‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 6 sur 104 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Martyre de plusieurs Manceaux qui ont rendu témoignage hors des limites du diocèse du Mans. — Le P. Julien d'Hervillé. — Jean- Marie Allard. — François Houssin. — Louise Rallier, yeuve Déan de Luigné. — Thomas CoUin. — Sébastien Mandet. — Charles-Marie Joseph Huanlt de la Bernarderie. — Michel Chappeau.

— Françoise Jamin. — Marguerite Rochefort. — Paul Le Coinlre.

— Le P. Germain de Queudevilie. — Martyre d'un capucin. — René-Joseph Nicolais. — Dom Mathurin Léon. — Le P. Charles- Jacques Perdrix. — Michel-Anselme de Blanchardon.

Tandis que tant de martyrs rendaient un si glorieux tt^moignage de leur foi dans le département de la Mayenne, d'autres enfants du Maine ne montraient pas moins de courage, pas moins d'amour de Dieu et d'attachement inviolable aiL\ lois de l'Église, dans d'autres parties du royaume. La nécessité de suivre la sanglante commission révolutionnaire de la Mayenne nous a fait franchir les limites de la chronologie ; nous y rentrons avec l'arrêt de mort porté le 22 décembre 1793 contre le Père Julien d'Hervillé, de la compagnie de Jésus.

Ce saint religieux était né à Château-du-Loir en 1732. Par zèle pour le salut des âmes, il s'exposa à tous les périls de la persécution en restant en France après les décrets <le déportation. Réfugié dans la ville d'Orléans, il y trouva une occasion favorable pour exercer le ministère. Marie- Anne Poulain, religieuse d'un monastère d'Orléans, n'avait pas cessé d'habiter cette ville. Quoique rejetée dans

L'ÉGLISE DU MANS DURANT LA RÉVOLUTION. ci

le monde, elle continuait les ciercices de piété qu'elle pratiquait dans le cloître ; et, secondée par une pieuse et fidèle servante, Marguerite Besnard, elle transforma son logement en une sorte de communauté, Quelle reçut d'autres religieuses, admettant même à ces exercices de piété qaelques pei'sonnes du dehors. L'âme de cette société, c'était le vénérable Père Julien d'Hervillé ; il y célébrait les saints mystères et remplissait les autres fonctions du ministère sacerdotal ; il entretenait dans tous ces cœurs fenents l'amour de Dieu et les disposait de plus en plus à mourir pour la religion. Le fervent religieux ne bornait pas son zèle aux services qu'il rendait dans cet asile qu'on pouvait regarder comme relativement assez sûr, si quelque lieu pouvait t tre à l'abri du danger dans ces jours de crime ; il allait encore dans la ville partout où il y avait un service à rendre au prochain. 11 se déguisait pour ces missions périlleuses avec tout le soin possible ; il fut néanmoins reconnu et arrêté en pleine rue le 26 novembre 1793. Aussitôt après on alla saisir ses hôtesses, sur lesquelles les soupçons des terroristes étaient éveillés par Li multiplicité même des services qu'elles avaient rendus. Bientôt transférés à Paris, ils comparurent tous ensemble devant le tiibunal révolutionnaire le 1" nivôse an H (21 décembre 1793). Dans un réquisitoire furibond, Foufjuier-Tinville s'exprimait en ces termes :

« Il résulte des pièces que la nommée Poulain, inspirée par le fanatisme le plus invétéré, avait fait de sa maison un repaire de contre-révolutionnaires et un foyer de conspirateurs ; qu'il est constant que, depuis le commencement de la Révolution, elle en a été l'ennemie, et qu'elle s'est surtout déclarée ouvertement contre le serment auquel la nation avait assujetti les ecclésiastiques ; que l'on voit, par des lettres qui lui sont adressées par le ci-devant curé de Châon (Demeyge), prêtre réfractaire, dès le mois de mai 4791, qu'elle conseillait elle-même la résistance et la rébellion envers les lois émanées de la volonté nationale; que c'était la fille Poulain qui faisait parvenir

f.2 I/ÉGLISE nu MANS

]es brefs du despote du Vatican, et tous les ouvrages fanatiques et contre-révolutionnaires à des prêtres réfrac-

