CHAPITRE VIII
VarIjredeFrançois-BerDard Martelet et de Pierre Denais. — Mort <le Jean Denais. — Martyre de Jean-Joseph Glatier et de Pierre- Jnlien Uervieu. — Mort de Guillaume Le Métayer. — Circulaire <ie la Police relativement au clergé.
Dans la fatale réaction qui suivit le coup d'État du 18
fructidor (4 septembre i797), quatre prêtres du diocèse du
Mans versèrent leur sang pour la pureté de leur foi. Le
premier en date fut François-Bernard Martelet, prêtre de
la congrégation de la Mission. Né à Jussey, près Vesoul,
en Franche-Comté, vers i758, il entra en 1779 dans la
congrégation fondée par saint Vincent de Paul. Aussitôt
son noviciat terminé, ses supérieurs renvoyèrent à la
maison de Coëffort au Mans^ où il remplit les fonctions de
préfet du chœur et de maître des cérémonies. 11 s'acquit
promptement de profondes et vives sympathies par la
gaité et l'aménité de son caractère. Il était aussi distingué
comme musicien et littérateur. Il n'hésita jamais à se
prononcer hautement contre les doctrines professées par
les novateurs, et il fit tous ses efforts pour éclairer l'esprit
de ses disciples sur des principes qui menaçaient à la fois
là reh'gion et l'ordre social. Obligé de quitter la maison
dans laquelle ses leçons et ses exemples avaient produit
tant de iruits de salut, il aurait pu trouver un asile secret
dans la ville du Mans et s'y occuper du ministère ; mais il résista aux instances qui lui furent faites, et il retourna à Besançon, soit parce que la déportation des prêtres fidèles y avait rendu les secours spirituels plus rares, soit parce qu'il crut devoir des soins plus particuliers à ses proches et à ses amis, dans im aussi grand danger de séduction. Les circonstances ne lui permirent pas d'exercer longtemps son zèle en Franche-Comté, où il eut néanmoins la consolation d'affermir dans la foi plusieurs consciences chancelantes ; enfin il fut contraint de quitter sa terre natale vers la fin 4792. Après le 9 thermidor, partageant l'illusion de beaucoup d'exilés qui croyaient que les bourreaux allaient se reposer^ il revint dans sa patrie. A peine rentré sur le territoire français par la frontière du Nord, il reconnut qu'il s'était trompé; et jugeant prudent de ne pas reparaître à Jussey, il s'arrêta dans la ville de Saint-Omer, où il travailla efficacement durant deux ans. Au printemps de 1797 , croyant apercevoir dans les dispositions du Corps législatif les premières lueurs d'une ère de liberté reUgieuse, et rappelé au Mans par les instances pressantes de beaucoup de fervents catholiques, il se rendit à Paris pour de là revenir dans le Maine. Il était encore dans la capitale, lorsque arriva le fameux coup d'État du 18 fructidor. Se voyant .exposé à de nouveaux dangers dans Paris, il crut devoir se retirer chez sa mère, à Jussey. Il y arriva le il octobre; dix jours après la maison est envahie par onze gendarmes qui l'enmaènent devant la municipalité de cette ville. Le juge de paix de Jussey, auquel on le livre pour être interrogé, refuse la commission ; et le pieux lazariste est traîné par les mêmes gendarmes devant celui de Blonde-Fontaine , connu par son aversion pour les prêtres. Feignant de lui porter un intérêt hypocrite, ce magistrat dit à François Martelet qu'il va lui rendre la liberté, s'il renonce « à son état de prêtre. » Le saint confesseur repousse avec horreur cette proposition, se glorifie de porter le caractère sacré du sacerdoce, et s'honore du titre démissionnaire. Cette déclaration obUgeant le
juge à poursuivre son interrogatoire, il lui demande s'il a depuis peu exercé les fonctions sacerdotales : « Oui, toutes les fois que je Tai pu, » répond le saint prêtre. Sur cette réponse, le juge de paix le fit conduire à Vesoul. Il y rencontra un nouveau péril : deux dames de cette ville, émues d'une compassion que la religion cessait d'éclairer, vinrent le trouver poin: lui persuader de dissimuler la vérité devant le tribunal où il devait comparaître. Il répondit avec fermeté et sans hésiter a qu^il aimait mieux mourir pour la vérité que de vivre par un mensonge. » Un moment après il fut appelé pour répondre aux juges : on lui dit, entre antres impertinences, que « puisqu'il était prêtre, il était par cela même un scélérat, et qu'il ne sortirait point de prison tant qu'il n'abjurerait pas son sacerdoce. » Ilenten-> dit les mêmes injures et les mêmes menaces en quatorze autres interrogatoires qu'il eut à subir durant une captivité de quatre mois, à Vesoul. Son courage n'en fut jamais ébranlé. Dans la prison où se trouvaient plusieurs prêtres, il était le modèle et le consolateur de tous. Après cette longue captivité, vers la fin de janvier 1798, douze gendarmes, renforcés par un piquet de cavalerie, le conduisirent, enchaîné, avec trois autres ecclésiastiques, à Besançon. Dans la geôle de cette ville il rencontra encore de vertueux prêtres près desquels il trouva de nouvelles consolations par l'harmonie parfaite de leurs sentiments. Une de ses sœms, Cécile Martelet, veuve Clavet, s'était attachée i ses pas, et, avec un héroïsme que la foi inspirait, elle le suivait dans tous ses interrogatoires et le servait dans sa prison. Le saint missionnaire écrivait le A février à une antre de ses sœurs, restée à Jussey : a A Vesoul, j'étais avec des confesseurs de Jésus-Christ; ici, je suis avec des martyrs. » Son âme, en se purifiant par la souffrance, proiait de nouvelles forces pour résister aux suggestions des ennemis de la religion : ses réponses dans les nouveaux interrogatoires qu'il eut à subir témoignèrent hautement de la fermeté et de l'élévation de ses principes. Le 8, à cinq heures du soir, il fut transféré dans une prison mili-
