‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 7 sur 104 · III · texte numérisé non relu

III

taient les unes les autres à souffrir avec joie pour Dieu, ot à mourir pour la religion. De ce nombre était dame Louise- Olympe Rallier, veuve de René-Émeric Déan de Luigné, qui avait été prise dans son château, près de Château- Gontier, avec trois de ses filles, et incarcérée au Calvaire d'Angers, pour avoir donné l'hospitalité à deux prêtres catholiques, M. le curé de Saint-Michel-de-Fins (M. Chudeau), et M. Jacques Ledoyen, vicaire de la paroisse de Contigné

« M"* de Luigné, écrivait-on à Mgr Montault en 1817, était une des plus vertueuses femmes que j'aie jamais connues. Elle était de la plus haute piété, d'une douceur inaltérable, d'un cœur excellent, et frès-charitable envei's les pauvres. Je n'ai vu de ma vie un caractère plus parfait. Elle y joignait des formes douces et polies, qui la faisaient aimer de tout le monde.

a En 4791, ses deux fils émigrèrent. M"* de Luigné passait ses hivers à Ghâteau-Gontier, et le reste de l'année à sa terre de la Bauhivière, paroisse d'Argenton, à deux lieues de cette ville. Elle craignit d'être inquiétée comme mère d'émigrés, et vint se fixer h la campagne. La paroisse d'Argenton a toujours été bonne, et M"* de Luigné y était singulièrement honorée et chérie. M. Ghudeau, curé de Saint-Michel-de-Fins, était caché dans le pays. M"* de Luigné lui offrit sa maison; et quelque temps après, M. Ledoyen, vicaire de Contigné, vint lui demander asile. A la fin de 1793, un détachement de la garde nationale entra brusquement dans la maison, et pénétra dans la salle à manger. M"* de Luigné était à dîner avec ses trois filles et les deux ecclésiastiques déguisés en paysans. On dit aux gens de la garde nationale qu'ils étaient des fermiers de M"* de Luigné; mais l'un d'eux reconnut à l'instant M. Ledoyen. Celui-ci sauta par la fenêtre et prit lafuite. On le poui*suivit, et l'un de ces misérables lui jeta une fourche de fer aux jambes. M. Ledoyen fut blessé et tomba. On se saisit de lui, et il fut mené à Angers, où il a été guillotiné. . . Le curé de Saint-Michel se sauva et se cacha dans la mai-

àOD^où il ne fut pas trouvé.. .M"*'' de Luigné fut conduite à Angers avec ses trois filles, et enfermée au Calvaire. La paroisse d'Argenton la réclama inutilement

a M"* Déan, reprend Gruget, convaincue d'avoir donné rtiospitaiité à deux prêtres réfractaires, ne pouvait pas échapper à la mort. Sa fille alnée^ aussi pieuse qu'elle, et par conséquent aussi coupable, partagea son sort. Les deux autres eussent subi la même peine, si elles eussent été bien portantes. »

Thomas Collin, vicaire à Avrilly, près de Domfront^n- Passais, qui était resté ferme dans la foi, en refusant le serment de 1791, et en bravant la loi de la déportation, pjur continuer d'être utile aux catholiques du pays, exerçait encore à la fin de 1793 son ministère à Avrilly. Il y fut saisi par les persécuteurs de Domfront et livré comme rebelle aux troupes dirigées contre l'armée catholique. Réuni à im grand nombre de prisonniers faits sur cette année, il fut envoyé à Saint-Malo; une commission militaire le fit fusiller, sous le vague prétexte qu'elle employait contre toutes ses victimes, et qu'elle exprimait par le terme consacré de brigand de la Vendée. La sentence est du 21 nivôse an II (10 janvier 1794).

Le 25 du même mois, Sébastien Mandet (1), natif de La Flèche, desservant de Guon, près de Baugé, et âgé de soixante -trois ans, mourut à Paris sur l'échafaud pour la cause de la foi.

