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« Fait et prononcé lesdits jour et an que dessus, dans la salle ordinaire des séances de la commission révolutionnaire provisoire où étaient présents »
En quittant la salle du tribunal où il venait d'entendre sa sentence, Louis Chadaigne chanta ce cantique qui exprimait si bien les sentiments dont il était animé :
Vive Jésus I vive sa croix ! Oh! qu'il est bien juste qu'on l'aime!
Puisqu'on expirant sur ce bois, Il nous aima plus que lui-même.
Disons donc tous à baute voix :
Vive Jésus! vive sa croix!
Les quatre condamnés furent conduits dans une salle du greffe où on leur coupa les cheveux, et où ils restèrent assez de temps seuls pour que le prôtre put entendre les confessions de ses trois compagnons. Ils partirent ensuite tous quatre pour le supplice. Le calme et la sénérité brillaient sm* leur visage ; André d'Orgueil adressait quelques paroles aux autres pour les fortifier. Louis Chadaigne monta le premier à Téchafaud, sans dire im seul mot. Sa fille fut immolée immédiatement après lui. En entendant le couteau tomber sur la tête de son père, elle pâlit; André d'Orgueil fit un pas vers elle et lui dit : « Il est au ciel ! Ma fille, du coiurage ! » Elle ne répondit qu'en reprenant subitement toute sa sérénité. Elle tenait constamment les yeux élevés au ciel. Pendant qu'on l'attachait sur la planche teinte du sang de son père, on l'entendit distinctement prononcer ces paroles d'un ton affectueux : a Jésus, ayez pitié de moi! Jésus, pardonnez-moi ! Jésus! mon amour! Jésus, Jésus, Jésus!... » Le fatal couteau an'ôta la suite de cette fervente prière. La veuve Boulay, au moment de gravir l'escalier de la guillotine, entonna d'une voix claire et sonore le cantique :
Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours.
Elle continuait encore pendant que les bourreaux la liaient à la planche. On remarqua une circonstance qui prouvait toute sa présence d'esprit, et la paix de son âme au moment du sacrifice. Arrivée à ces mots :
Et quand ma dernière heure Viendra fixer mon soit,
elle fit un heureux changement, qui les rend bien plus applicables à la circonstance, et elle chanta :
Voici la dernière heure Qui Ta fixer mon sort ; Obtenez que je meure De la plus sainte mort !
André-Charles d'Orgueil fut exécuté le dernier. 11 avait une taille élevée, un port noble et une belle figure ; il mon- U à Téchafaud avec un air de dignité qui frappa les assistants. 11 se tourna vers le peuple en s'écriant : a Vive la Religion! Vive le Roi I »
L'exécution de ces quatre justes produisit une profonde impression sur les spectateurs. Pouvait-on trouver rien qui retraçât plus vivement l'immolation des premiers héros du Christianisme, des fondateurs de notre foi? Aussi des révolutionnaires très-ardents avouaient eux-mêmes en avoir été touchés. Les circonstances en furent religieusement recueillies, et se sont fidèlement conservées dans la mémoire des contemporains.
Après cette journée sanglante la commission révolutionnaire suspendit ses exécutions durant sept jours. Le 47 messidor (samedi 5 juillet 1 794) elle fit mettre à mort un royaliste du Bas-Maine, et le lendemain, dimanche, deux autres royalistes du même pays, et un vieillard de quatrevingts ans, de la Loire-Inférieure.
Les villes de Craon et de Château-Gontier n'avaient pas eùùOTB été visitées par la conunission révolutionnaire ; elle s'y transporta avec l'appareil et le cortège qui la suivaient partout.
