‹ L'église du Mans durant la RévolutionChapitre 8 sur 104 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

AsocîatioDS formées par des Ames pieuses pour racheter les crimes de la Révolution. — Marie Rocher, de Larchamp. — Son double mariage, ses afflictions et sa misère. — Ses révélations et sa piété.

— Les sœurs Renault. — Premières réunions. — Mort de Marie Rocher après la fondation d^une communauté — Suzanne Loyand à L^val. — Jeanne Choquet. — Jeanne Lepecq. — M*'*' de la Brainuiëre. — La baronne Thébaudin de Bourdigné. — Arrestation de Jolien-Charles-Joseph Pivron. — Périls de deux prêtres h Laval.

— M"» de Bouille. — M»« Piquois. — Le Meunier François à Juigné.— La veuve Michel Tarot et Joseph Belot à Sillé-le-Guillaurae.

— Hyacinthe de Qualre-Barbcs à Chftteau-Gontier. — Jeun Bigot.

— Betuvilain et ses fils. — Courage d'une jeune fille et d'un jeune homme à Saint-Marceau. — Punition d'un blasphémateur. — Pieuses familles à RouUée. — Mort de Claude Louis d*Aubigny.

Admirons les soins paternels de la Providence, qui au moment même où la persécution se déchaînait avec le plus de violence contre l'Église catholique, préparait des retraites danslesquellesdesàmesferventes travaillaient avec d'autant plus d'ardeur à s'élever dans les régions les plus hautes de la perfection, que la tempête rugissait avec plus de fureur au dehors. Ce serait un chapitre très-intéressant de l'histoire de la persécution reUgieuse que c^lui qui mettrait en regard des blasphèmes et des impiétés des révolutionnaires, les dévouements et les actes expiatoires des âmes pieuses durant ces jours néfastes. Nous avons déjà signalé plusieurs de ces esprits d'élite que la grâce avait mis à Tabri de la contagion universelle ; on peut dire qu'il n'y avait pas une seule paroisse dans notre vaste diocèse, où quelque

chrétien fervent ne s elForcât d'apaiser l'ire du Ciel par des prières et des expiations continuelles ; mais ce qui doit intéresser surtout, c'est de voir de nouvelles associations religieuses se former au milieu de ces tempêtes pour offrir par une expiation collective un sacrifice plus agréable au Très-Haut. C'est cet édifiant spectacle que nous rencontrons dans la ville d'Ernée.

Tous les malheurs de la Révolution avaient été prédits ' avec une étonnante précision par une femme née en la paroisse de Larchamp le 23 septembre 1747, dans la classe la plus pauvre de la société, et nommée Marie Rocher. Sans fortune, sans instruction, ne sachant même pas lire, mais douée des dons les plus précieux de la piété et de la contemplation de Dieu dans les créatures, cette femme parvint à la perfection la plus élevée au milieu des conditions les plus vulgaires. Mariée à seize ou dix-sept ans à Louis Finot, pauvre et vertueux laboureur, elle en eut deux enfants. Son mari mourut au bout d'un petit nombre d'années, et elle épousa en secondes noces Michel Léon, ouvrier maçon, avec lequel elle vint habiter la ville d'Emée. Elle en eut encore deux enfants. La mort lui enleva promptement un enfant de chacun de ses mariages; mais ce qui lui resta comme des compagnes fidèles depuis l'enfance, ce furent des peines sans nombre de corps et d'esprit. Au foyer de son père, comme à celui de son second mari, elle ne rencontra que la persécution et les mauvais traitements ; sa piété fut tournée en ridicule par des esprits grossiers ; et souvent aux paroles méprisantes et injurieuses on joignit les menaces et les coups. Pour éprouver sa servante, Dieu permit que Michel Léon, adonné à l'ivrognerie, ne rapportât ordinairement à la maison qU'im salaire insuffisant pour faire vivre sa lamille : à tant de causes d'affliction, il fallut donc ajouter la misère; mais la Providence vint souvent au secours de la pieuse femme d'une manière sensible. Restée veuve pour la seconde fois, Marie Rocher fut en proie à une goutte sciaticpie dans tous les membres ; par suite elle demeuia estropiée et soumise à des douleurs si