Le lendemain la ville d'Angers fut le théâtre du supplice que le vénérable vieillard Cbarles-MaricnJoseph Huault de la Bemarderie, curé de Craon, endura pour sa fidélité et son obéissance à TÉglise. 11 était né au Mesnil, près de Saint-Florent-le-Vieil. C'était un pasteur très-éclairé et très-attaché à son devoir, et qui porta toujours à ses paroissiens, malgré les persécutions qu'il endura de leur

(1) Le Moniteur, 26 janvier. 1794, t. XIX, p. 336, commet nue ^ntor ea nommant cet ecclésiastique Mondet, et cette erreur est reproduite en plnsiears onvrages.

part, la plus tendre et la plus constante affection. Il était parvenu à se soustraire aux recherches des révolutionnaires, et se tenait caché chez ses parents, au Mesnil, lorsqu'il tomba entre les mains d une colonne mobile qui recherchait les suspects. C'était après l'échec que l'armée catholique venait d'essuyer sous les murs d'Angers. La victoire avait donné ime nouvelle ardeur aux démagogues; ils recherchaient partout les Vendéens que des blessures avaient obligés à se cacher dans le pays. Charles-Marie- Joseph Huault de laBemarderie était gravement malade au moment où il fut arrêté; il avait même contracté une infirmité qui ne lui permettait plus de marcher. Sans égard pour la situation de ce vieillard impotent, on le traîna à Angers, et l'on multiplia pour lui les plus barbares tourments. 11 comparut enfin devant la commission militaire nouvellement établie, et fut condamné comme « complice des Vendéens, et l'un des chefs de leur parti; » on lui appliquait de plus la qualification de « conspirateur. » En entendant cette sentence, le vieillard recueilUt ses forces, et adressa avec calme et énergie ces paroles à ses juges : a C'est gratuitement que vous me supposez l'un des chefs de l'ai'mée catholique et royale : non, je ne le suis pas, et vous pouvez m'en croire; mais je suis prêtre, et prêtre cathoUque, curé non assermenté de la ville de Craon, ministre de l'Église catholique ; c'est dans son sein que je veux rester et que je veux mourir. Que cette profession de foi soit plutôt la cause notoire de ma mort, comme ma foi et mon saint ministère le sont effectivement. » D'autres historiens rapportent en des termes un peu différents la profession de foi du curé de Craon ; mais le sens est absolument identique. Voici cette autre version :

0 C'est ainsi, dit-il à ses bourreaux, c'est ainsi que vous jugez et que vous condamnez, juges iniques! Non, je ne suis point un des chefs des brigands, ainsi que vous le dites. Je n'ai jamais assisté à aucun combat, et je n'ai même jamais su ce qui se passait sur le théâtre de la guerre, que par les nouvelles qu'on m'en rappoi-tait. Je

.<ais prêtre non assermenté et curé de la ville de Craon ; Toilà mon titre. Oui, je suis prêtre de l'Eglise catholique, et je veux mourir dans son sein. Voilà ma profession. » L'an des plus anciens historiens de l'Église, Sozomène raconte que le saint vieillard Ostazade, condamné à mort ciHmne coupable de rébellion envers l'empereur, demanda et obtint qu'un hérault marchât devant lui au moment où il se rendait au supplice, et publiât à haute voix qu'il n'était condamné à la mort que parce qu'il ne voulait pas renoncer à la foi de Jésus-Christ. Le même sentiment inspira au vénérable curé de Craon les généreuses paroles que nous venons de rapporter.

Cette noble fierté du ministre de Jésus -Christ qui tient à honneur de mourir uniquement pour la cause de la religion, et pour ne pas déroger à la sublime dignité dont il est revêtu, fut accueillie par un féroce sourire de la paii; des membres de la commission ; et quelques heures après le saint martyr était porté sur un brancard au lieu du supplice ; car ses infirmités ne lui permettaient pas de s'y rendre à pied. Il était âgé d'environ soixante-dix ans.

