‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 31 sur 104 · III · texte numérisé non relu

III

(les projets de meurtre et de carnage ; quelquefois les circonstances ne permettaient pas l'accomplissement de ces vœux ; mais en attendant des jours comme ils les espéraient, plusieurs membres ne savaient pas toujours modérer l'ardeur qui les dévorait; et les sentiments qpii fermentaient au fond de leurs cœurs éclataient par des explosions de violence. Ainsi le i4 ventôse (4 mars), Alexandre Farard, d'Ambriôres, transporté de fureur en voyant les officiers municipaux de Mayenne s'employer activement et efficacement pour rompre les fers des prêtres catholiques détenus encore dans les prisons, et les rappeler dans leur ville, en répondant de la tranquillité, se présenta au milieu de leur assemblée et proféra des menaces de mort contre tous ceux qui oseraient dorénavant ou procurer des certificats de résidence ou réclamer la liberté pour des prêtres qui ne s'étaient pas soumis aux lois impies de la République. Dans le canton de Bouloire, une association présidée par René-Joseph Guyet, prêtre marié et commissaire du gouvernement, et composée de plusieurs anciens terroristes et de sans-culottes, s'était rendue maîtresse du pays, et y exerçait une tyrannie qui effrayait les honnêtes gens. Le 'prêtre renégat surtout affichait hautement son impiété, et ayant appris au commencement d'août que le curé de Maisoncelles, François Barré, prêtre catholique, mais ayant fait la soumission aux lois de la République, avait célébré une messe publique dans sa pai'oisse, il entra dans des transports de rage, et exerça des sévices contre les époux Pineau pour avoir assisté à celte messe; la femme smtout fut grièvement battue, et les vitres de sa maison furent brisées par ce fanatique d'impiété (1). C'était au sortir des réunions plus ou moins secrètes des clubs que ces furieux et beaucoup d'autres concevaient des projets aussi insensés. Leur but avoué était d'arrêter par la terreur toute manifestation religieuse; et s'ils ne réussissaient pas entièrement, ils

(1) L'Espion de la Sarthe, 4 août'1797.

jetaient du moins le trouble dans les âmes timides. Leurs crimes du reste toujours suivis d'impunité annonçaient Tanarchie qui régnait partout.

Les démarches extravagantes de quelques particuliers ne pouvaient produire que des violences passagères et peu importantes; les sociétés révolutionnaires le savaient bien, et elles poussèrent autant qu'elles purent à l'organisation à nouveau des colonnes mobiles, instruments d'autant plus paissants d'anarchie, que leurs actes les plus coupables, regardés comme anonymes et impersonnels, ne furent jamais poursuivis. Mamers donna encore l'exemple sous ce rapport ; elle forma une colonne mobile de cent trente citoyens, tous volontaires, tous brûlant du feu sacré de la liberté et de l'égalité, tous disposés à maintenir et à faire respecter les lois de la République, c'est-à-dire, à courir sus à tous ceux qu'on désignait sous le nom d'aristocrates (i). Ces généreux défenseurs du terrorisme trouvèrent des imitateurs en plusieurs lieux, et spécialement à Ballon, cette terre privilégiée de la Révolution. Les Ballonnais se remirent à parcourir la campagne avec d'autant plus de courage, qu'ils étaient sûrs de ne rencontrer que des ennemis désarmés; le nouveau soulèvement des chouans n'eut lieu que huit mois pla<^ tard. Le mardi de Pâques, 18 avril, ils tombèrent à l'improviste sur le bourg de Beaufay, et saisirent lÂ)ui8-Augustin de Lorgerye, curé réconcilié avec TÉglise, qui officiait publiquement au milieu de la population en prière. Les paroissiens se dissipèrent frappés de terreur : les miliciens de Ballon s'emparèrent du curé et de son ^caire, les conduisirent, liés et gan'ottés, avec toute sorte de mauvais traitements, jusqu'à leur ville, et en y arrivant, ils les jetèrent dans la geôle. George Simon, notaire à Sûnt-Mars-sous-Ballon, les fît délivrer au bout de deux

jours, par ordre du district du Mans, mais à la condition expresse qu'ils « n'exerceraient plus aucune fonction publique avec attroupement. » C'était là le fait du caprice

(1) Bazin, Chronique ^ 28 mesBidor an V.

d'une de ces milices ambulantes et sans responsabilité; car jusqu'au mois de septembre dans le département de la Sarthe le clergé catholique ou constitutionnel célébrait publiquement l'office divin dans les églises.