taire, et connut aussitôt les juges qui décideraient de î sort. Il écrivit de suite à sa mère : o Me voici à la veille consommer mon sacrifice !.... Je rends grâces à Dieu de qu'il a bien voulu me faire naitre de parents chrétiens, d' père et d'une mère qui se sont eux-mêmes sacrifiés p me donner une éducation chrétienne. Je prie le Seigm qu'il daigne couronner votre œuvre, et m'accorder la gr du martyre. J'ai tout lieu d'espérer qu'il aura égard sacrifice généreux que vous lui fîtes de ma personne, n< seulement dès ma naissance, mais principalement lors ma consécration à l'état saint de prêtre et de missionnai Puisse le sang que je vais verser pour la foi effacer reste de mes péchés, et toucher le cœur des ennemis notre sainte religion ! Il n'y a pas de doute qu'il n'ait fa des victimes pour expier les iniquités de notre malh< reuse patrie. Que la volonté de Dieu s'accomplisse en m et, si j'ai le bonheur de trouver grâce devant lui, j'aco« volontiers et de bon cœur le calice de sa passion^ (h l'espérance qu'il voudra bien m'accorder les forces née
saires pour le boire, s'il le faut, jusqu'à la lie — Di
les prisons de Besançon, ce 8 février 1798, veille de mort. »
Le lendemain, en effet, vers neuf heures du matin comparut devant une commission militaire qui vec d'envoyer au dernier supplice deux saints prêtres. Il ca serva un calme parfait, et répéta les mêmes réponses re plies de foi et de dignité qu'il avait faites dans les aut interrogatoires. L'interrompant subitement , un sol l'apostropha brutalement, et lui dit : « Je t'ai vu, scéléi à Tarmée de la Vendée; et je te reconnais bien. » L'ac sation était évidemment injuste; elle ne pouvait paj que de la haine contre le ministre de Dieu ; mais elle s* cordait avec la passion dont les juges étaient anim et dès lors Tarrêt de sa mort fut décidé. 11 fut donc ca damné, le 21 pluviôse an VI (9 février 4798), à être fusi comme a émigré rentré. » On le reconduisit en prison^ il profita du moment de calme qui lui fut laissé, pour fa
ses adieux aux prêtres avec lesquels il avait été quel(]ues jours dans la première geôle. <x Ce qui me rassure et me remplit de consolation dans ce dernier moment, mes chers ûODfrères, leur écrit-il, c'est d'avoir été le témoin de votre inébranlable fermeté, et de cette résignation parfaite dont vous m'avez donné l'exemple. Je meurs, et je rends grâces au Seigneur qui n'a pas permis que je fusse abandonné à ma propre faiblesse. Que sa volonté s'accomplisse en moi ! Oh! si mon sang pouvait lui être agréable, pour servir à l'expiation de mes iniquités et de celles de notre malheureuse patrie, je n'en verserais jamais autant que je le désirerais Adieu, je vais mourir. In manus iuas^ Domine,
commendo spiritum meum. — Dans les prisons militaires de Besançon, à deux heures après midi^ jour de ma mort^ le 9 février 1798. »
Si François-Bernard Martelet reportait avec suavité ses souvenirs sur les anciens compagnons de ses fers, ceux-ci accompagnaient de tous leurs vœux le confrère qui allait recueillir le premier la couronne promise au serviteur fidèle. L'un des prêtres détenus avec notre martyr a laissé sur lui quelques lignes émues, où nous lisons : « Par un raffinement de cruauté on nous l'enleva hier au soir à cinq heures, et on le transféra dans la prison militaire, afin de le priver des consolations qu'il eût pu trouver avec ses confirères. Les commissaires de police ont poussé leur méchanceté jusqu'à ne pas abandonner sa prison^ afin qu'il ne pût avoir un prêtre, ou qu'ils eussent le plaisir de l'arrêter. Il nous quitta dans une grande tranquillité et avec une parfaite résignation. Quoique je me sois vu privé du bonheur d'être avec lui dans ces derniers moments, je suis certain qu'il a été fort content du sort que Dieu lui destinait. Il a édifié tous les prisonniers; il les a prêches, pour ainsi dire, jusqu'au dernier moment. »
Vers trois heures, François Martelet fut conduit au lieu du supplice. En y allant, il priait avec une ferveur si grande, qu'il ne dut pas entendre les injures grossières que vomissait contre lui une populace ivre de sang et
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affolée du supplice d'un prêtre. On ne lui permit pas d'élever la voix pour adresser au peuple un discours qu'il avait préparé, dans le dessein de lui faire connaître les sentiments dont il était pénétré. Heureusement Tallocution de François-Bernard Martelet nous a été conservée. Saisissant l'occasion des scandaleuses et révoltantes scènes d'impiété données par la multitude accourue au supplice des derniers prêtres immolés pour la foi , le martyr se proposait de dire aux témoins de sa mort : 0 Jusques à quand vous laisserez-vous aveugler par l'erreur et le mensonge? Hélas! le flambeau de la foi, ce trésor précieux , incomparable , s'éloigne de vous ; et vous ne faites aucun efibrt pour apaiser la colère de Dieu, qui s'appesantit chaque jour sur la coupable France ! Quand on conduit les ministres de Jésus-Christ sur le champ de bataille, pour les faire périr, vous accom*ez, les uns pour insulter à la religion qui fit votre bonheur, les autres pour s'attendrir sm' notre sort, pour verser des larmes sur nous ; et l'instant d'après, se livrant de nouveau à leurs coupables plaisirs ou à une tiédeur habituelle, ils se contentent de gémir sur les verges dont Dieu se sert, dans sa colère, pour punir d'une manière terrible notre coupable patrie. 11 est bien petit, le nombre de ceux qui s'occupent à fléchir la colère redoutable d'un Dieu outragé ; et encore le Seigneur, qui ne trouve pas la terre digne d'eux, les appelle bientôt à lui dans sa miséricorde. 0 mes frères, ô mes concitoyens ! je vous pardonne ma mort comme homme; et je prie Dieu de vous la pardonner, en tant que vous l'infligez à un ministre de Jésus- Christ. Songez qu'il m'avait confié le pouvoir d'être médiateur entre vous et lui; songez que c'est par mes mains, ainsi que par celles de tant d'autres prêtres immolés comme moi, que ses grâces pouvaient encore se répandre
sur vous »
C'est dans ces sentiments de résignation et de charité que mourut François-Bernard Martelet, le 9 février 1798, à l'âge d'environ quarante ans.