Dès le jour suivant, c'est-à-dire le 27 janvier, la commission militaire établie à Angers, envoya à la mort un ecclésiastique néà La Flèche, nommé Marguerite Rochefort, d'abord vicaire a Cré, puis curé de Saint-Quentin, près de Baugé. Ses vertus en avaient fait l'un des modèles et des gloires du clergé angevin ; son martyre l'enrichit d'une nouvelle auréole.Francastel imagina pour lui un nouveau mode de supplice. Rougissant d'être surpassé en inventions sata- DÎque^ par son collègue Carrier, le proconsul de l'Anjou lit coudre dans un même sac notre saint prêtre avec une . religieuse, et les fit précipiter aussi dans la Maine. C'est ce î=upplice que les terroristes nommaient un mariage républicain.

Peu de temps après, du 16 mars au 16 avril, expira après lesplushorribïes souffrances courageusement endurées pour la foi, Michel Chappeau, curé de Sainte-Colombe, près de Ui Flèche. Né à Angers, ce vénérable prêtre fut placé dès

son début dans le ministère ecclésiastique au prieuré-cure de Sainte-Colombe pour remplir les fonctions de vicaire auprès d'un vieillard qui sut apprécier son mérite, et lui résigna son bénéfice en i777. Dans ce poste, Michel Chappeau se montra actif et ferme pour procurer le bien de son troupeau, et surtout des indigents. Ce fut pour maintenir leurs droits qu'il ne craignit pas d'intenter un procès au célèbre agronome, marquis de Turbilly ; et il eut le bon heur de voir le fruit de ses démarches assuré à ses pupilles. La paix et la concorde régnait dans la paroisse ; tous les habitants se pressaient avec reconnaissance et amour auprès de leur pasteur, lorsque le schisme vint y jeter le trouble et la division. Le quatrième dimanche de janvier 4791, le prieur-curé de Sainte-Colombe consentit à prêter le serment en cette forme : t Je jure d'être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir la Constitution du royaume, décrétée par l'Assemblée nationale constituante, en tout ce qui ne sera pas contraire à ma conscience, me rétractant formellement dans le cas où l'autorité viendrait à attaquer la religion catholique, apostolique et Romaine, dans le sein de laquelle je veux vivre et mourir. »

Cette restriction devait exciter l'irritation de la municipalité de La Flèche, déjà engagée dans le mouvement révolutionnaire, et qui n'avait trouvé dans le clergé de la ville, à deux ou trois exceptions près, que lAche complaisance pour les innovations schismatiques de l'Assemblée. On supporta avec d'autant moins de patience la conduite du digne prieur, qu'elle fut imitée par ses deux vicaires. Bientôt il lui fallut se retirer et vivre dans une retraite presque absolue : le prieur de Sainte-Colombe ne pouvait pas paraître sans soulever des tempêtes. Renfermé à Angers, puis jeté, avec quatorze autres prêtres angevins et quarante-cinq prêtres du diocèse de Nevers, sur une galiote hollandaise où régnait la disette et la maladie, il expira dans le port de la Sécherie, à Nantes, après deux ans d'une agonie non interrompue.

La veille de son départ pour Nantes, il avait adressé à

M"* Françoise Jamin la lettre suivante : tf Encore quelques jours, ma chère fille, et je vais avoir