Dans les jours qui précédèrent le fait que nous venons de raconter, le fanatisme antireligieux d'une colonne mobile donna à l'Église du Mans un nouveau martyr en la personne de Noël-Joseph Deschamps, vicaire à Ambrières. Ce fervent ecclésiastique était né dans la paroisse de Courson, près de Villedieu, au diocèse de Goutances, le 9 mai i763, d'une famille où fleurirent toujours l'honneur et la piété. 11 ne fil aucun des serments exigés par les lois, et cependant refusa d'obéir à Tordre de déportation, afin de travailler au salut des âmes exposées à tant de périls. Toujours actif et dévoué, il remplit en effet un laborieux ministère durant les années 4793 et 1794, et même durant les années 4795 et 4796, non moins remplies de dangers pom* le clergé catholique dans notre contrée, et surtout dans la Mayenne. Les fatigues de ses courses apostoliques, les anxiétés cruelles dont elles étaient accompagnées, ne ralentirent jamais son ardeur pour la sanctification des âmes. Après plus de cinq ans d'une existence aussi remplie d'angoisse, le saint prêtre était encore tout disposé à embrasser de nouveaux travaux, lorsqu'il fut saisi le 9 avril, dimanche des Rameaux, dans la maison de M"® de la Rongère, où il était venu consulter son curé, Jacques- Claude Desnos, dont nous avons parlé naguère. M"' de la Rongère, dont la foi et la fervente piété élevaient encore l'âme naturellement ferme et généreuse, avait donné asile dans sa maison durant toute la tourmente révolutionnaire à plusieurs confesseurs de la foi, et spécialement à son curé. C'était dans cette retraite que se rendaient les catholiques pour trouver les médecins spirituels dont ils avaient besoin. Noël Deschamps était venu secrètement se concerter avec son curé sur les travaux de la Semaine sainte. Le soir, pendant qu'ils s'entretenaient ensemble , im peu tard, dans la chambre du pasteur, la lumière qui les éclairait

éveilla les soupçons de quelques soldats. du bataillon d'Aunis, gui couraient en colonne mobile à la recherche des prêtres. Personne n'ignorait qu'à cette époque de l'année, les ecclésiastiques étaient plus que jamais occupés de leur ministère. Les ennemis de la religion redoublaient aussi d'activité. Ils viennent frapper à la porte de M"* de la Rongère. On tarde à ouvrir pour laisser au curé et à son vicaire le temps de se cacher. Il n'y avait qu'une cachette dans la maison, et elle ne pouvait contenir qu'une personne. Le curé s'y renferme sur les instantes prières du ricaire, et celui-ci se précipite vers le grenier. Mais les instants qu'ils avaient passés dans un généreux combat, avaient épuisé la patience des soldats, qui avaient fini par défoncer la porte et se précipiter dans la maison avec d'autant plus de fureur, qu'ils avaient vu du dessein dans le retard à ouvrir. Toutes les pièces sont bientôt parcourues et fouillées en tous les sens. Enfin ils découvrent Noël Descharaps dans le g^renier, sous un amas de fagots de genêts, et lui tirent à l'instant un coup de fusil qui le blesse grièvement. Us allaient achever de le tuer sur place et sans un moment de suspension ; mais par un raffinement de barbarie qui se retrouve souvent à cette époque, ils ne voulurent pas diminuer la valeur bien minime de ses pauvres vêtements, en les souillant de sang et les perçant de coups, et ils résolurent de le dépouiller, le laissant nu pour subir son supplice. Le martyr vit comme le Sauveur luimême ses bourreaux se partager entre eux ses habits avant de lui donner la mort. Ces hommes cruels éprouvèrent cependant un mouvement de respect involontaire et de saisissement en découvrant sur le corps de leiu* victime un cilice, instrument et témoin de sa pénitence. C'était im tirait de la grâce ; ils le repoussèrent ; ils traînèrent par les pieds le saint prêtre tout couvert de son sang jusque sur le pont, et là ils achevèrent de l'immoler en vomissant mille blasphèmes, et en le perçant d'un très-grand nombre de coups de baïonnette. Le fervent ecclésiastique expira en prononçant ces mots: «Mon Dieu! je remets mon âme

entre vos mains. » C'était dans la nuit du 30 ventôse au !•' germinal an V (21 mars 4797).