violentes, que toutes les personnes qui l'approchaient ma- DJ (estaient hautement leur surprise qu'elle put subsister dans un tel état. Quoique très-pauvre elle-même, elle était extr^^mement sensible aux souffrances et aux misères des autres, et n'épargnait rien pour venir à leur aide. Elle reçut chez elle, et coucha dans son propre lit une jeune lépreuse abandonnée et sans secours : la lèpre quitta la première victime, et s'attacha à la charitable veuve, qui fut guérie à son tour par les prières de son jeune enfant. Le âoin d'élever chrétiennement les deux fils qui lui restaient fiit toujours sa première préoccupation. Mais après qu'elle les eut pourvus d'im état et instruits de leurs devoirs, elle s'adonna tout entière à la vie contemplative, passant la plus grande partie de sa vie dans les églises d'Emée, dans le sanctuaire de Charnay et au pied de la croix du Calvaire. Ce fut dans ces moments d'oraison et d'extase qu'elle vit se développer devant elle, en tableaux saisissants de vérité, tout le cours de la Révolution, tous ses excès et tous ses malheurs. Elle communiqua ses visions à son directeur, homme éclairé et prudent, qui écrivit tout ce qu'elle lui dit avant l'année n89. On remarque, au reste, que ses révélations étaient d'autant plus claires, que les événements étaient plus rapprochés. Au milieu de ces avertissements prophétiques, elle reçut l'ordre de fonder une association de religieuses, spécialement destinées à honorer la trèssainte Trinité et à s'offrir comme victimes pour réparer les outrages commis envers Dieu. Comment une pareille mission était-elle remise à une veuve infirme, sans aucune instruction et réduite à l'extrême indigence? La preuve que le doigt de Dieu était là, c'est que malgré toutes les apparences contraires et toutes les raisons hmnaincs qui devaient l'empêcher de réussir, son œuvre a été fondée, établie au plus fort de la persécution dans la ville d'Emée, foyer des plus ardents de l'effervescence révolutionnaire, et qu'elle subsiste encore aujourd'hui.

Au moment même où Dieu communiquait cet ordre à >a servante, celle-ci se trouvait réduite à un tel dénûment,

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que M"* de Gniel, née Picot de Pont-Aubrée, sa sœur de lait, touchée de sa misère, lui ollrit un asile dans son hôtel ; Marie Rocher alla s'établir sous ce toit hospitalier, et elle y fut nourrie, logée et entretenue avec une charité vraiment chrétienne. Ce moment de paix et de repos ne fut pas de longue durée; M"** de Gruel et ses trois filles furent jetées en prison, la veuve Léon dans la rue. Trois pieuses sœurs du nom de Renault Taccueillirent dans leur demeure. Au milieu du désordre public ces vierges ferventes n'avaient abandonné aucune de leurs pratiques de piété; elles offraient continuellement un asile sur à des prêtres que le glaive de la persécution poursuivait ; et leur occupation journalière était de visiter les pauvres et les prisonniers; Tune d'elles, Pélagie Renault, fut renfermée dans les cachots de la Terreur ; mais sa vertu inspira du respect, même aux juges de ce temps-là. Admise dans leur intimité, Marie Rocher prit part à toutes leurs œuvres de charité et de piété ; et Ton parle de grâces surnatm^elles et vraiment miraculeuses obtenues par son intercession à cette époque* Au nombre des prêtres catholiques qui travaillaient avec un zèle apostolique à maintenir la foi dans la ville d'Ernée, et qui trouvèrent une hospitalité généreuse chez les trois sœurs Renault, il faut placer Charles Migoret-Lambertière , Louis Leroyer, Jean-René Léon, Joseph-Pierre Gilette, chapelain des religieuses bénédictines, et Joseph-Julien-Augustin Renault, vicaire à la Baconnière et neveu des courageuses vierges, qui exposaient chaque jour leur vie pour le maintien de la foi. Ce fut surtout à ce dernier que Marie Rocher confia ses projets de fondation ; il les examina avec maturité et les soumit au curé de la Pellerine, loracle de tous les prêtres catholiques de la contrée. Celui-ci approuva, et autorisa pleinement les plans de la pieuse veuve ; et ses encouragements donnèrent im nouvel essor à l'œuvre. Les premières associées étaient Jeanne Tanquerel de la Panis • saye, Julie Duhoux et Marie Morin, avec Marie Rocher, l'àme de cette fervente association. Chacun des membres

continuait d'habiter sa demeure propre comme par le fàsëé ; elles se réunissaient toutes pour certains exercices (le piété; et tandis que les saturnales révolutionnaires souillaient les églises, les places publiques et les rues de leurs chants et de leurs pompes impures, elles offraient le sacrifice de leurs prières, de leurs larmes et de leurs mortifications pour contre-poids à tant de crimes. Ce fut eo 1795 que la société prit une ibrme régulière ; en iSOl elle avait augmenté le nombre de ses associées : trois prêtres d'autorité dans le pays lui donnèrent hautement leur approbation. Genêt, Chevalier et Vassal, curé de Saint- James, au diocèse de Goutances. Ce fut par Tinfluence de ce dernier qu'elles résolurent, en i802, de transporter leur séjour à Saint-James, projet qu'elles exécutèrent deux ans après. Marie Rocher, l'instrument dont la Providence s'était servie pour l'établissement de cette communauté, mourut le 44 février 4846 ; et les grâces miraculeuse qui ont été obtenues près de son tombeau sont venues confirmer Topinion que tous avaient de sa haute sainteté durant sa vie (4).