Cinq jours après un prêtre catholique, dont le sort devait être le même, tombait entre les mains des révolutionnaires de Laval. C'était Pierre Denais, né à Grenoux le 21 août 1736, ordonné prêtre à Noëli780, d'abord vicaire à Nuillésor-Vicoin, puis à la Trinité de Laval, lequel s'était acquis le refspect et l'estime de tout le monde dans ces deux postes. A Laval, il dirigeait la conscience de beaucoup de personnes de la classe élevée de la société. Ayant refusé le serment schismatique en 1790, il fut obligé de passer en Angleterre. Deux de ses frères, qui étaient prêtres et qui imitèrent sa constance dans la foi, allèrent avec lui chercher un asile dans la Grande-Bretagne. Malhurin, qui avait été principal du collège de Laval, mourut sur la terre étrangère. Pierre et Jean rentrèrent secrètement en France, et parvinrent jusqu'à Laval, au mois d'août i797, sans être reconnus. Reçus chez des amis fidèles, ils se tinrent très-exactement cachés ; et même après qu'on eut promulgué la loi du 24 de ce mois qui rappelait les déportés, ils eurent la précaution de ne pas se faire voir publiquement. La présence de Pierre Denais avait rempli de joie beaucoup de fidèles qui recoururent à son ministère. Il fut commis des indiscrétions ; les autorités apprirent que l'ancien vicaire était à Laval, et le firent rechercher ; mais il avait une retraite sûre, où il fut impossible de le découvrir. Malgré les précautions dont il crut devoir user, sa discrétion n'alla jamais jusqu'à refuser le secours de «m ministère à quiconque le réclamait : M"'' de Beaulieu, qui était alors fort âgée, étant tombée malade, le fit prier d'aller entendre sa confession ; il fut convenu qu'il irait fKser un jour ou deux chez elle, et il s'y rendit le 13 fé- ▼rier 1798, au soir. Le lendemain matin, il alla se promener dans le jardin en récitant son bréviaire. Par mallieur on ne pensa pas à lui recommander d'éviter une allée, où Ton était \Ti d'une maison voisine occupée par plusieurs locataires, tous révolutionnaires. 11 ne tarda pas à être reconnu, et les autorités en furent aussitôt averties. Une heure après^ la maison de M"* de Beaulieu se trouva
investie par les agents de la force publique. Pierre Denais ne pouvait échapper aux recherches; il n'y avait aucune cachette dans la maison où il se trouvait ; il fut emmené en prison. Des gens de bien essayèrent d'intéresser en sa faveur quelques hommes en place ; mais tout devint inutile par la précaution qu'on prit de le faire partir trrïis jours après pour Tours, où étaient dès lors établis les seuls conseils de guerre en activité dans le ressort de la division militaire. 11 est certain aussi qu'on voulut le Caire entrer dans un plan dressé pour tenter son évasion ; mais il refusa d'y souscrire dans la crainte de compromettre d'autres personnes ou d'être cause de mensonges et de faux serments. Il comparut devant la commission militaire, présidée par le général de division, Vimeux, le 8 ventôse an VI (26 février 1798); et quoiqu'il prouvât, jusqu'à Tévidence, qu'il n'avait quitté le territoire français que malgré lui, et en vertu de la loi sur la déportation, il fut condamné à mort comme émigré, et fusillé le lendemain, à dix heures du matin, sur la place de la Justice, aujourd'hui place d'Aumont. Le même jour les magistrats de Laval, sur la requête du directeur du jury d'accusation de l'arrondissement, en date du 26 pluviôse an VI (14 février 1798), accordèrent cent francs en espèces monétaires au traître qui avait indiqué la demeure du prêtre fidèle (i).
Dans le même temps, Jean Denais expirait dans la maison qui lui servait d'asile à Laval. Son cadavre devint un grand sujet d'inquiétude pour les personnes qui avaient recueilli le prêtre proscrit : comment le soustraire aux limiers des persécuteurs toujours en éveil? Il n'y avait ni jardin ni autre emplacement convenable pour une inhumation ? On se détermina à le déposer durant la nuit dans la rue afin que la police le fit enterrer. Telle était encore la terreur qui pesait sur la France plus de trois ans et demi après la chute de Robespierre.
(1) Archives de la Mayenne. Bureau de Police^ n» 13i3.