le bonheur de sacrifier ma vie pour confesser la foi. En vous écrivant, j^ai voulu vous donner avant de mourir une dernière preuve de mon afifection, et transmettre par votre organe à mes chers paroissiens les avis que je crois leur être nécessaires dans les circonstances où ils se trouvent. On emploie tous les moyens pour les engager dans les voies pernicieuses du schisme et de l'impiété. Vous que je regarde comme ma dernière ressource pour le maintien de la religion dans ma paroisse, si vous me conservez quelque reconnaissance des soins avec lesquels je vous ai formée à la connaissance et à Tamour de Jésus-Christ, remplacez-moi, autant que possible, auprès du troupeau dont m'a séparé la violence des ennemis de Dieu. En temps de persécution, tous les chrétiens doivent être des apôtres. Vos visites chez les malades et les pauvres vous mettent à même de soutenir dans les familles l'attachement aux vrais principes de la religion. 11 faut prémunir les ignorants et les faibles contre les séductions qui les environnent. Dites à tous que rien ne console à la fin de la \ie, comme ime fidélité inviolable à son Dieu, avec le témoignage d'une bonne conscience. Répandez de tous c6tés, mais surtout parmi la jeunesse, les vérités nécessaires au salut, en attendant que des temps plus heureux leur procurent les avantages et les consolations du culte cathoUque. »

Il avait raison, le saint martyr, de placer ses espérances dans le zèle et la ferveur de M'*'' Françoise Jamin ; elle remplit complètement la mission qui lui était confiée ; et aujourd'hui encore l'œuvre de la Providence de La Flèche, que tant de diocèses de France envient à celui du Mans, proclame assez haut que le vénérable prieur-curé de Sainte- Colombe était un homme éclairé des lumières du Ciel, et qu'il savait façonner à la vei*tu les âmes confiées à ses soins.

Un mois environ après la mort du curé de Sainte- Colombe, un chanoine de TÉglise du Mans, recommandabte par ses vertus, ses lumières et une longue carrière toute remplie d'œuvres de zèle, répandit son sang pour la confession delà foi orthodoxe. Paul-Louis-François Lecointre était né à Nogent-le-Rotrou en 4721; il devint chanoine de la collégiale de sa ville natale et garde de la prévôté du chapitre. Il était en outre clerc de la chapelle du roi. En 1773, ayant son frère Ueutenant de la maréchaussée du Mans, il fut pourvu d'un canonicat en l'église , cathédrale de la même ville, et prit possession le 2 juin. Il vint plus tard habiter la capitale de notre province. Fermement dévoué à Torthodoxie, il prit part à toutes les protestations de ses collègues contre les innovations schismatiques ; et bientôt voyant que le Maine était d'autant plus exposé aux fureurs de l'impiété, qu'il montrait plus d'attachement à la foi, il craignit pour sa vieillesse un séjour aussi menacé, et se retira de bonne heure, comme beaucoup de prêtres, et surtout de chanoines manceaux, dans la capitale du royaume. Espérant trouver plus de repos et de sûreté dans l'immense ville, beaucoup d'ecclésiastiques y étaient venus de toutes les provinces; mais ils ne tardèrent pas à être détrompés. Paul Lecointre cependant jouit d'une existence assez paisible durant plusieurs années; il s'était fixé dans un quartier retiré, dans la rue du Paon, et il pouvait même s'y livrer aux fonctions du saint ministère. En ces temps malheureux, où tout acte de culte religieux était regardé comme une conspiration digne de mort, il allait dire la messe au sein de secrètes réunions que formaient chez elles de saintes religieuses, dans la rue Neuve-Saint-Étienne. Ces réunions furent découvertes à la fin ; les pieuses femmes chez qui elles avaient lieu furent jetées en prison, et le chanoine Paul Lecointre éprouva le même sort avec deux autres prêtres. Ils furent tous appelés devant le tribunal j'évolutionnaire, le 22 floréal an H (il mai 179i), et ils furent condamnés à mort comme « convaincus d'être complices des conspi-

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rations qui avaient (disait-on) existé depuis le commencement de la Révcdution de la part des ennemis du peuple et de la liberté, tendantes à allumer la guerre civile, à fanatiser les citoyens. » Les cinq martyrs furent conduits à l'échafaud le même jour, et subirent le supplice avec la fermeté qu'inspirent une foi vive et une vie sans reproche. La nouvelle de cette mort, apportée immédiatement au Mans^ excita de vifs regrets parmi tous ceux qui avaient connu Paul Lecointre; cai* c'était un homme que Ton respectait pour les vertus qui brillaient en lui, et que l'on chérissait pour l'aménité de sou commerce. Les pauvres, et surtout ceux que leur position empêche d'implorer les secours de la bienfaisance publique, avaient des raisons particulières de le regretter, parce qu'ils avaient ressenti les effets de sa charité vraiment apostolique.