La ville d'£mée comptait alors plusieurs autres âmes privilégiées que la vocation divine appelait à ThéroYsme des vertus chrétiennes par d'autres voies. Nous avons parlé des trois sœurs Renault dévouées au service des indigents et des prisonniers, si nombreux dans ces jours de discorde et de guerre civile; Françoise Duhoux et Marie-Jeanne Morin, sœurs des deux associées de Marie Rocher, se consacraient aussi avec une entière abnégation à ce pénible ministère.

C'était également au soulagement des pauvres, et surtout des prisonniers, que s'étaient dévouées quelques âmes d'élite de Laval, entre lesquelles nous devons signaler Sozanne Loyand, dont le souvenir ne périra pas dans la contrée. Née à Laval, paroisse de la Trinité, le 4 septem-

[\) Badiche^ Vie de la révérende mère Marie de la Croix, fonda'triée de la congrégation de la très-sainte Trinité.

bre 1762, cette pieuse fille s'était consacrée dans sa jeunesse au service des pauvres, à l'hôpital Saint-Louis, qui était desservi par des personnes associées, mais n'appartenant à aucune congrégation. Comme à l'hôpital général du Mans, un simple engagement liait à leur pénible ministère ces filles pieuses, auxquelles on donnait néanmoins le nom de sœurs. Chassée de Saint-Louis, avec ses compagnes, en 1791, Suzanne Loyand était devenue maltresse couturière; elle employait cinq ouvrières, et était cx)ntente de son sort. Dieu la choisit pour être l'ange consolateur des malheureux Vendéens entassés dans le château de Laval, transformé en prison, en supplément aux autres geôles de la ville insuffisantes et n'offrant plus de garantie de sûreté. 11 y avait, comme on l'a vu plus haut, de quatre à cinq cents victimes vouées à la mort : plus de deux cents moururent sur l'échafaud; un nombre plus grand succomba à la misère et aux blessures reçues dans la déroute. On sait du reste que les débris de l'armée vendéenne ne ressemblaient à ceux d'aucune autre : les soldats en formaient la plus petite partie ; c'était un mélange de femmes, de vieillards, d'enfants, de malades; c'étaient enfin les tristes restes d'une population chassée de ses foyers par le fer et le feu, détruite par les combats, les fatigues et la famine. Rien n'était navrant comme le spectacle de ces malheureux de tout âge et de toute condition. Four se dévouer à vivre au miUeu d'eux, pour embrasser la mission de soulager ou consoler toutes leurs infortunes, il fallait plus que de la sensibilité ; il fallait une vocation surnaturelle. Presque au moment de se consacrer sans réserve à ce pénible office, Suzanne Loyand n'en avait pas la moindre idée. Un soir qu'elle se trouvait chez son frère, boulanger près de la place au blé, la femme de ce dernier obligée de sortir pour aller poiier du pain au château, engagea sa belle-sœur à l'accompagner. Malgré une certaine répugnance, elle y consentit : le spectacle placé sous ses yeux dans ce lieu de désolation, fut comme un dard qui lui resta profondément enfoncé dans le cœur ; elle ne

put se retirer sans avoir distribué quelques secours à ceux qui en avaient le plus pressant besoin. Elle courut sans plus tarder chez plusieurs personnes charitables raconter ce qu'elle avait vu, et elle recueillit du linge, des vêtements, du vin et autres objets de première nécessité. Dès le lendemain elle obtint Tautorisation de porter ces charités aux détenus, pansa quelques blessés, soigna des malades, consola de son mieux tous ceux qui l'approchèrent, et ne les quitta que pour aller de nouveau implorer la compassion en leur faveur. Elle continua le même oifice les jours suivants: et bientôt sa vie entière fut employée à cette œuvre de dévouement. Elle croyait d'abord ne s'y livrer que passagèrement; mais les besoins de ceux qu'elle secourait étaient toujours pressants; car ils ne diminuaient pas en proportion des coups que portait la mort ; aux Vendéens succédaient les aristocrates du pays, les chouans, les suspects ; et longtemps la prison renferma beaucoup plus de détenus que n'en comportait la grandeur du local. Ces charitables occupations n'étaient plus œmpatibles avec sa profession, seule ressource de sa vie ; elle en fit Tabandon, se confiant courageusement à la Pro- \ideQce pour tous ses besoins. La Providence ne lui man- ' qua pas ; et l'instrument dont elle se servit fut une pieuse demoiselle, d'un âge avancé, tout adonnée aux bonnes œuvres, jouissant d'une fortune assez considérable, et nommée Jeanne-Renée-Charlotte-Simonne Choquet (4), Celle-ci invita Suzanne Loyand à venir partager sa table, afin de pouvoir consacrer tout son temps au service des prisonniers ; elle s'associa ainsi à une œuvre de charité, à laijuelle son âge et ses infirmités ne lui permettaient pas de prendre une part plus active. Inspiré par la foi et la \raie chanté, le dévouement de Suzanne Loyand s'est soutenu durant trente-huit ans; ce fut seulement en 1832, que la caducité de son âge la contraignit à quitter la pri-

'i) Née paroisse de la Trinité, le 28 octobre 1737, morte le 18 ioin 1813.

son de Laval, où elle fut remplacée par les sœurs de la charité de la congrégation d'Évron.