La place qui avait été le théâtre du supplice de Pierre Denais vit im prêtre manceau tomber sous le même plomb bDmicide, avant qu'un moi» fût écoulé. Cette nouvelle îictime était Jean-Joseph Glatier, né à Thor, dans le eomtat d'Avignon, aujourd'hui département de Vauduse, et vicaire à Saint-Martin de Précigné. Dès le commeocement du schisme, l'ardeur que Joseph Glatier dé[doya pour préserver la population des périls que courait la foi, excita contre lui la haine des révolutionnaires de la contrée. Plusieurs fois il fut dénoncé au district de Sdblé,et même au directoire du département de la Sarthe, comme l'instigateur des mouvements par lesquels les habitants de Précigné manifestèrent leur vive opposition à r^ablissement d'un régime qui renversait à la fois l'Église catholique et la monarchie ; mais les dénonciateurs désespérant de trouver dans la localité des témoins disposés h déposer contre un prêtre aussi vénéré, il n'y eut jamais de procès intenté contre lui. Quoiqu'il eût plus à redouter qQ*Qn autre la persécution qui s'alluma immédiatement après le refus du serment, il résolut de ne pas se soumettre an décret de déportation et de braver tous les périls pour porter secours aux âmes des fidèles. Le règne de la Terreur ne ralentit point son zèle ; plus les dangers étaient imminents, plus sa foi se montrait ardente ; sa charité s'enflammait à la vue des besoins pressants de la religion ; cl, quoique d'une complexion fort délicate, il affrontait lîec intrépidité, même avec gaieté, les plus grandes btigues pour voler au chevet des malades. Il ne montrait fas moins de tôle pour toutes les fonctions de son saint •imstère, et en particulier pour Tinsti'uction religieuse fa enfants. Il prêchait, administrait les sacrements, formait les jeunes gens au chant des cantiques, comme dans nn temps de paix. Il convo(juait quelquefois des réunions de deux et trois mille personnes, célébrait au milieu de ces assemblées les saints mystères, et allait jusqu'à faire des processions avec toutes les pompes (juc les circonstances pouvaient permettre. Dans ces cojijonctures et
dans d'autres encore il parut écouter plus le zèle qu prudence. Ce n'était point cependant un caractère ] somptueux et arrogant; parlant souvent des dangers menaçaient la foi dans ces jours calamiteux, il rép^ sans cesse : « Nous sommes tous exposés à succomber tentations, à la peur ; moi plus que tout autre ; je j manquer de correspondance à la grâce divine, renier foi et tomber dans l'apostasie ; mais si je faux, ajout il, ne me suivez pas. » Hors de ces dangers pour la foi maxime ordinaire était qu'il ne fallait rien craindre.
Dans le cours de l'hiver, il réunissait, à la ferme Veil^Galant, les enfants de Précigné, de Notre-Dame- Pé, de Saint-Germain, de Domeray, de Domeré et Morannes,pour les préparer à la première communion il était tout entier à ce ministère qui avait pour lui attrait particulier, lorsqu'il fut li\Té à ses ennemis par nommé Guillois, ancien soldat de la République, ayant déserté le drapeau, avait mérité qu'une sente capitale fût rendue contre lui. Le lâche acheta sa grâce prix d'une infâme trahison. Ce malheureux devait la au serviteur de Dieu : il avait essayé de se joindre chouans dans le but de livrer leurs secrets aux révoluti naires ; ses trames perfides furent découvertes, et un j deux insurgés se mirent à sa poursuite. ïl vint frappe la porte de la ferme où était caché Joseph Glatier; refusa de le recevoir; mais le vicaire insista avec tan force auprès de son hôte, que Guillois fut admis et rc dans la cachette même du prêtre. Les chouans survini bientôt après, fouillèrent la maison pour découvrir le dé teur, et ne l'ayant pas trouvé, se retirèrent. Le lendenr Guillois manifesta le df^sir de se rendre à Sablé, et, les instances encore du prêtre fidèle, le fermier consen l'accompagner pour le garantir du danger qui le m< çait. Presque aussitôt le traître alla dénoncer son bien teur, et obtint sa grâce pour prix de sa trahison. Mail amis du serviteur de Dieu, instruits de la haine que portaient les ennemis de la religion, veillaient sur
Cn habitant (le Précigné, nommé Persigan, vint prévenir Joseph Glatier du complot que Ton avait formé contre lui, et du lâche moyen par lequel on comptait s'emparer de sa personne. 11 le pressa de fuir ; mais le pieux vicaire^ toQJours rempli de confiance, et ne voyant que les âmes doQt il avait le soin, refusa de s'éloigner du pays même pour quelque temps.
Les révolutionnaires connaissaient sans doute ses habitades, et ils choisirent à dessein un dimanche pour s'emparer de lui. Le 48 nivôse an VI (7 janvier 4798), une colonne mobile de Sablé cerna tout à coup la ferme de Monplaisir, sur la route de Sablé à Morannes, et, conduite parle traître Guillois, s'empara bientôt de Tintrépide missioonaire. Ces hommes usèrent à son égard de traitements inhumains qui excitèrent l'indignation des honnêtes gens, et même de quelques patriotes :ils le lièrent fortement avec des cordes, et durant toute la route ils le perçaient avec leurs baiomnettes, et le faisaient mordre par un gros chien qu'ils avaient conduit avec eux. On arrêta en même temps ^is déserteurs passés chez les chouans : François Clouet, ditPhocas; Pierre-Etienne Gilbert, dit Bon-Sujet; et Jean Dubat, dit la Musique^ parce qu'il savait jouer du flageolet On prit dans sa cachette deux pièces de toile, et on accusa Joseph Glatier et ses compagnons de les avoir volées; mais le serviteur de Dieu protesta qu'elles lui apputenaient légitimement, et qu'il s'en servait pour orner . les lieux où il offrait le saint sacrifice.