A Craon, où elle se rendit craborcl, elle tint septsc^ance?, les 25, 27, 28 et 29 messidor, les 1 ", 3 et 6 thermidor, (depuis le dimanche 43 juillet juscpi'au jeudi 24 du m^me mois) ; elle immola dix-sept victimes, parmi lesquelles il y avait quatre femmes et im jeune clerc, Alexandre Beaudoin, figé de vingt-quatre ans. 11 était né au sein d'une famille où les vertus chrétiennes étaient héréditaires. Il fit ses études au collège de Château-Gontier, et il y laissa une mémoire vénérée, h ce point que Basile Horeau, digne appréciateur de la vertu et du mérite, recevant dans son collège, après plus de trente ans, im des neveux de notre martyr, s'écria en lui tendant les bras : o Soyez le bien venu, mon enfant; car vous avez dans le ciel im oncle qui répandit dans cette maison les parfums les plus exquis de grâces et de vertus. » L'exercice habituel de la contemplation et des bonnes œuvres avait développé dans son cœur les dons précieux que le Saint-Esprit y avait déposés. Il venait de terminer à Angers son cours de philosophie; il n'avait encore reçu que les ordres mineurs, lorsque la tempête révolutionnaire le força à rentrer dans son village natal, où son mérite et sa vertu lui avaient acquis depuis longtemps l'estime de tous les habitants. Le curé légitime venait d'être chassé et remplacé par im intrus. Alexandre, malgré sa jeunesse, résolut de suppléer, autant qu'il était en lui, au défaut du pasteur véritable. Il se fit l'instituteur et le catéchiste des enfants de la paroisse, le garde-malade et le consolateur de tous les affligés. Cette conduite devait lui attirer la haine des révolutioûnaires. Us essayèrent d'abord de l'attirer à eux ; mais trouvant dans sa foi un obstacle à leurs projets, ils résolurent sa perte. Averti à temps, il se déroba à leurs poursuites, se cachant dans différentes fermes, et surtout dans celle de l'Angebaudière.
L'une des mesures les plus familières aux terroristes était de jeter en prison les parents de ceux qu'ils ne pouvaient atteindre : le père et la mère d'Alexandre Beaudouin, deux vieillards inoflensifs, furent conduits dans les cachots, sous la menace d'être promptement exécutés, si leur fils ne se livrait
lui-même. Dès qu'il fut mstniit du péril qui incombait à des tètes aussi chères, il vint se mettre à la disposition des bourreaux ; et quelques jours après ayant été traduit devant la commission révolutionnaire, il fut condanméàmort comme • mitié au sacerdoce, et conune instituteur à Congrier. b U hit conduit inunédiatement à Téchafaud. Son visage était rayonnant de la joie surnaturelle qui inondait son Àme. En quittant le prétoire, il entonna d'une voix sonore le Credo^ qu'il continua jusqu'au moment où ses membres furent attachés sur la fatale planchette. Sa mémoire est encore en vénération à Congrier et dans les paroisses circonvoisines.
Trois jours après avoir tenu sa dernière séance à Craon, la commission révolutionnaire était établie à Château- GoDtier, et du 9 au 22 thermidor (du dimanche 27 juillet au samedi 9 août) elle envoya à l'échafaud dix-huit victimes, parmi lesquelles il y avait cinq femmes, et l'une d'entre elles, Simonne Houdbinne, fenune Lévèque, avait soixante-huit ans.
Au nombre des personnes inmiolées dansces hécatombes, on distinguait Pierre Gougeon de Lucé, âgé de cinquante- Jeux ans. Avant de parvenir à cette fin tragique, il avait éprouvé une suite de calamités dont l'origine remontait à l'acte de charité par lequel il avait aixîuelli un prêtre catholique. Dès le mois de mars 1 793, Charles-René Dugué, docteur en théologie, ancien curé de Saint-Martin de Sablé (i), s'était réfugié chez Pierre Gougeon de Lucé, où il trouva une hospitalité généreuse et empressée. Il y fut surpris le jour de Pâques, qui cette année tombait le 31 mars, par les révolutionnaires de Dallée, et conduit en prison à Château- Gontier, ainsi que ses charitables hôtes. De là le prêtre fidèle fut transféré à Laval avec les prêtres infirmes et sexagénaires, et il subit avec eux la dure déportation de Rambouillet. On rendit la liberté à Pierre de Lucé et à sa
(1) Né à Brûlon, curé de Saint-Martin do Sablé, de 1762 à 1781. Son iaccesseur était Urbaio-I'Iulrope Houdebert. Charles Dugué était resté à Sablé; il se relira d'abord au Mans, et après la déportation à fUmboailiet il revint à Sablé, où il travailla avec beaucoup de zèle.