Combien durant cette longue carrière, elle eut à essuyer de fatigues de corps, de peines d'esprit, d'embarras, de contradictions I A la suite de la Terreur, les troubles de la chouannerie, les brigandages des faux chouans et des chauffeurs ; plus tard, ceux qui furent commis par des déserteurs et des réfractaires, toutes ces causes réunies peuplaient la prison d'individus contre lesquels les lois du temps prononçaient la peine capitale; jusqu'à l'avénement de Bonaparte au consulat, les exécutions à mort étaient continuelles. Si l'on pense que durant tout ce temps Suzanne Loyand était la seule consolatrice de tant d'infortunés, qu'elle passait sa vie au milieu d'eux, on comprendra à combien de scènes déchirantes elle a assisté. Mais la piété la plus profonde était la source vive de son dévouement; elle pensait aux âmes des malheureux qu'elle avait adoptés, encore plus qu'aux besoins de leurs corps. Jusqu'en l'année 1800, elle* fut seule à faire entendre dans la prison la voix de la religion, et à donner des secours spirituels aux condamnés. Une seule fois elle obtint d'y introduire un prêtre, ainsi que nous le dirons. Pendant la Terreur il n'était pas possible de préparer les victimes au sort redoutable qui les attendait, si ce n'était quelque temps d'avance et par des exhortations générales ; car on les conduisait à l'échafaud en sortant de l'audience de la commission révolutionnaire. En 4795 le tribunal criminel se rapprocha des formes ordinaires de la justice, et les exécutions ne se firent plus que le lendemain, au plus tôt, de la condamnation. Alors Suzanne Loyand s'enfermait dans les cachots des patients, et y passait toute la nuit et la matinée qui précédaient le moment fatal. Elle ranimait leur foi et excitait leur confiance en Dieu, cherchant à leur inspirer une contrition aussi parfaite que possible pour suppléer au sacrement de pénitence qu'ils ne pouvaient recevoir. Elle suivait pour cela une méthode qui lui avait été indiquée par un pieux ecclésiastique. Secondée

de la grâce, elle eut presque toujours le bonheur de leur inspirer des sentiments de repentir, de résignation et même de pardon pour leurs ennemis et leurs dénonciateurs, point capital et difficile (1). Une haute vertu commande toujours le respect. Quoique Suzanne Loyand fût connue pour catholique et aristocrate^ les terroristes ne la troublèrent jamais dans Texercice de sa charité ; et sous tous les régimes qui se succédèrent au cours de la Révolution, les administrateurs furent remplis de bienveillance et degards pour elle. En dehors de la prison, elle rendait lies services innombrables à tous ceux qui réclamaient son secours ; et beaucoup de mourants demandaient qu'elle vint les disposer à l'éternité, ministère pour lequel Dieu lui avait donné un talent particulier. Elle mourut dans les sentiments de la piété la plus édifiante, le 29 novenfbre 1836. Ses funérailles eurent lieu dans Téglise de la Trinité ; et le curé, Isidore BouUier, crut devoir déroger pour elle aux usages de la paroisse, en rendant un hommage public à des vertus si héroïques et si soutenues (2). Suzanne Loyand trouva une émule de zèle religieux et charitable en la personne de Jeanne Lepecq, qui a rendu d'inappréciables services au clergé catholique durant tout le temps de la persécution. Pour alimenter la foi du peu-

(1) Durant qae la prison de Laval était encombrée de captifs, une miladie pestilentielle s'y déclara ; beaucoup y succombèrent, entre aotres deux médecins; Suzanne Loyand en fut atteinte; ce fut un médecin du BourgneuMa-Forét, Cbambord du Ronceray, qui fit cesser les ravages de cette affreuse maladie, à laquelle auraient probablement succombé tous les prisonniers et les personnes charitables qui s'étaient dévouées à leur service.

'i) BouUier, Mémoires historiques, p. 168. — Ami de la Religion^ dû 3 janvier 1837. — Quelques personnes charitables s'étaient introdaites près des malheureux Vendéens, dès les premiers moments de leur arrivée à Laval, pour soulager leurs misères; entre autres M>i« Jeanne Rojoux, morte religieuse de la Visitation, à Rennes, W^ Granger, M*^« Bataille, ses cousines, et M™» Cormier, marchaode. Mais cette dernière mourut bientôt, et diverses causes empêchèrent les autres de conUnuer leur charitable entreprise.