De Sablé il fut conduit à La Flèche, oh il eut à endurer le» plus cruels tourments. Ses gardes, comme ceux de saint Ignace le martyr, ressemblaient plus à des léopards qu'à des hommes. Us le serrèrent tellement avec les menottes, que le ttng en jaillit sur leurs mains, sur leurs habits, et jusque 8ir les murailles du cachot. Les procès-verbaux dressés par ses ennemis eux-mêmes attestent que son sort inspira ^ la pitié à plusieurs personnes, et spécialement à l'un te Yolontaires chargés de le conduire. Pour comprendre la fureur dont les révolutionnaires étaient animés contre
lui, il suffit de lire les lettres autographes et signées, adn sées par des habitants de Sablé et des communes voisin aux magistrats autorisés à décider de son sort : ni la d portation, ni le carcan, ni les fers ne peuvent assoui lem* barbarie; ils demandent avec des expressions féroc le dernier supplice. Toutes ces pièces se conservent da le dossier de son procès. Une autre circonstance do quelques vieillards de Sablé conservent le souvenir viva prouvera Tacharnement des ennemis de la religion cent Joseph Glatier et la joie inhumaine que leur causa s< arrestation. L'argent qui fut trouvé dans la cachette ( prêtre, un peu plus de 50 francs, fut donné à la coloni mobile qui l'avait arrêté, pour faire un banquet. Quelqu personnes, dont nous tairons les noms, envoyèrent d vivres, et surtout du vin et des liqueurs, en sorte que journée et la nuit suivantes se passèrent en orgies. Les m liciens ivres se répandirent dans les rues en poussant d cris de joie, proférant des chants accompagnés de bla phèmes et d'horribles imprécations, et qui allaient glao d'horreur et d'effroi les plus paisibles habitants, jusqi dans le fond de leurs demeures. Ces démagogues, aller du sang d'un prêtre catholique, étaient encore animés d fureurs de 4793.
Mais tandis que quelques habitants de Sablé, en trè petit nombre, montraient cet acharnement inhuma contre le prêtre fidèle, la paroisse de Précigné tout entiè: et les âmes chrétiennes de la contrée voisine se moi traient consternées des traitements cruels qui lui étaiei prodigués; et adressaient au Ciel les vœux les plus arden pour sa conservation. Une pieuse fille de Précigné, Jeam Launay , s'attacha à sa suite et l'accompagna jusqu'à Tour où il fut transféré après deux mois environ passés dans prison de l'évêché au Mans (î)-
(1) Archives de la Sarlhe, 19-L. 5. — Archives municipales • la ville de Tours. — Reuseigncmeuts fournis par M. Persigan, ch noiue de l'Église du Mans, et par quelques habitants de Sablé.
]£i 3 germinal an V[ (23 mars 1798), Jean- Joseph Glatier comparut devant la commission militaire. D'après les dires de ses ennemis acharnés, on lui répéta qu'il était un scélérat, qu'il avait tué, volé, violé ; et on lui imputa tous les crimes les plus atroces, tous les forfaits qui sont comme la ^ite nécessaire de la guerre civile. Il confessa généreusement la foi^ réfuta tous les chefs d'accusation intentés contre lui, montra clairement qu'il ne s'était jamais occupé que de son ministère, que s'il avait été souvent accompagné par des insurgés, c'est qu'ils venaient réclamer les secours qu'il pouvait seul leur accorder^ en vertu de son caractère sacerdotal, ou parce que traqué de tous les côtés^ il lui fallait chercher les seuls protecteurs imqnels il pût avoir confiance. On ne pouvait d'ailleurs prouver qu'il eût paru dans aucune action, et personne n'oserait dire lui avoir vu porter les armes, ou prendre nne part quelconque à la guerre civile. Ses accusateurs araieut voulu le faire passer pour émigré rentré, et, en effet, il avait été porté sur la liste des émigrés, mais bussement comme tant d'autres ; ils reconnurent que ce moyen de le perdre ne réussirait pas, et ils l'accusèrent d'avoir été l'un des chefs des chouans ; ils appuyèrent fortement sur les circonstances dans lesquelles il avait été arrêté, et sur les rapports qu'il avait eus très-réellement avec les insurgés ; mais se voyant confondus par les réponses claires et péremptoires qu'il opposait à chacune de leurs allégations, ils eurent recours aux injures; alors il guda un profond silence. La Providence voulut que, dans Fénoncé de la sentence, les juges appuyassent surtout sur a qualité de prêtre insermenté ; et quoique les adversaires aduraés du saint prêtre eussent entassé les calomnies les plus noires pour le représenter comme un brigand et le kcrote-fou de la guerre civile, leurs efforts furent déjoués par des hommes qu'ils ne pouvaient accuser de partialité. Ainsi la pure aiu*éole du martyre brilla dès lors sur le front de Jean-Joseph Glatier. La sentence fut prononcée le 3 germinal an VI (23 mars 4798), et exécutée le lende-
main, à dix heures du matin, sur la place d'Aumont. Il était âgé de trente-quatre ans. Les trois insurgés qui avaient été arrêtés avec notre saint vicaire furent fusillés en même temps que lui. La foule fut émue du calme et de la sérénité qu'il fit paraître durant la procédure, et jusqu'au dernier moment. Après le prononcé de la sentence, il dit à la pieuse Jeanne Launay : a Écrivez à Précigné, à nos amis, que demain je ne serai plus ; qu'ils prient pour moi ; de mon côté, je ne les oublierai pas. » En se rendant de la prison au lieu du supplice, il chantait cette strophe d'un cantique alors très-connu :
Ah ! Seigneur, à le servir Que je trouve de plaisir !
Si mes yeux versent des larmes.
Mon cœur y trouve des charmes.
L'amour répand des douceurs Sur les amertumes des pleurs.
Avant de quitter la prison du Mans, il avait écrit la lettre suivante à une personne de Précigné qui n'avait cessé de lui donner des marques d'attachement.