femme; la loi atroce contre les persomies qui cachaient les ecclésiastiques non assermentés est postérieure de plusieurs mois. En rentrant chez eux de Lucé et sa femme trouvèrent leur maison complètement vide ; tout avait été vendu ou mis au pillage. Devenu suspect aux révolutionnaires et averti de leurs desseins contre sa vie, Pierre de Lucé n'osa plus demeurer chez lui, surtout depuis que la guerre contre les catholiques et les royalistes se fut allumée avec plus de fureur ; il erra durant plusieurs mois à travers les campagnes, et fut enfin arrêté dans une ferme de Souvigné par la colonne mobile de Sablé, et de là conduit à Château-Gontier, où il attendit dans les fers l'arrivée de la commission révolutionnaire. Aimé de tous ses concitoyens durant sa vie, cet homme de bien fut vivement regretté après sa mort.
Au moment où la colonne mobile s'empara de Pierre Gougeon de Lucé, il était caché dans un grenier avec sou fils Pierre-Ambroise, et les miliciens recherchaient le fils aussi bien que le père ; mais le jeime homme parvint à se dérober à leurs perquisitions en se cachant sous des fagots ; Dieu le réservait pour être un ouvrier utile à son Église. 11 est mort curé de Sablé le 7 octobre 1830, âgé de soixanteneuf ans.
Le sanglant tribunal fit encore paraître devant lui toute ime famille composée de JeanMahier, père, âgé de soixante ans; Marie Tanranne, sa femme, âgée de soixante-quatre ans ; Jean Mahier, leur fils aine, âgé de vingt-sept ans ; Marie Mahier, leur fille, âgée de vingt-deux ans ; et Louis Mahier, le plus jeune des enfants, âgé de moins de seize ans. Us avaient tous été jetés en prison sous l'inculpation d'avoir exercé la charité envers les chouans et de leur avoir donné à manger. Louis Mahier ne fut pas enveloppé dans la condamnation de ses parents, à raison de son âge. Sa sœur Marie montra le courage le plus viril jusque sur l'échafaud, et elle ne cessa d'exhorter ses proches à faire généreusement le sacrifice de leur vie en vue des récompenses de l'éternité.
Le 22 thermidor an II (9 août 4794, samedi) les membres de la commission envoyèrent à l'échafaud Jean-Baptiste Malécot, ancien officier de l'élection de Château-Gontier, distingué par ses vertus chrétiennes et civiques , coupable d avoir dit que les armées étrangères coalisées contre la France, envahiraient le pays, et Claude Gilberge, curé de Châtelain.
Ce dernier était né à Bécon, près du Louroux- Béconnads, le 6 avril 1726, de René Gilberge et de Marie Bedouet. Il fit ses études au petit et au grand séminaire d'Angers. Sa piété était dès lors si remarquable, que sa famille et ses condisciples le respectaient tous comme un ?aint. il avait une nièce nommée Renée, à laquelle il portait une affection particulière, et que nous avons vue partager la mort glorieuse de la vénérable sœur Monique. Pourvu de la cure de Saint-Maurice de Châtelain, alors du diocèse d'Angers, et maintenant de celui de Laval, Claude Gilberge s'acquit en peu de temps l'estime des fidèles confiés à sa sollicitude. L'influence dont il jouissait dans la contrée avertit les révolutionnaires de lui donner de bonne heure un remplaçant schismatique ; et dès le 7 août 1791 im curé constitutionnel fut établi à Châtelain. Le bon pasteur n'abandonna pas son troupeau au loup qui venait sous la peau de brebis; il se cacha dans le pays, et parvint à échapper aux perquisitions actives de la police jusqu'au 12 ou 13 octobre 1792. Arrêté à cette époque, il fut immédiatement conduit à Laval et renfermé avec les autres prêtres détenus par la tyrannie révolutionnaire. Un an après, U fut déporté à Rambouillet. Il avait alors soixante-huit ans ; et les travaux du saint ministère, les privations du temps où il avait été obUgé de vivre caché, les ennuis d'une longue détention, les souffrances de tout genre qu'il avait eu à supporter jusqu'à Rambouillet, avaient profondément altéré sa santé. Vers le mois de juin 1794, U tomba grièvement malade, et il se disposait à mourir dans l'obscurité de sa prison, lorsqu'il apprit avec surprise qu'il était réclamé pour comparaître devant la commission révolu-
tionnaire siégeant à Château-Gontier, sous l'accusation de conspiration.