La Providence ne permit pas que Jacques-Claude Desnos fût découvert par les soldats, qui s'acharnèrent néanmoins à fouiller la maison dans tous les sens. Ces recherches minutieuses rendirent plus remarquable un fait qui ressemble beaucoup à un événement miraculeux accompli à Rome, en 257, sous la persécution de Valérien. L'auteur des Actes du pape saint Etienne l" raconte que l'acolyte saint Tharsicius fut surpris et mis à mort par les païens au moment où il portait la sainte Eucharistie : ils le dépouillèrent et .cherchèrent avec toute la dihgence possible, mais en vain, son précieux dépôt (1). De même les bourreaux de Noël Deschamps scrutèrent avec une minutieuse persévérance tous les coins et tous les meubles de la maison où ils venaient d'immoler le digne prêtre de Dieu ; et ils passèrent à plusieurs reprises devant une armoire dans laquelle était renfermé le corps adorable du Sauveur, sans s'y arrêter, peut-être sans la voir. L'Église de Rome du m" siècle et les écrivains ecclésiastiques des âges suivants qui reconnurent que Dieu avait voulu relever la gloire de son illustre martyr par le fait que nous venons de rapporter, n'auraient-ils pas accordé les mêmes louanges • au vénérable prêtre qui couronne par une mort si gêné- reuse une carrière toute de dévouement et de sacrifice (2) ? S' A côté des ruines morales que nous venons de constater,^ • les agents de l'anarchie accumulaient avec une ardeur e*une ténacité dignes d'une meilleure cause les ruines maté — î rielles. Il y avait dans les monuments religieux, siuloul m dans les églises, une' voix qui criait contre leur impiét^^:! systématique, contre le culte de la nature ou l'athéism^j

(1) Voir les noies de Baronius sur le martyrologe romain, ai^^ 15 août.

(2) La mort du vicaire Noël- Joseph Deschamps ne donna lieu m^ aucune poursuite, et les auteurs de cet odieux assassinat ne furen ^^ jamais recherchés. On ne dressa pas même d'acte pour constater soi décès, ainsi que nous nous en sommes assuré.

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pratique qu'ils voulaient implanter dans les masses. Ils avaient donc juré une haine violente à ces pierres, objet de la vénération des vrais fidèles et des cœurs purs. A la tête des démolisseurs nous retrouvons, et cela devait être, des prêtres renégats, pour qui la vue de ces sanctuaires, même rainés, même profanés, était un remords cuisant. Ce fut eil796 que Ton commença sérieusement à démolir les églises de Laval ; en 4796, celle des capucins ; l'année suivante, celle de Saint-Thugal; en 1798, celle de Patience; ^ un peu plus tard Notre-Dame de Bonne-Rencontre ou des Jacobins. La ville du Mans, qui en i 790 comptait quarante églises ou chapelles publiques, avait vu dès le mois de février 1792 détruire celles des cordeliers, de Saint-Nicolas, de Saint-Pavin-en-la-Cité, de Saint-Jean-de-la-Chéverie, et celle des minimes. Les démolisseurs n'avaient point eu de trêve durant quelque temps ; et plus d'un monmnent regrettable, non-seulement au point de vue de la foi, mais encore des arts, avait été renvei*sé par les modernes Vandales. Nous avons parlé de la chapelle de Tévêché ruinée par l'administrateur Bardou-Boisquetin, à l'instigation du curé intrus de Nouans, Francois-Yves Besnard.

Ce dernier individu avait juré la destruction complète des édifices religieux de la ville. En i 797 il forma une association avec quelques industriels comme lui pour établir au Nans une fabrique de mouchoirs h l'instar de celle de Cholet (1). Us avaient soumissionné Tancienne Visitation; et déjà la pioche menaçait l'élégante chapelle qui fait Tornement de la place des Halles ; le maire de la ville, Anselme Wégrier de la Crochardière, homme aussi intelligent que probe et actif, fit échouer leur projet. Us en formèrent un autre qui aurait eu des suites beaucoup plus funestes encore, si le même magistrat n'était parvenu à force d'énergie à la feire échouer. Us résolurent d'acheter l'église cathédrale, et

(11 Dès le mois de germinal an II Besnard établit une manufacture au Mans ; mais il avoue qu'il u'y réalisa pas de grands béné- "ces. Observations sur un écrit,.., p. 19.

d'y établir leur fabrique. Une députation d'çntre 'eux alla jusqu'à Paris pour faire réussir leur projet; ils trouvèrent de l'appui dans les ministères, et même près du directoire ; leur plan fut sur le point de réussir ; mais la société des arts et Négrier de la Crochardière fournirent des mémoires si solides contre ce dessein insensé, qu'il fut écarté pour jamais. Besnard, pom* se venger, employa un de ses proches parents, nommé Lavallée, secrétaire de La Réveillère- Lepeaux, et suscita mille difficultés au magistrat qui l'avait empêché de consommer un acte de la plus insigne barbarie ; il parvint môme à le faire révoquer de ses fonctions (i). François-Yves Besnard ne tarda pas à devenir membre du directoire du département; il fut publiquement accusé par le député Mortier-Duparc d'avoir mal géré ses emplois, et il crut devoir se justifier par un écrit dans lequel il vante beaucoup son amour pour les arts et les services qu'il a rendus à la ville du Mans, en obtenant du ministère des tableaux et autres objets pour fonder son musée. Sans examiner à la rigueur cette a|)ologie, elle ne pourra jamais effacer les traits de vandalisme prouvés par des témoins irrécusables.

