont été racontés par une amie dévouée, qui en envoya le lendemain même le récit à un frère qu'elle avait à Paris. - Nous transcrivons cette page simple et touchante. Après -^

avoir rapporté le jugement, elle ajoute : « M. le curé ren

tra au château (la prison) et aborda tranquillement 1< autres prisonniers. Il demanda à M"' Loyand, qui a entrées libres, si elle croyait qu'on lui accordât un de ses^ confrères qui sont détenus dans une maison particuUèrer ^ il lui avait fait la même demande dès le matin. Cette d( moiselle alla chez le général, et obtint la peniiission di faire conduire un prêtre dans le cachot de M. le curé, celle d'y rester elle-même toute la nuit. Pareille consola j^ tion n'avait encore été accordée à aucun condamn^^i M"* Loyand porta des livres, un cierge et de l'eau bénite i dans le cachot. » Nous ajouterons ici un détail importanzv:. omis par la narration : le prêtre qui fut conduit à la geôl du curé de Vaiges était Claude-Anne Le Tort, curé de Ji vigne, un des ecclésiastiques transportés à RambouilN

en 1793, et détenu alors dans la maison au bas de la rue Eienaise. Jeanne Loyand avait obtenu pour lui la permission de célébrer la messe dans le cachot de son confrère ; mais à onze heures du soir, le général Genney donna Tordre de reconduire sur-le-champ Claude Le Tort à la maison de détention. Il dit qu'il ne savait pas comment il avait pu permettre l'entrevue des deux prêtres, et que cela le compromettait grièvement, a M. le curé , continue la lettre, soupa tranquillement avec elle (M"* Loyand). Ils prièrent ensemble, s'entretinrent de la mort; il lui expliqua ses dernières volontés, qu'il avait déjà écrites, lui dit de me donner tous ses papiers, lui parla avec tendresse de ses paroissiens, et plaignit le chagrin que j'aurais de sa mort. Quand il voyait pleurer cette digne fille, il la reprenait en riant. Il lui fit ime telle impression, qu'elle finit par devenir presque joyeuse de sa mort. A sept heures du matin, il écrivit une lettre fort belle à ses paroissiens, et envoya savoir à quelle heure on viendrait le chercher ; c'était onze hernies et demie. Il m'écrivit alors, ainsi qu'aux demoiselles chez qui il fut pris. Il déjeuna avec appétit. Il se remit alors en prière. Il témoigna de la satisfaction quand M"" Loyand lui dit que nous lui faisions faire un cercueil, et que je préparais son suaire. A onze heures, il dit les prières des agonisants et les actes avant la mort. Quand on vint le chercher. M*** Loyand lui demanda sa bénédiction; il la lui donna, lui dit adieu, le sourire sur les lèvres, et marcha au supplice les mains jointes, la tète nue, et priant Dieu. Arrivé sur la place du Gast, il se mit à genoux. On lui demanda s'il voulait qu'on lui bandât la vue ; il répondit : Faites ce que vous voudrez. On lui mit un mouchoir sur les yeux ; il éleva les mains au ciel, les joignit, tomba au premier coup. Le zèle de ses amis et la rage de ses ennemis ne se sont pas éteints avec sa vie. Son corps fut insulté pendant qu'on le portait au cimetière ; mais on l'enferma dans la chapelle, et il a été enseveli avec respect. Tout le soir et la nuit il y a eu des fidèles sur son tombeau; la terre imbibée de son sang a été recueillie ; les fossoyem*s

mènent les fidèles dans la chapelle, pour y essuyer le brancard et le pavé, avec des mouchoirs. J*ai un linge teint de son sang et ime boucle de ses cheveux. Je lui avais fait demander le matin qu'il me donnât de ses cheveux ; il répondit qu'il n'avait pas assez souffert, et il m'envoya seulement son petit portefeuille, qui lui servait de bourse pour porter les sacrements. Je me suis pourtant procuré ce que son humilité me refusait. Sa mémoire est profondément gravée dans mon cœur. Je l'ai suivi pas à pas dans son agonie. Nous avons disputé son sang goutte à goutte : la fiu^eur et la force nous l'ont arraché. Il est plus heureux que nous. Dieu soit béni ! Je le prie de garder ma lettre ; je n'aurais pas la patience de la copier : et il sera peut-T^tre utile un jour d'avoir des détails aussi exacts de la mort de notre cher ami.»

Le récit précédent fait mention d'une lettre écrite aux habitants de Vaiges; voici cette lettre :

« De ma prison, ce 10 mai 1796, à sept heures da matin.

« Encore quelques heures, mes chers paroissiens, et je n'existerai plus. Mes plus grands regrets sont de me séparer de vous. Nos ennemis communs ont cru qu'en frappant le pasteur ils disperseraient facilement le troupeau; mais j'espère qu'il n'en sera pas de même. J'espère que les principes de religion dont vous avez toujours fait profes-' sion, resteront toujours gravés dans vos cœurs ; que mon sang qui va être versé, pour mon attachement aux mêmes principes, ne servira qu'à vous affermir. Souvenez-vous, mes amis, rpie c'est dans les dernières années de la vie que l'on sent tout le prix de la rehgion. C'est elle qui nous fait supporter avec résignation les pei'sécutions auxquelles nous pouvons être exposés. Ne vous attristez donc pas sur mon état ; la seule chose que je vous demande, c'est de ne pas m'oublier dans vos prières. Recommandez- moi, je vous prie, à ceux qui m'ont témoigné tant d'intérêt, dans ces derniers moments. Cessez de vous alai'mer sur mon