Le 10 et le i 3 du mois de juillet, la même ville de Paris fut de nouveau arrosée du sang de deux martyrs appartenant au diocèse du Mans. Celui qui le premier rendit ce glorieux témoignage à la foi fut le curé de Coulans, Germain de Queudeville. 11 était né à Caen en 1793. 11 avait fiait ses études avec distinction, et était élevé au diaconat, lorsqu'il entra dans la congrégation de l'Oratoire. A peine eut-il terminé son année d'épreuve, que ses supérieurs le jugèrent capable d'enseigner la philosophie au collègeséminaire du Mans. U en occupa la chaire durant deux ans, après lesquels, ayant été revêtu du sacerdoce, il alla remplir les mômes fonctions à Nantes, et ensuite à Beaune, d'où il fut appelé pour professer la théologie dans le séminaire archiépiscopal de Paris, à Saint-Magloire. U y remplit cet honorable emploi avec beaucoup de distinction, sept ans durant, après lesquels il reçut mission d'enseigner la même science à Lyon. Quelques années plus tard, on le nomma à l'importante charge de conférencier à Tours, d'où il fut appelé trois ans après par Charles de Froullay, évêque du Mans. Ce digne prélat, qui connaissait depuis longtemps les mérites et les talents du P. de Queudeville, voulait l'attacher irrévocablement à son diocèse et com-

bler à la fois les vœux et les sollicitations des anciens élèves de l'Oratoire. Il lui confia la direction de la paroisse de Coulans (mai i770), à laquelle le nouveau pasteur consacra tous ses soins et son zèle durant vingt ans.

En 1791, on exigea du curé de Coulans le serment à la Constitution civile du clergé ; mais, inébranlable dans ses principes, il le refusa avec constance, fut chassé de sa cure, et se retira dans la maison de l'Oratoire du Mans. Il eut la douleur de voir son troupeau tomber entre les mains de Michel-Gharles-François Monrocq, dont le premier soin fut d'établir un club dans son presbytère, et qui, avant d'apostasier, fit tous ses efforts pour répandre le schisme. Germain de Queudeville voulant fuir un spectacle aussi douloureux pour lui, et voyant l'activité avec laquelle on recherchait les prêtres insermentés au Mans, crut trouver plus de sûreté à Paris. Il alla d'abord à la maison de Juilly; mais craignant encore de la compromettre, après la loi du 26 août 1792 sur la déportation, il se rendit, malgré les sollicitations de ses confrères, à Paris, pour y consulter le maire Bailly, avec lequel il avait eu d'anciennes relations d'amitié. Celui-ci le rassura pleinement sur les peines qu'il craignait d'encourir, et lui affirma qu'ayant plus de soixante ans, il était certainement, par un article formel de la loi, à l'abri de toute poursuite. A la fin de 1793, le P. de Queudeville, agité des plus cruelles inquiétudes, fit part aux frères Lamare, de l'Oratoire, chez lesquels il était caché, de l'intention où il était d'aller consulter René Levasseur, qui avait été son élève au collège du Mans. Ils s'eflbrcèrent en vain de l'en dissuader, en lui représentant les détestables principes et les crimes de cet implacable régicide. Il répondit que Levasseur ayant été comblé par lui de bontés, ne voudrait pas lui donner un conseil perfide, et qu'il chercherait bien plutôt à le sauver. Dès le lendemain, vers les neuf heures du matin, il alla le trouver et le pria de lui indiquer ce qu'il avait à faire. « Revenez demain, lui dit Levasseur, revenez de bonne heure ; j'espère vous donner une réponse qui