f8 L'ÉGLISE DU MANS

pie, il fallait que des membres du clergé en communion avec le Saint-Siège consentissent à braver les périls qui menaçaient leur ti^te ; mais il fallait aussi que des fidMes fussent disposés à leur offrir un asile dans leurs demeures, en s'exposant courageusement aux mêmes dangers; il fallait de plus qu'il y en eût pour se charger de leur procurer des retraites, lorsqu'ils étaient obligés d'en changer, pour faire leurs commissions, entretenir leurs relations avec leurs confrères, et veiller à leur procurer ce qui leur était nécessaire. Chaque prêtre avait une ou plusieurs personnes qui se chargeaient de lui rendre ces bons offices ; et, chose admirable! c'étaient souvent des individus de la classe ouvrière, qui abandonnaient leurs travaux et négligeaient leurs propres intérêts pour servir Jésus- Christ dans la personne de ses ministres. Mais il était nécessaire que tant de dévouements pussent s'entendre et combiner leurs efforts. La Providence pourvut merveilleusement à ce besoin.

Dans ime petite maison de la rue de Paradis à Laval, vivaient ensemble trois sœurs exerçant en commun la profession de chasublières et de couturières. C'étaient Jeanne, Marie et Anne Lepecq. La première était remarquable par un esprit naturel et un bon sens hors ligne ; toutes les trois étaient d'une grande piété et portées d'inclination et par vertu à rendre service au prochain. Jeanne Lepecq était depuis longtemps accablée dSnfirmités; en n92, elle était percluse (^puis quatorze an-, et ne dirigeait que de son lit les affaires et les travaux de la maison, dont elle était comme le chef , quoiqu'elle ne fût pas l'aînée. Elle avait alors trente-huit ans. Lorsque les prêtres catholiques furent renfermés aux Capucins et aux Cordeliers, elle sortit du lit où elle était clouée depuis si longtemps, pour procurer les premières nécessités à (pielques ecclésiastiques de sa connaissance. Elle continua les jours suivants à faire diverses courï^es dans l'intérêt des ministres de Jésus-Christ; et depuis lors cette malade réduite à l'impossibilité de se mouvoir, mena, pendant

près de dix ans, la vie la plus active et la plus agitée. Elle était tout entière au senice du clergé persécuté, et (Je tout» les personnes qui réclamaient son assistance. Aussitôt iju'il y eut des prêtres cachés à Laval et clans les environs, elle devint leur principal agent, et l'intermédiaire de leur oijrrespondance, surtout avec les administrateurs du diocèse; tous les catholiques s'adressaient à elle, lorsqu'ils avaient besoin d'aide et de conseil en ce qui concernait le clergé. Appelée par la Providence à ce ministère aussi fiélicat que pénible, elle s'en acquittait avec une adresse, one prudence et une présence d'esprit admirables. Tout autre travail était devenu impossible; la Révolution avait détruit la branche principale de l'industrie exercée par les trois sœurs; il fallait faire souvent des dépenses et des avances de fonds qui ne rentraient pas toujours; comment âuniient-elles pu subsister, si la Providence n'était venue à leur secours? Ce fut encore Jeanne Ghoquet, cette amie •lévouée de Suzanne Loyand, qui fut l'instrument dont l»ieu se servit pour soutenir Jeanne Lepecq. Elle la prit chez elle, et se chargea de pourvoir h toutes ses dépenses et aux frais qu'elle était obligée de faire. Le docteur Ghoquet, frère de la libérale bienfaitrice, et médecin estimé, avait des opinions entièrement opposées à celles de sa sœur : son patriotisme devint une sauvegarde pour Jeanne Lepecq ; c'est peut-être à sa protection qu'elle dut de n'être jeûnais emprisonnée, quoique ses relations et ses démarrhfê l'exposassent à millijBangers, qu'elle n'hésitait jamais à braver. Ses deux bonnes sœurs, restées ensemble, s'entendaient toujours avec elle, et rendirent aussi d'immenses services ; on s'adressait également à elles pour toutes les affaires du clergé. Elles furent honorées d'un grand &>mbre de visites domiciliaires, qui n'eurent aucun résultat, parce que leur maison était trop signalée pour que, durant la Terreur, elles pussent songer à recevoir chez elles un prêtre, ni même aucun objet compromettant.

Jeanne Ghoquet était capable de rendre des services par elle-même, et dans le fait elle va en rendre beaucoup

malgré ses infirmités ; mais Thumilité qui faisait le fond de son caractère, entravait son action ; elle disait que dans son incapacité elle devait s'estimer heureuse de pouvoir du moins venir au secours de ceux qui travaillaient pour la gloire de Dieu. Il est impossible d'apprécier toutes les actions de zèle et de charité que produisit la réunion de Suzanne Loyand, Jeanne Lepecq et Jeanne Choquet. Outre les œuvres spéciales dont nous avons parlé, elles s'occupaient très-activement du soin des pauvres, dont la misère fut affreuse durant tout le cours de la Révolution. Lorsque la paix eut été rendue à l'Église, lorsque le clergé put reparaître librement, la mission de Jeanne Lepecq se trouva close, et elle s'endormit paisiblement dans le Seigneur le jour de la Toussaint iSOl.Jeaune Choquet lui survécut douze ans, continuant, jusqu'à sa mort, de mettre tout son dévouement au service du prochain.