taires ; qu'elle se procurait ces écrits fanatiques par sa

correspondance avec un nommé Poulain, son parent, jeime homme qu'elle destinait à augmenter le nombre des prêtres rebelles à la loi ; ijue c'est lui qui lui envoyait les brefe et les écrits des évêques fanatiques, et des instruments d'un culte particulier, tels que calice, patène, pierre d'autel, sacrés par des évêques réfractaires ; que la fille Poulain recevant ainsi plusieurs exemplaires de tous les écrits incendiaires du fanatisme, en faisait la distribution à tous les prêtres et autres, dont elle était l'âme et le conseil; qu'enfin il n'y a pas de doute que cette fille ne fût le centre des conspirateurs qui sont à Orléans et dans les environs ; que, d'après ses correspondances qui le démontrent jusqu'au dernier degré d'évidence, on ne doit plus être étonné de la voir recevoir chez elle un prêtre contre-révolutionnaire, déguisé en femme, et des ex-religieuses du couvent de la Sagesse, de Saint-Laurent-sur-Sèvre, département de la Vendée ; que l'on ne peut se refuser à l'idée que toutes ces ex-religieuses étaient sous la direction de Tex -jésuite d'ilervillé, et de la fille Poulain; qu'elles ne se sont retirées dans cette maison que par le iait des relations que ces deux conspirateurs avaient dans le département, où eux et leurs complices, sont parvenus à allumer celte guerre civile, désastreuse et exécrable, où le sang des citoyens a été versé à grands flots par des assassins armés du poignard du fanatisme et de la superstition ; qu'il en résulte que ces cinq religieuses, partageant les opinions fanatiques de leurs deux chefs, se nourrissaient, dans ce repaire de conjuration, de l'espoir de voir rétablir, sur les débris de la liberté et de l'égalité, la retraite qu'elles avaient quittée, et en attendaient le moment sous le joug infirme de l'imposture et de l'hypocrisie de ces deux chefs réunis pour le crime et les forfaits; que la domestique de la fille Poulain (Marguerite Besnard) est nécessairement suspecte d'avoir partagé les trames et les complots de la

aie Poulain, avec laquelle elle demeure depuis vingt ans, et d'en avoir été l'agent et la complice, etc. »

Parlant du P. d'Hervillé, Fouquier-Tinville disait : ffCe fanatique conspirateur, qui n'a jamais prêté aucun sermentà la patrie, a prétendu dans im de ses interrogatoires, que reconnaître la liberté et Tindépendance des hommes, et leur égalité entre eux, c'était outrager l'Être Suprême, et n a, par conséquent, pas prêté le serment de liberté et d'^alité. Non-seulement il n'a pas cessé d'habiter dans on pajTs contre les lois duquel il se déclarait ainsi en rébellion ouverte ; mais même il n'a pas cessé d'exercer les fonctions sacerdotales : il disait la messe, confessait, administrait la communion et prêchait dans ses conciliabules. C'est à Orléans, et peut-être ailleurs, qu'il entretenait cet exercice de religion, dont le véritable but était de iaire des partisans aux fanatiques de la Vendée. Lorsqu'on l'a arrêté déguisé en femme, et qu'on lui a fait représenter ses poches, il s'y est trouvé toutes les ressources de la superstition et du fanatisme, un chapelet, une petite boite ronde pleine de (l'auteur emploie une expression sacrilège pour désigner la sainte Eucharistie) ; plus une croix d'argent, un reliquaire représentant des deux côtés le cœur de Jésus et de Marie, signe de ralliement des brigands de la Vendée. Ses papiers, saisis chez la fille Poulain, montrent que c'était à lui que s'adressaient les prêtres contre-révolutionnaires, pour obtenir des décisions des chefs réfractaires sur les questions qui les embarrassaient. Il parait surtout qu'il s'appliquait à commenter, développer et expliquer les prétendus brefs de Rome ; c'est ce qui résulte de brouillons de lettres, dans Tune desquelles, s'aiiressant à im curé qui paraissait balancer à rétracter le serment qu'il n'avait prêté qu'avec restriction, il lui disait formellement : a Prenez le grand chemin que le pape Clément appelle la voie royale, etc., etc. »

D'après ce réquisitoire et malgré ses soixante ans, et contre toute vraisemblance, Julien d'Hervillé fut condamné comme « complice d'une conspu^ation, tendant à troubler