« Le 15 mars 1798, an IX« de la pereéculion.
a Sitôt votre chère reçue et lue, je l'ai déchirée ; mais je conserverai longtemps les sentiments que votre cœur lui a dictés. Qu'il est doux, après une furieuse tempête, de voir le calme se rétablir 1 Telle est la joie que j'ai ressentie en recevant de vos chères nouvelles. Je suis convaincu d'avance que vous n'avez pas été insensible à cette funeste catastrophe, que le Ciel sans doute n'a permis que pour rendre notre foi plus ferme et plus agissante. C'est à présent que l'on peut connaître si nous aimons cette religion sainte dans laquelle le Ciel nous a fait naître, en souffrant patiemment les tribulations et les angoisses. J'ai été rudement battu par les flots de cette mer orageuse qui est au-
dedans de nous, depuis notre cruelle séparation. Je ne bis plus que languir, depuis que je ne vois plus ce cher troupeau à qui le Seigneur a prodigué tant de faveurs, et {KHirquiles pénibles travaux que j'essuyais pour son salut, étaient pour moi des charmes et des délices. Ce qui augmente ma douleur, et qui est pour moi un poids accablant, c'est de voir les progrès funestes (jue va faire l'ennemi de notre salut dans le cœur de cette jeunesse naissante en qui 00 voyait germer avec une douce joie les principes consolants de la religion catholique. Soyez auprès d'elle mon iaterprète, et peignez-lui avec douceur et avec cette éloquence (|ue la religion bien imprimée dans le cœur peut seule dicter, mes larmes et mes regrets. Oui, aimables enfant?! portion la plus chère du troupeau de Jésus-Christ, recevez aujourd'hui ma tendre affection, et n'oubliez jamais ce pauvre prêtre qui ne perdit jamais aucune occasion de vous apprendre à aimer et à respecter la reli- ^on de vos pères. Oui, votre séparation sera pour moi une agonie continuelle ; et, dans quelque coin de la terre que le Seigneur peiinett^ que je sois déporté, toujours vous ferez l'objet continuel de ma sollicitude. Témoignez les mêmes sentiment à ceux qui partagent votre façon de penser, dont les noms seraient trop longs à détailler ; car je les porte tous dans mon cœur. Je n'espère pas rester longtempsau Mans. Bientôt l'exil ou la mort termineront notre cruelle et pénible existence. Si je suis encore digne de îotre souvenir, priez le Seigneur qu'il me donne la force et le courage de recevoir ce coup avec cette grandeur l'âme qui ne doit jamais abandonner un prêtre fidèle à son fcvoir. Jusqu'à présent, quoique rassasié d'injures de la partde nos persécuteurs, qui viennent chacun à l'envi pour les prodiguer dans le cachot où nous sommes détenus, je û'ai point senti en moi affaiblir les sentiments que j'ai toujours manilestés. J'ai eu le courage de répondre à mes persécuteurs, entouré de leurs satellites, que j'étais prêtre de Jésus-Christ, et que depuis que j'ai reçu ce caractère sacré, je n'ai jamais cessé un instant d'annoncer ses justices et
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ses miséricordes ; que jamais je n'avais eu la faiblesse prononcer aucun serment, ni fait aucune soumission, sentiments sont couchés de celte sorte sur le procès-ver de mon interrogation. Puissent-ils être couchés dans livre de vie au jour où nous paraîtrons tous au jugem de Dieu ! Je vous remercie de tous les soins que vous v< êtes donnés pour moi. Ne m'envoyez point d argent ; quelque dame charitable vous en offre, vous le garde en dépôt chez vous pour payer la dépense que je fais U les jours pour ma nourriture dans le lieu de ma dét( tion. J'éprouve toutes les peines : je suis éloigné de i patrie, de ma famille, de mes proches et de toutes âmes sensibles. J'ai tout ce qu'il faut pour devenir prêtre parfait : fasse le Ciel que je le devienne! J'ai < vendu, livré dans un pays arrosé de mes larmes et de n sueurs; et là où je ne devais goûter que des jouissanc j'ai été couvert, abîmé de sottises. Car la nuit de mon i restation fut pour moi un supplice; et je n'eusse jam; cm que parmi les habitants de la ville de Sablé il se : trouvé de pareils monstres. On m'a dépouillé de tout, et n'ai plus que les habits que j'avais sur le corps, sans pouv« en obtenir davantage. Faites part de ma lettre à vo chère sœur et à votre bonne amie J. Brèche, à nos a ciennes couturières, surtout à la petite Modeste, Jean
B. et au Que Dieu vous accorde toute sorte de bonhe
et de consolation sur la terre, et un jour la palme q Dieu destine à ses élus ! — Amen. »
Plus des deux tiers d'un siècle se sont écoulés, et tou les positions ont été bouleversées; mais le souvenir Jean -Joseph Glatier est encore en vénération dans anciennes familles de Précigné et des paroisses voisin Ce respect et cet attachement persévérants d'une popu tion tout entière suffisent pour confondre victorieusem< les calomnies de ses ennemis, et les insinuations malve lantes de quelques écrivains.
La main de la Providence, du reste, s'appesantit d'u
DURANT LA RÉVOLUTION. 4fti
manière visible sur le traître qiii avait livré à ses ennemis le serviteur de Dieu. Saisi peu de temps après par les chouans qu'il avait aussi trahis plusieurs fois, il fut lié sur une poutre et scié en deux ; les deux autres personnes qui avaient trempé dans le complot, tombèrent dans la rivière àMorannes, à la même époque, et se noyèrent. Les démocrates eux-mêmes furent frappés de cette coïncidence, et on en entendit avouer que la main de Dieu était là.