On était donc revenu de cette grossière barbarie dont se targuaient les démocrates de 4793 et 1794; on affectait même le luxe et l'élégance, jusqu'à tomber dans tous les excès de la débauche. On songeait du moins à relever les établissements d'éducation; car au rapport de Rigomcr Bazin lui-même, l'instruction était absolument nulle. Plusieurs ecclésiastiques catholiques fondèrent de petits pensionnats, qui rendirent d'inappréciables services ; mais il n'y en eut qu'im nombre très-restreint, par suite de la position du clergé en communion avec le Saint-Siège ; les prêtres schismatiques , au contraire, que les travaux du ministère n'occupaient guère, et plus encore les prêtres

(1) Statistique de ta commune du Mans, rédigée par M, Négrier de ta Crochardière, ancien maire du Mans et juge au tribunal civil de la même ville, in-S». Ms.

qui avaient complètement apostasie , embrassèrent en grand nombre la carrière de l'enseignement. Le collège de Laval était tenu par les anciens vicaires épiscopaux de Viliar ; et leurs derniers élèves, encore vivants, témoignent qu'ils ne donnaient aucune instruction religieuse^ et par leurs exemples enseignaient le naturalisme le plus complet. Au commencement de 1797 quelques anciens oratorieos laïques xmis à quatre prêtres renégats, dont deux mariés, essayèrent de relever le collège du Mans dans les anciens bâtiments occupés par l'Oratoire. On s'y instruisait plus de la religion des Grecs et des Romains que des «iogmes chrétiens. C'étaient aussi des prêtres ayant renoncé à leur vocation qui dirigeaient une grande partie des écoles des communes rurales, du moins dans la Sarthe ; on en cite qui empêchaient les enfants de former le signe de la croix; beaucoup, il est vrai, se contentaient de montrer seulement de rindifférence pour toutes les pratiques religieuses; mais en tous cas leur vie était un funeste enseignement pour Tenfance. On peut attribuer en grande partie à ces maîtres d'une position équivoque les générations indifférentes ou hostiles de l'Empire et de la Restauration, l^s ce premier mouvement vers un avenir moins mauvais, les magistrats de Domfront-en-Passais s'honorèrent en rendant un éclatant hommage aux anciens maîtres (jui les avaient élevés. Pour en comprendre la portée, il ne faut pas oublier les circonstances du temps et des positions (1). L'Adresse, dont nous ne pouvons donner qu'une partie, porte la date du 29 thermidor an V (i« août 1797).

* ^ (administration municipale du canton de Dom front, dépar- ^^^fnentderOme, aux membres composant la cmnmission ^instruction publique du conseil des Cinq- Cents,

a Citoyens, ' Au moment où vous vous occupez d'établii* des écoles ^t ^'organiser l'instruction, nous croyons devoir vous

(1) Archives départementales de l'Orne.

adresser quelques renseignements relatifs à cet ol Étrangers à tout esprit de localité, pous n'avons en que l'intérêt public. — La commune de Domfront éta temps immémorial en possession d'un collège cong rable, et qui ne le cédait en rien aux fameux collège Vire et d'Avranches. Les eudistes étaient avant la Rév tion à la tête de cet établissement ; et quoique l'éduca qui s'y donnait fût défectueuse sous plusieurs rappf les élèves y abondaient; et Ton en comptait jusqu'à cin six cents par chaque année. Ce surcroît de population i une petite commune procurait à ses habitants des moj de subsistance que la Révolution leiu* a fait perdre, et ( elle ne les a dédommagés en aucune manière.

« Nous avons à la vérité des écoles particulières ( notre lieu; mais elles sont d'une faible ressource en c paraison du ci-devant collège ; et la plupart des habit des campagnes ne peuvent en profiter par la modicit leur fortune. 11 arrive donc que la presque totalité de n jeunesse croupit dans une ignorance profonde, qui i mène à grands pas vers la barbarie »

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