Peu de localités assurément pouvaient présenter un groupe aussi remarquable de personnes uniquement dévouées, comme celles que nous venons de faire connaître, à la religion et aux œuvres de charité. Mais sans avoir eu autant de renommée, beaucoup d'autres imitèrent ces exemples héroïques. Il serait impossible de songer à citer tous ces beaux exemples, où la foi la plus vive s'associe au dévouement le plus entier. Il n'est pas juste néanmoins de passer entièrement sous silence quelques noms qui ont acquis trop de titres aux respects de la postérité. Au Mans, M"^ de la Brainnière se voua sans réserve au service des ecclésiastiques persécutés pour leur attachement à la foi. Elle en retira plusieurs chez elle après la chute de Robespierre, et assista de tout son pouvoir ceux qu'elle ne pouvait loger. Une personne qui avait participé à ses bienfaits parlait d'elle en ces termes :

« Dans ces jours de délire où des hommes qui se disaient sages portaient en triomphe la statue de la Raison, on avait ordonné de parer de feuillages la façade des maisons : s'y refuser était s'afficher pour aristocrate et s'exposer au dernier supplice. M''*^ de la Brainnière regarda cet

Bde comme une participation au culte de la déesse, et défendit qu'on ornât la façade de sa maison située dans nne rue que le cortège devait parcourir. Au moment où il passait, elle s'aperçut qu'un voisin avait apporté im |rand rameau devant sa porte ; elle alla aussitôt l'arracher die-mème, et protesta hautement qu'il avait été placé cootre sa volonté. Le respect qu'on avait pour sa vertu la préserva de tout accident pendant les jours mauvais. A la fin de la Révolution (en 1797) elle reçut chez elle M. Charles Duperrier-Dumourier, mort évèque de Bayeux, et elle le conserva jusqu'en 1809.

t Elle avait acheté l'église et le presbytère de Saint- Saturnin, pour les préserver de la destruction. Elle les donna en 180(i pour fonder le séminaire diocésain, et elle se chargea de Tameublement et des réparations, auxquelles elle présida elle-même.

« Elle avait puisé dans l'abbaye royale du Pré, où elle avait été élevée, toutes les vertus d'une véritable chrétienne. Résolue de n'avoir d'autre époux que Jésus-Christ, sans cependant se faire religieuse, elle refusa constamment les partis les plus avantageux ; et pour se procurer les moyens de faire de plus abondantes aumtoes, elle resta comme pensionnaire à l'abbaye du Pré. Sa charité éclairée savait que la meilleure manière de faire l'aumône e?t de procurer du travail aux ouvriers. Dans cette vue elle fit commencer une fort belle maison à sa terre des Roches, dans la paroisse de Saint-Satumin. Mais la Révolation, qui vint interrompre ses travaux, donna une autre direction à ses aumônes , et lui fournit l'occasion de déployer toute la grandeur de son âme. Elle commença par recueillir chez elle des religieuses deTabbaye du Pré, chassées de leur maison, assista celles qui se trouvaient sans ressources, de quelque communauté qu'elles sortissent. Après la terrible défaite de l'armée de la Vendée, die brava tous les dangers pour s'introduire dans l'église de la Mission, où étaient entassés pôle-mèle les malheureux Iteés, les femmes, les enfants, les proscrits, qui atten-

daient à chaque instant que Tépidémie, la misère ou la hache révolutionnaire vint mettre un terme à leurs malheurs. Mademoiselle de la Brainnière pansait les uns, nourrissait les autres, les consolait tous, et elle eut le bonheur de sauver la vie de quelques-uns. Apprenant que la famille de sa femme de chambre avait été massacrée dans la Vendée, elle fit venir un neveu de cette fille; elle en prit soin comme une mère prend soin de son enfant ; et c'est lui qui a écrit ces lignes mouillées des larmes de la reconnaissance. »

Quoique d'une date un peu antérieure au règiie de la grande Terreur, le dévouement de la pieuse baronne Thébaudin de Bordigné mérite d'être cité à côté des plus héroïques exemples. Douée de toutes les qualités qui pouvaient lui acquérir les succès les plus enviés dans le monde, cette femme forte méprisa ces avantages, et ne rechercha que les occasions de faire connaître et aimer Dieu et de soulager les pauvres. Aussi était-elle regardée comme l'instrument visible de la Providence. Une vie toute consacrée aux bonnes œuvres était le noviciat naturel des suprêmes sacrifices que demandaient les terribles circonstances amenées par le triomphe de l'impiété et de l'anarchie.