DURANT LA REVOLUTION. aS5

sort. La religion pour la défense de laquelle je meurs, doit vous fournir tous les moyens de consolation dont vous pourriez avoir besoin. Préparez-vous aussi à mon exemple à faire le sacrifice de votre vie, pour le soutien de cette même religion, si les circonstances où vous pourrez vous trouver l'exigent. Quand il s*agit de sa foi, on ne doit jamais la trahir. Souvenez-vous que Jésus-Christ nous avertit que ceux qui rougiront de le confesser devant les hommes, il les désavouera devant son Père.

ce Adieu, mes chers paroissiens, ce sont là les dernières paroles que vous recevrez de moi.

a De Savignag, curé de Vaiges. »

a La mort de M. de Savignac, dit Isidore Boullier, produisit une profonde sensation; et ce vénérable prêtre a laissé des impressions ineffaçables dans la mémoire des contemporains. Les fidèles le considéraient aussi comme martyr. Il est vrai qu'il fut condamné pour des faits politi<[ues; mais il est évident que sa qualité de ministre de la religion fut la vraie cause de sa mort. Son zèle pour le salut des Ames, et le désir de remplir ses devoirs de prêtre et de pasteur, étaient les seuls motifs qui le conduisirent quelquefois au milieu des combattants. Si ime balle l'eût • atteint sur le champ de bataille, lorsqu'il donnait les secours de la religion à des mourants, on le considérerait comme martyr de son devoir et de sa charité ; il a été mis à mort pour avoir souvent rempli ce saint ministère ; pourquoi lui refuserait-on cet honneur? »

Un événement qui se passa quelques jours seulement après la mort du cm^é deVaiges prouva évidemment que le zèle seul qu'il avait déployé en maintes occasions était la cause de la haine que les révolutionnaires lui portaient, et par suite de sa mort injuste. Parmi les ecclésiastiques orthodoxes qui tombèrent entre les mains des anarchistes le 28 floréal an IV (mardi 17 mai 1790), un prêtre insermenté, nommé Bordeaux, fut arrêté par la gendarmerie de Laval,

à Grenoiix, où il vivait sous la protection d'une compag^ de chouans; on trouva dans sa cachette un calice et < ornements sacerdotaux; il ne fut point soumis à une ce mission militaire, et fut seulement retenu en prison.

Des faits comme le meurtre de Martial de Savigi remuaient les entrailles d'une population chrétienne loyale; ils étaient propres à ranimer la guerre civile faut dire aussi, les cantonnements militaires placés d. tous les gros bourgs du Bas -Maine continuaient de conduire comme en pays ennemi, et n'épargnaient auc genre de vexations à l'égard des malheureux habitants. 21 prairial (9 juin), le maire et les officiers municipé d'Astillé portèrent plainte à l'administration centrale département contre les troupes qui résidaient à Cossé- Vivien. Elles s'étaient jetées, sans provocation aucune Astillé, avaient commis des pillages sur tout leur passa/ avaient lacéré et détruit les registres des baptêmes et mariages, et mis à sac plusieurs fermes. La paroisse Saint-Mars-sur-la-Futaie fut quatre fois en l'espace quelques mois visitée par des gardes mobiles et livré» d'horribles pillages. Rotureau, agent national, pour s'^ opposé à ces désordres, fut sur le point d'être fusillé i De semblables excès étaient constatés fréquemment par autorités républicaines, mais jamais réprimés. Ces ve tions avaient obligé dès le principe les paysans à s'arm elles avaient donné l'essor à la guerre civile, et, en continuant, elles l'empêchaient de s'éteindre.

Il y eut néanmoins une suspension d'armes de la p des chouans dès les premiers jours de juin. Les memli de l'administration du département de la Mayenne é< virent le 16 prairial (samedi A juin) au ministre de la lice : « Aux troubles qui ont désolé le département s cèdent la paix et la tranquillité ; la très-grande majr)] des rebelles viennent de déposer les armes. » Les mêr

(1) Archives de la Mayenne. Administration centrale. Bureau police, séance des SI prairial, 22 et 23 piuYiôse an lY.

magistrats envoyèrent le 4 messidor (22 juin)| une circulaire qui disait que, la paix étant rétablie partout, il n y avait plus d'obstacle à tenir les foires dans les lieux où eUes devaient se rassembler. Quelques jours auparavant le général Watrin, qui commandait au Mans, et qui, soit dit à sa louange, avait contribué puissamment par sa conduite conciliatrice à l'apaisement des esprits, publiait une proclamation pour préconiser la paix. Aussi on lisait dans les Affiches du Mans du 5 messidor -an IV (23 juin 1796) : f La paix règne enfin dans les cantons de notre département. Les chouans viennent tous les jours se rendre avec armes, et reconnaître la République. Les routes, depuis si longtemps désertes, sont actuellement remplies de citoyens qui viennent aux marchés et voyagent librement pour leurs afiFaires. La joie éclate sur tous les visages; ce n'est plus que jeux dans les communes. 11 semble que nous soyons dans un nouveau monde. »

Cette paix malheureusement l'ut de courte durée ; et ce furent encore les provocations hostiles des troupes républicaines qui en amenèrent la rupture. Lorsque tout était tranquille dans le pays, plus d'un mois après que les royalistes avaient remis leurs armes , le 5 thermidor (23 juillet) ladministration centrale du département de la Mayenne constatait que les soldats des cantonnements voisins du Ribay exerçaient dans ces contrées des pillages, et des vexations propres à soulever l'indignation du peuple.

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