Voici ce qui s'était passé. Depuis son arrestation il avait entretenu une correspondance suivie avec sa nièce Renée dont nous avons parlé. Celle-ci avait conservé plusieurs lettres dans lesquelles son oncle l'exhortait à demeiu*er toujours fidèle à la religion, lui recommandait de fuir la société des révolutionnaires et des schismatiques, et l'assurait que l'Église triompherait un jour de ses ennemis, quel que fût l'acharnement de ceux-ci à la persécuter. Surprise par une visite domiciliaire au mois de juin 4794, Renée Gilberge ne put dérober aux agents du comité révolutionnaire ni les lettres de son oncle, ni des livres de prières et de cantiques, qui devinrent des pièces de conviction pour la faire accuser de fanatisme et la conduire à l'échafaud.
Son sang ne suffit pas pour apaiser la fureur des bourreaux. Après le départ de Renée Gilberge pour Laval, le comité révolutionnaire de Château-Gontier envoya un exprès à Rambouillet, avec ordre d'amener le curé de Châtelain mort ou vif. Les administrateurs du district de Durdan avaient refusé de livrer les prêtres manceaux aux agents de la commission révolutionnaire de la Mayenne qui les réclamaient : ils ne purent opposer la môme résistance à l'envoyé du comité de ChAteau-Gontier, qui alléguait des griefs personnels contre le curé de Châtelain.
Livré à la commission révolutionnaire, Claude Gilberge fut condamné à mort. La sentence était conçue en ces termes :
a Séance publique tenue en la commune de Château- Gontier, le 22 thermidor, an 11 de la République une et indivisible (9 août 4794).
« Au nom de la République française, la commission révolutionnaire établie dans le département de la Mayenne a rendu le jugement suivant :
a Vu les actes d'accusation et les interrogatoires de Claude Gilberge, ci-devant prêtre et curé de la commune de Châtelain, âgé de soixante-huit ans, prévenu d'avoir entretenu une correspondance contre-révolutionnaire ;
8 La cominission révolutionnaire déclare Claude Gilberge convaincu d'avoir entretenu une correspondance amtre-révolutionnaire, fanatisé les esprits faibles par ses écrits hypocrites et mensongers, excité à la révolte ses d-devant paroissiens par le récit de plusieurs miracles opérés en faveur des prêtres restés fidèles à leur religion ; le tout enfanté par une imagination perfide et cruelle, pour grossir les satellites du crime et aiguiser les poignards liberticides..^...
• En conséquence, l'auditoire invité à parler pour ou contre l'accusé; ouï l'accusateur public dans ses conclu sioQs : vu la loi du 14 décembre 1792 (vieux style), dont le président a donné lecture, portant : a La Convention nationale décrète que quiconque proposerait ou tenterait d'établir en France la royauté, ou tout autre pouvoir attentatoire à la liberté du peuple, sous quelque dénomination que ce soit, sera puni de mort ; » condamne à la peine de mort Claude Gilberge, prêtre et curé réfractaire, atteint et convaincu d'avoir attenté à la souveraineté du peuple et provoqué au retour de la tyrannie ; ordonne qu'il sera livré au vengeur du peuple pour être mis à mort dans les vingtquatre heures, etc. »
Le mairtyr écouta avec calme la sentence prononcvée contre lui. Peu d'heures après il marchait h Téchafaud ; il avait eu le temps de recevoir la confession de son compagnon de supplice ; la sérénité régnait sur son visage au moment où il monta la fatale échelle. Un ecclésiastique, jeune homme alors, qui vit tomber le couteau sur la tête du curé de Châtelain, et qui, plus tard, devint son successeur, fit élever, en 1822, dans l'église de Châtelain, un petit monument en marbre avec cette inscription :
A LA MÉMOIRE DE CLAUDE GILBERGE^ CURÉ DE CETTE PAROISSE, IMMOLÉ POUR LA RELIGION A CHATEAU-GONTIER