Aussitôt que l'orage commença <\ gronder contre l'Église catholique, la maison de Bordigné située à Bernay devint l'asile des prêtres persécutés; les revenus de cette riche famille devinrent le patrimoine commun des ministres de Dieu que leur fidélité réduisait à une honorable indigence. Presque tous les j(»urs on célébrait la messe au château; les fidèles s'y rendaient surtout les jours de fêtes et de dimanches. Leur multitude leur donnant de l'audace, ils dépassèrent les limites de la circonspection, et aux jours solennels ils célébrèrent les offices divins, et chantèrent à la messe comme dans un temps de paix et de tranquillité. Dénoncée coup sur coup par les révolutionnaires du pays, la maison devint l'objet de la plus active surveillance, et

Von y fit la fouille bien souvent, mais toujours en vain, jusqu'à révénement que nous allons raconter.

Un matin une colonne mobile se jeta à l'improviste sur le château de Bordigné et Tenvahit, tandis que tout le monde dormait encore. Un prêtre s'y trouvait ; c'était Jalien-Joseph-Charles Pivron, alors vicaire à Fontenay, et depuis curé de la ville de Craon. Il fut reconnu et saisi à peine éveillé. La baronne de Bordigné, avertie précipitamment du malheur qui vient d'arriver, se lève aussitôt ; se couvre des premiers vêtements qui lui tombent sous la main, et court & la garde demandant en grâce de suivre le bon prêtre : elle pensait que sa présence lui sauverait la vie. Sa demande fut aussitôt accueillie^ et Ion se mit en marche pour Sillé-le-Guillaume, chef-lieu du district.. Cette destination rassurait les prisonniers, non pas que Sillé ne se fût signalé jusqu'alors par son exaltation démocratique; mais ils y avaient des amis^ et ils se figuraient que cette irille allait être le terme de leur pénible voyage. Cet espoir leur fut bientôt arraché : à peine sortie de la cour du château, la garde prit un autre parti, et se dirigea sur Chassiilé, l'une des paroisses les plus ardentes dans la voie du bouleversement religieux et social. Madame de Bordigné, qui connaissait les antécédents des habitants de Chassillé, et qui savait que plusieurs assassinats avaient été commis sur le territoire de cette commune, conçut les plus vives appréhensions sur les dispositions secrètes de ses guides. Ceux-ci d'ailleurs montraient une exas[)ération toujom's croissante, et leurs menaces, les provocations qu'ils s'adressaient les uns aux autres présageaient le plus triste dénouement, c A chaque instant, a raconté la pieuse baronne, je croyais que ces malheureux allaient nous égorger; tantôt ils vomissaient des imprécations, tantôt ils bandaient leurs fu>ils sur nous ; et je ne doute pas que nous n'eussions été massacrés, si par bonheur, un d'entre eux qui paraissait assez brave homme, ne les eût apaisés. » Arrivés à Chassillé, les chefs de la colonne mobile délibérèrent longtemps sur le parti qu'ils prendraient; il fut décidé qu'on n'en vien-

drait à aucune voie de l'ait, avant d'avoir des instructions du représentant du peuple, et on reprit la route de Sillé. M"* de Bordigné, affaiblie par une longue indisposition, ne pouvait plus supporter la fatigue du voyage; mais le désir de sauver Tinfortuné prêtre lui rendit des forces, et elle se remit en chemin au milieu d'hommes que Tivresse rendait et plus hardis et plus brutaux. Il y avait deux heures qu'elle suivait péniblement son escorte, loi'sque, passant près de son château et succombant à la fatigue et au besoin de nourriture, elle demanda à entrer pour déjeuner; mais on ne voulut point l'entendre, et, bon gré mal gré, il fallut continuer la route. Chez la vertueuse femme les forces physiques pouvaient succomber; mais les forces morales étaient à la hauteur de toutes les épreuves. Arrivée à une lieue de là, dans un bourg voisin, elle demanda à s'asseoir ; et aussitôt elle tomba évanouie. Quelques personnes, touchées de son état, vinrent à son secoure; une femme entre autres lui prodigua tous ses soins ; on courut au presbytère, on exposa au curé la position de l'infortunée, qui avait été la Providence de tous les nécessiteux de la contrée, qui lui avait rendu des services personnels; mais le schisme avait creusé un abtme entre eux ; et il ne répondit que par un non glacial ; enfin aux instancxîs réitérées de sa domestique, aux reproches des âmes que sa conduite révoltait, il consentit qu'on lui portât un reste de bouillon. Durant ce temps M°* de Bordigné recouvra sa connaissance ; une personne charitable l'assista et la rappela à la vie. Après une crise aussi violente, on insista auprès d'elle pour qu'elle abandonnât son entreprise, et retournât chez elle ; mais on connaissait mal la force de ses sentiments. Elle reprit courageusement sa route, qu'elle acheva péniblement. En airivant à Sillé, elle courut trouver André Launay, qui avant le schisme était curé de Bemay (1), et était devenu curé