Six jours après l'exécution de Jean-Joseph Glatier, un autre prêtre du diocèse du Mans répandait son sang sur la même place, et pour la même cause de Dieu et de son Église. Pierre-Julien Hervieu, né à Domfront-en-Passais en 1755, fit de bonnes études au collège-séminaire de sa ville natale, fut ordonné prêtre à Pâques de Tannée 4780, et devint sucessivement vicaire à Saint-Fraimbault-sur- Pisse, à la Croixille, et à Ollivet. Il refusa le serment de la Constitution civile, et fut déporté en Angleterre. Il tenait d'essuyer une grave maladie, lorsqu'on 1795 des jours un peu moins calamiteux commencèrent à briller pour TÉglise de France. 11 s'empressa de repasser secrètement dans sa patrie ; et, dès le mois de septembre de la inème ann^, il était dans la paroisse d'Ollivet, travaillant ïvec une ardeur que ni l'épuisement de ses forces, ni les <iangers renaissants ne pouvaient arrêter. Les actes de trenteHîinq mariages et de cent quatre-vingt-quatre baptêmes, rédigés par lui en l'espace de deux ans, sont conservés comme ime précieuse relique; et encore est-il à peu près certain qu'il administra souvent ces sacrements ans en avoir conservé les actes en sa possession. On peut jïiger par là de l'activité de son zèle, et des services qu'il rendit à la paroisse d'011ivet,et aux paroisses voisines, qui toutes ont conservé un souvenir rempli de vénération pour le fervent vicaire. Deux ou trois traits feront connaître sa foi et sa piété. Désirant mourir martyr, il prenait assez peu de précautions pour se cacher, et il avait toujours S^i soin de reconmiander à ses pénitents de ne jamais
45t L'ÉGLISE DU MANS
faire un mensonge pour lui sauver la vie. Le presbytère (l'Ollivet, où il disait la messe, attirait un immense concours, tellement public, que les révolutionnaires euxmêmes en étaient instruits ; mais nul n'aurait osé dénoncer le prêtre qui jouissait d'une vénération universelle. Lors de la réaction antireligieuse soulevée par le 18 fructidor, il ne prit guère plus de précautions et continua à se montrer assez ouvertement. Averti par une lettre de son ami et compatriote , Hector-François Barré , vicaire à Saint-Ouen-des-Toits, son compagnon d'exil et actuellement caché aussi dans une paroisse voisine, d'écouter davantage les conseils de la prudence, et de ne pas s'exposer aussi ouvertement aux dangers de jour en jour plus menaçants^ il répondit laconiquement : a Mon ami, je crains beaucoup pour toi que la foi ne te manque. » Dans une circonstance où les ennemis de la religion redoublaient d'activité pour s'emparer de ses ministres, on lui annonça un jour, au commencement de la messe, qu'on venait d'apercevoir un détachement de soldats, dans le chemin, près du lieu où il se trouvait. Son premier mouvement fut de se disposer à fuir; mais aussitôt il se retourna vers l'autel, en s'écriant : « 0 homme de peu de foi ! Prions, prions ; b et il continua le saint sacrifice. La troupe passa sans s'arrêter ; et le danger s'évanouit.
Mais enfin un faux frère se trouva qui trahit le serviteur de Dieu et le livra le iO mars 1798, qui était le samedi avant le troisième dimanche de carême. Un détachement de la troisième demi-brigade d'infanterie légère, qui était en garnison au poste de la Ghapelle-du-Ghêne, en Loiron, envahit subitement le presbytère et le fouilla dans tous les sens, sans rien découvrir. Les soldats s'en allèrent à la demeure de l'individu à qui on a depuis attribué la trahison ; ils vinrent ensuite faire une seconde visite, qui demeura également sans résultat. Ils retournèrent à la demeure du traître, et reparurent pour la troisième fois au presbytère, vers cinq heures du soir. Ils avaient alors des renseignements plus précis ; ils démolirent une doi-
soD, péoétrèrent dans une tourelle et y trouvèrent Pierre Herviea; ils l'emmenèrent à leur cantonnement, et le Iffldemain le conduisirent à la prison de Laval. Après l'avoir consigné dans la geôle, ils se présentèrent aux admioistrateurs du département, pourvus du procès-verbal d'arrestation, et ils reçurent immédiatement une gratificatioD de cent francs en numéraire. On dit, et le fait est vraisemblable, qu'au moment de la capture et durant tout le voyage, il& se livrèrent à des actes de barbarie atroces contre leur prisonnier ; outre la haine qu'on leur avait inspirée contre les ministres delà religion, ils étaient encore échauSës par le vin qu'ils avaient bu avec excès. Us prirent plaisir anssi^ assure-t-on, à profaner de la manière la plus horrible les vases sacrés qui étaient dans la cachette du saint prêtre (1).
Une pieuse demoiselle et un jeune homme d'Ollivet suivirent Pierre-Julien Hervieu à Laval, l'accompagnèrent dans tout son voyage, et ne le quittèrent qu'après avoir rendu les derniers devoirs à ses restes. Ils rapportèrent sur ses derniers moments des détails authentiques et si édifiants, que malgré leur longueur, nous ne pouvons nous dispenser d'en présenter un aperçu.
Pierre Hervieu resta dans la prison de Laval du H au 22 mars, et dans cet intervalle, il subit trois interrogatoires, qui lui fournirent autant d'occasions de confesser publiquement la foi. Il fut ensuite envoyé à la commission militaire siégeant à Tours. On le conduisit par Ghâteau- Gontier à Sablé. La gendarmerie de Chàteau-Gontier le
(1) Déjà les Mémoiret ecciésiastiques d*lsidoTe BouUier, p. 315, ont 9'goalé les erreurs répandues dans les Confesseurs de la Foi et les Martyrs de In Foi, à l'article de Pierre Hervieu. Ces deux ouvrages attribuent la part principale dans l'arrestation à un ancien religieux de l'abbaye de Clermont, sorti avant la Révolution, et qui, revenu dans le pays, était à la tête de l'administration du canton. Les recherches les plus consciencieuses prouvent que le fait est entière- Qient faux. Il y a plus: on nous a assuré que cet homme avait essayé d'empêcher l'arrestation.