VOUS sera utile. » Le P. de Queudeville rentra chez lui satisfait de sa démarche; dans la nuit il fut arrêté et conduit à la prison du Luxembourg. Se refusant à croire qnU eût été trahi par son ancien disciple, il se contentait de répéter souvent : a Mon Dieu, ayez pitié de son âme. » U répondit à un de ses jeunes parents qui était parvenu à hii parler dans sa geôle, au travers d'une cloison : a Je ne pouTais me persuader une si noire trahison. Prions, vous et moi, et faisons prier pour que Dieu lui pardonne tout le mal qu'il m'a fait. » Après avoir été transféré dans les prisons de la Conciergerie, il comparut le 22 messidor an 11(40 juillet 1794) devant le tribunal révolutionnaire, et fut condamné à la peme de mort, comme « complice d'une conspiration ourdie dans les prisons du Luxembourg, » et fut exécuté le même jour à la Barrière du Trône, vers les deux heures de l'après-midi, à l'âge de soixante-deux ans. Plusieurs autres prêtres furent immola en même temps, sous les mêmes prétextes ; et nous n'avons pas besoin de dire que la raison apparente de la sentence rendue par le tribunal était une mensongère invention des ennemis de la religion et de la monarchie, pour autoriser leurs odieux forfaits.

En se rendant au lieu du supplice, le P. de Queudeville ?e rencontra sur la fatale charrette à côté d'un capucin du Mans, condamné à la même peine ; et ils ne cessèrent de se préparer mutuellement à l'immolation qu'ils allaient subir l'un et l'autre pour leur attachement à la foi. Mais quel était le nom de ce capucin? il est vraiment à regretter que les témoins oculaires qui ont déposé de ce fait ne nous aient pas instruits des circonstances de son martyre. Quant au P. de Queudeville, il aperçut dans la rue Saint- Antoine un de ses amis, du Pérou, chanoine de Téglise collégiale de Saint- Pierre du Mans; et leurs regards «'étant rencontrés, il leva les yeux et les mains au ciel avec une expression qui voulait dire qu'il espérait arriver bientôt à la céleste patrie.

Le commissaire du directoire du district du Mans (Mes-

nard La Groye) fit, quelque temps après, vendre tout le mobilier du P. de Queudeville et brûler ses nombreux manuscrits, parmi lesquels on doit surtout regretter ses sermons, ses conférences eccK^siastiques et divers traités de théologie qu'il se proposait de publier dans sa vieillesse. Les restes de sa bibliothèque, riche et choisie, ont été réunis à la bibliothèque communale du Mans; mais la plus grande partie avait été dispersée et volée avant cette réunion.

Trois jours après la mort du curé de Coulans, René- Joseph Nicolais, fils d'un médecin, né à Ernée, versait son sang pour la même cause, et avec une générosité qui ne pouvait lui être inspirée que par la foi la plus vive (1). Obéissant au désir de procurer le bien, il s'était laissé porter à une place d officier municipal dans la ville d'Emée ; mais la charge qu'il ne voulait remplir que pour empêcher le mal lui devint un piège funeste. Il se vit obligé à prêter des serments et à prendre part à des démarches qui blessaient sa conscience toujours remplie des sentiments religieux de sa première éducation. Il ne tarda pas à ressentir les plus cuisants remords, et rétraotii hautement sa conduite. Arrêté aussit^M et conduit à Paris, il parut devant le tribunal révolutionnaire le 25 messidor an II (43 juillet 1794). Il fut accusé en ces termes par Fouquier-Tinville : « Nicolais, officier municipal de la commune d'I'rnée, par une lettre pul)lique du mois de prairial (juin), s'est déclaré l'ennemi de la Uépubliiiue et le partisan de la royauté.» Ce réquisitoire est loin d'être exact; aussi René Joseph Nicolais protesta-t-il contre les paroles de l'accusateur public en ces mots : « Je me suis trouvé à plusieurs assemblées populaires, où j'ai eu la lâcheté de crier Vive la République! ce que ma conscience me défendait de prononcer, parce que je ne puis reconnaître la république qui a détruit ma religion. J'ai en outre signé comme officier municipal un arrêté (jui invite tous les citoyens à une fête nommée Décade,