TÉtat par une guerre civile, en armant les citoyens les un: contre les autres;... en opposant les fureui-s du fanatisme à la majesté des lois, et la volonté sanguinaire d'un prêtre appelé Pape, à la souveraineté du peuple ; en tenant dei conciliabules secrets et perfides, et favorisant par là h révolte des brigands de la Vendée. » La peine de mor fut prononcée en même temps contre Julien d'Her ville, contre Marie-Anne Poulain et contre Marguerite Besnard. Ils marchèrent aussitôt tous les trois au sup plice. Un fervent jeune homme, Barthélémy Bimbenet qui, dans les prisons de la Conciergerie, attendait le mém< sort, les ayant vus descendre du tribunal, et s'avancei versTéchafaud, attesta dans une lettre adressée à Tun d< ses frères, de qui le P. d'Hervillé était connu, qu'il étai allé à la mort avec une joie chrétienne et une sainte jubilation ; que même le peuple, tout ivre qu'il était d'impiét( et de fureur, ne put s'empêcher de dire, après avoir vi tomber la tête de ce vénérable prêtre, qu'il était mort er saint. Bimbenet ajoutait, en revenant avec admiratior sur ce qu'il savait, non moins certainement, des réponses du P. d'Hervillé devant les juges : « Quel aveuglement ! h saint homme réfuta leur impiété et leurs blasphèmes ave( beaucoup de chaleur et de force. » U écrit encore plus loin « J'ai la montre du P. d'Hervillé; je la garde comme une relique. Si je fais mon grand voyage bientôt, je vous insti tue mon légataire universel ; et comme ici on sait d'avance le jour où l'on doit monter au tribunal, je ferai un paque qui sera déposé dans la ville, et dans lequel je mettra cette montre. Vous la ferez estimer, afin de donner le mon tant aux pauvres, à son intention; et vous la gardere; pour l'amour de lui et de moi. »

Quatre jours après un prêtre, né à Craon, Jean-Marie Allard, curé de Bagneux, près de Saumur, fut condamne à mort par le même tribunal révolutionnaire de la Seine Il n'avait point prêté le serment schismatique de i 791, el se trouvant dans une ci^ntrée voisine de la Vendée, où lei

habitants ne souffraient pas sans indignation qu'on leur enlevât leurs pasteurs légitimes, Jean-Marie Allard, que ses paroissiens voulaient aussi retenir, fut regardé par les anarchistes comme étant d'accord avec les insurgés vendéens; et on le conduisit à Paris pour y être traité en conspirateur. Il parut devant le tribunal révolutionnaire le 25 décembre 1793^ fut condamné à mort comme a contrerévolutionnaire^ ayant eu des intelligences avec les brigands de la Vendée. » La sentence fut exécutée sur-le-champ; et Jean-Marie Allard, se félicita de perdre la vie pour Jésus- Clirist, le jour même où Jésus-Christ était né pour le salut da genre humain. Ce digne curé était âgé de cinquantesept ans.

Dès le 1*^ janvier 1794, François Houssin, né à Château- Gontier, et curé de Notre-Dame de Brouzils, actuellement du diocèse de Luçon, mais alors du diocèse de Nantes, fut exécuté à Angers, avec cinq autres prêtres, a tous également reconmiandables, nous dit Gruget qui les avait connus, par leur zèle, leur science et leur attachement à la religion catholique (1). »

Le mercredi, 45 janvier, vit la mort héroïquement chrétienne de M"* Louise-Olympe Rallier, veuve de René- Émeric Déan de Luigné et de sa fille. Simon Gruget nous a laissé de leur martyre un récit que nous devons reproduire textuellement.

« Les membres de la commission militaire de Maine-et- Loire avaient choisi pour ce jour-là les femmes les plus distinguées par leur naissance^ leur beauté et leur attachement à la religion de leurs pères. C'étaient des âmes d élite, qui étaient dignes d'ouvrir la voie du martyre à celles qui devaient le subir après elles. Elles marchèrent au ?upplice avec ime fermeté, une sérénité, une majesté qui étonnèrent leui'S bourreaux eux-mêmes; elles s'exhor-

(1) Dom Chamard, les saints Personnages de t Anjou, t. TII. p. 535. — L'article de Guiilon, dans les Martyrs de la foi, t. III, p. 316^ est certainement erroné.

Page 1