chargea de chaînes qui pesaient environ soixante Ii\i
et le fit monter seul dans une mauvaise charrette, dont
secousses, à travers les chemins raboteux, achevèrent d
câbler la victime déjà épuisée. Sa foi et son courage
donnèrent des forces surhumaines ; car la pieuse demois
dont nous avons parlé, ayant pu pénéter dans la prisoi
Sablé vers les dix heures du soir, le trouva récitant
bréviaire. L'image de la mort était peinte sur son visa
Son corps était tout couvert de sang; et il ne se plaigi
que d'un peu de fatigue; ses jambes étaient si prodigiei
ment enflées, qu'à peine apercevait- on les fers qui les
raient. Quelques personnes charitables ayant en \
cherché à Ten faire décharger : a Pourquoi, leur di
pourquoi vous contristez-vous à la vue de mes souffr
ces? Ce voyage m'est bien glorieux, considéré avec
yeux de la foi. » Sa faiblesse était si grande, qu'il
pouvait lui-même porter les aliments à sa bouc
dans toute la journée, il n'avait pris qu'un peu de i
mouillé de vin. Il passa la nuit dans un cachot obsc
mais ce fut le seul où il entra durant le cours de
voyage. Le lendemain on le conduisit à La Flèche.
gendarme en lui mettant les menottes lui dit ironi(
ment : a Ces fers-là sont-ils doux, camarade? — Oui, M
sieur, répondit modestement le saint confesseur, puis
je les porte pour la foi. » La généreuse chrétienne
raccompagnait se hâtait de le précéder dans les lieux
lesquels il devait passer, lui préparant tout ce qui pou
le soulager, implorant la pitié de ses gardes, lui pr
guant les marques de la plus industrieuse charité. A
Flèche, où il arriva à midi, il trouva son dîner prép
et il se reposa le reste du jour de ses fatigues de la ve
Le 24, il repartit pour Le Lude. Ses mains étaient en
tout enflées. « Messieurs, vos fers sont bien étroits, i
en souriant aux gendarmes; on les a faits sans doute j
des enfants : voilà pourquoi ils m'ont coupé les poign
mais ce n'est rien. » Le froid était glacial : il essaya d
chauffer les mains ; elles étaient meurtries au vif : il
obligé de s'éloigner du feu. Les gendarmes de ChAteau-du- Loir vinrent au-devant du martyr. Sa compagne inséparable épuisa tout ce que le sentiment a de plus énergique, tout ce que la charité a de plus insinuant, pour obtenir qu'il fût délivré des fers qui Taccablaient ; sa prière fut enfin écoutée ; on lui permit h elle-même de monter dans la voiture avec le prisonnier. Toute remplie (loDction et de sentiments de charité, leur conversation émut profondément im soldat placé près d'eux : ils parlaient uniquement de l'amour de Dieu, des misères de la vie présente, du bonheur du ciel, et de la douceur des souffrances endurées pour la foi. Jamais les souffrances n'altérèrent la sérénité du confesseur de Jésus-Christ, ni la douceur de son langage. Il oubliait ses besoins les plus pressants pour donner plus de temps à la prière. Les fatigues dont il était épuisé ne lui parurent point une raison suffisante pour s'exempter du jeune du carême ; et jusqu'au dernier jour, il le pratiqua dans sa rigueur. Il semble néanmoins qu'il éprouva un moment de crainte : «Dites-moi, je vous prie, demanda-t-il à sa fidèle compague, lequel souffre le plus de celui qui est guillotiné, ou de celui qui est fusillé; je vous adresse cette question, ajouta-t-il, parce que je crains tout de ma faiblesse! Ne croyez pas que je m'afflige, poursuivit-il encore; je remercie Dieu de la grAce qu'il m'accorde de m'admettre au nombre de ses martyrs. 0 ma chère sœur, que je suis heureux ! » A Château-du-Loir, le geôlier de la prison et sa ^"^Hime montrèrent pour le confesseur de la foi les soins 'es plus compatissants. Il resta trois jours sous la garde de ces honnêtes gens, qui n'épargnèrent rien pour lui faire perdre le souvenir des duretés dont on avait usé précédem- ''^ent à son égard. Durant ce temps sa charitable compagne l^urut à Tours pour essayer de le sauver. Elle parvint à ^Dtéresser en sa faveur un éloquent avocat qui employa **^^t son t<dent et son zèle à la défense de l'innocent. Mais Po^r assurer l'effet de sa plaidoirie, il engagea le prison- ^i^r à faii'e une déclaration légèrement contraire à la
vérité : a Non, répondit celui-ci, non, je ne sauverai jamais ma vie par un mensonge. »
En arrivant à Tours, il fut conduit à la prison du gouvernement, de là transféré au criminel. Sa courageuse compagne eut la douleur de voir qu'on l'y précipitait en le chargeant de coups, parce qu'il pouvait à peine marcher. Il était arrivé le 29 mars, et dès le lendemain il comparut devant la commission militaire. Les membres qui la composaient, avant de se réunir pour décider du sort du vertueux prêtre, parurent un moment embarrassés pour asseoir leiu» jugement : ils ne trouvaient rien de positif dans les pièces fournies par le jury d'accusation de Laval. Les malheureux sont toujours disposés à s'emparer des moindres lueurs d'espérance; les gens de bien crurent un moment que Pierre Hervieu allait échapper à la terrible commission; il n'en fut rien. Elle s'assembla le 30, à quatre heures du soir. A la demande d'un défenseur, formulée tout d'abord par l'accusé, la cx)mmission répondit que la loi n'en accordait pas; mais comme il était d'usage depuis quelque temps de dire que l'humanité était à l'ordre du jour, ce grand mot ayant été prononcé, les juges feignirent d'envoyer chercher le défenseur désigné ; ils firent partir un militaire qui comprit le sens du commandement, et ne se mit pas en peine d'y obéir. La fervente chrétienne qui s'était dévouée pour le serviteur de Dieu, fit avertir l'avocat en qui elle avait mis sa confiance; et il accourut aussitôt. Elle voulut de plus assister au jugement, durant lequel elle ne put découvrir la moindre altération, ni dans la physionomie, ni dans la voix du confesseur de la foi. Nous allons rapporter d'après le témoignage de ce fidèle témoin l'interrogatoire du martyr ; mais nous croyons qu'involontairement, et par un respect instinctif, elle a substitué le vous au tutoiement républicain.