(1) Moniteur, 4 thermidor an H.

pour y rendre soi-disant hommage à l'Être Suprême; mais, ne vous y trompez pas, citoyens, ces fôtes sont réprouvées de Dieu. C'est ce serment d'attachement à la République, feit au préjudice de celui que je dois à mon Dieu, queje* rétracte aujourd'hui. »

Le seul but poiu: lequel René-Joseph Nicolais réprouve son serment à la République, c'est qu'il la considère comme erâentiellement ennemie de la vraie religion; etc'est unicjuement par attachement à cette vraie religion qu'il fut condamné à mort et exécuté le môme jour, h Tâge de vingtdeux ans.

Le 27 du même mois, jour à jamais célèbre dans les annales de la France par la chute de Robespierre, un religieux de notre diocèse, Dom Mathurin Léon, charti'eux, fut décapité pour la foi dans la ville de Vannes. Il appai-tenait à une honnête famille d'agriculteurs de la paroisse de Bazouges, près de Château-Gontier, et il était l'ainé de six garçons. U avait fait ses études au collège de Chàteau- Gontier, et durant quatre à cinq ans il remplit une chaire de professeur à celui de La Flèche. Après avoir suivi les cours de théologie au séminaire d'Angers, il entendit la voix de Dieu qui l'appelait à la vie monastique, et il entra à la Chartreuse de Nantes, où il fut ordonné prêtre. 11 passa ensuite à la maison des chartreux d'Orléans, et de là il fut envoyé à celle d'Auray, où il servait Dieu dans la plus grande ferveur, lorsque la Révolution souffla sur toutes les commimautés du royaume, et les dispersa. Sa foi ne se laissa surprendre par aucun artifice ; il ne lit aucune concession aux innovations schismatiques, et il fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire du Morbihan a comme prêtre réfractaire. »

Antérieurement à la mort de Dom Mathurin Léon, le P. Cliarles-Jacques Perdrix, carme, né à Changé-lez-Laval, et religieux du couvent de son ordre à Poitiers, sous le nom 'le Père Augustin, versa son sang pour la confession de la foi. Il parut le 28 ventôse an II (i8 mars 179-4) devant le tribunal révolutionnaire du département de la Vienne, et

lut condamné à mort comme a rélractaire à la loi,» parce qu'il avait constamment refusé de prêter le serment schismatique-

La ville de Lyon vit le martyre de Michel-Anselme de Blanchardon, né au Mans, le i 4 septembre 1735 (1). 11 était entré de bonne heure dans Tordre des chanoines réguliers de la congrégation de France, dite de Sainte-Geneviève, et il était devenu prieur et curé dans l'abbaye royale de Notre- Dame de Belleville, en Beaujolais. Ayant refusé le serment schismatique de la Constitution civile du clergé, il fut privé de sa cure ; mais par attachement pour son troupeau, il ne voulut point consentir à s'éloigner de lui, et se résolut à braver tous les périls de la persécution. Il en devint bientôt la victime. Arrêté dans les derniers mois de i793, il fut renfermé dans les prisons de Lyon, puis traduit devant la commission militaire le 10 germinal an II (5 avril 1794). Ou lui proposa de prêter le serment de liberté-égalité, et on le sollicita de livrer ses lettres de prêtrise. Il refusa Tun et l'autre en homme disposé à donner sa vie pour Jésus- Chi'ist; et il fut condamné à la peine de mort, comme « prêtre fanatique, ne voulant pas se conformer aux lois.»

(1) 11 fut tenu sur les fonts du baptême par Michel Le Galois^ chanoine de l'Eglise de Séez, qui rendit de si grands services durant la persécution. — Son père était maître des eaux et forêts du pays et comté du Maine.

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