{i) André Lauoay, nommé curé de Bernay, le 6 juin 1777, prêta Bolonnellement le serment le 23 janvier 1791, et prononça un discours

intros de Sillé. Il la reçut avec bonté, et promit do smtéresser de tout sou pouvoir en faveur du prisonnier. II tint parole, employa tout son crédit; et ses dânarcbes lui réussirent. Julien Pivron fut envoyé à la prison du Mans, d'où il sortit au bout de quelques jours. La baronne de Bordigné regagna son château, où elle rapporta la joie parmi les prêtres fidèles qui avaient échappé aai perquisitions des révolutionnaires. Mais un nouveau aijel de douleur vint bientôt augmenter leur tristesse : la baronne de Bordigné, après un si grand effoii;, ne connut plus un seul jour de santé, et elle ne tarda pas beaucoup à aiccomber, toujours dans les sentiments de la foi la plus vive et de la plus ardente piété.

Lorsque Ton publia à Laval l'arrêt qui condamnait à mort les personnes qui avaient des prêtres cachés chez elles, il se trouva une maison, une seule, qui avait deux prêtres, et qui les obligea à sortir. C'était au milieu de la nuit; et ces deux infortunés se mirent à errer dans les ténèbres et dans des rues obscures qu'ils connaissaient à peine. Aussitôt que cette triste nouvelle parvint aux fervents chrétiens de la ville, ils se mirent à la recherche des deux infortunés, exposés à tomber entre les mains de leurs ennemis. Un homme du peuple fut inspiré d'entrer dans le cimetière, et, dans son ardent désir de rencontrer ceux qni étaient l'objet de ses recherches, il disait tout haut : ■ Omon Dieu ! ne me ferez- vous pas la grâce de les retrouver? 9 Désespérant presque du succès de sa démarche, il allait se retirer, lorsqu'il entendit une voix qui lui dit : « Est-ce moi que vous cherchez ?d et au même instant one forme humaine, comme une ombre funèbre, sembla sortir de dessous une tombe : c'était l'ami inconnu qu'il cherchait. Après les premiers sentiments de frayeur, il

fn'il fit imprimer dans les Affiches du Mans; il devint curéj intrus ^ la ville de Sillé, et rétracU son serment à Conlie, où il s'était «lire et vivait sans aucun culte, le 23 octobre 1812.

reconnut le ministre de JésusçChrist, le conduisit avec empressement et mille marques "àe respect dans sa maison, lui protestant qu*il mourrait plutôt mille ibis que de souffrir qu'il lui arrivât quelque mal. Dans sa foi sincère, il rendait grâce à Dieu de la découverte qu'il avait faite de son ministre, comme de la faveur la plus signalée. « Non, disait-il, je n'étais pas digne qu'il me préférât à tant d'autres pour servir de sauvegarde à un confesseur de Jésus-Christ, et le retiril au milieu de ma famille ; ce sera pour moi et pour mes enfants une source inépuisable de bénédictions. »

Suzanne Loyand, dont nous avons parlé, revenait de l'une de ces visites de charité que son zèle lui faisait multiplier; elle rencontra l'autre prêtre abandonné, appuyé contre l'un des ormeaux qui ombrageaient alors la place du Gast. C'était un vieillard vénérable ; et à sa vue elle fut touchée jusqu'au fond du cœur. — « Comment, s'écriat-el le en joignant les mains, comment peut-on abandonner de la sorte un ministre de Jésus-Christ?... Venez, mon cher Monsieur; je vais vous procurer un asile. » Aussitôt elle l'emmena dans une maison où il fut reçu comme l'ange du Seigneur.

Mademoiselle de Bouille, proche parente du marquis de Bouille, si célèbre par son généreux dévouement pour Louis XVI (I), olfrit un refuge à un grand nombre de prêtres catholiques daus sa maison à Laval. Elle vit un jour arriver à sa porte, dans le plus pitoyable état, im vieillard traîné dans une misérable charrette. A son aspect on l'aurait pris pour un mendiant réduit à la dernière nécessité. C'était un prêtre d'Angers, nommé Morel, qui sortait d'un

(1) François-Claude- Amour, marquis de Bouille, était né au château de Cluzel; en Auvergne, en 1739; il n'était donc pas du Maine comme le dirent les journaux du Mans en 1791 et 1792; luais sa fuuiille était sortie de notre province et une partie l'habitait encore.

sonteirain, où il avait passé près d'un an, et où il s'était vu cerné durant trois jours par les révolutionnaires. Il était resté durant tout ce temps sans aucune nourriture : et sa barbe, qui n'avait pas été faite depuis sept semaines, «joutait à sa figure blanche et décharnée un air de fantôme dont la noble demoiselle fut d'abord effrayée ; mais an nom du prêtre elle se rassura, et durant huit mois elle hii prodigua les soins les plus charitables. Elle recueillit aussi chez elle un gentilhomme vendéen et un prêtre de Cbàteau-Oontier nommé Lemêle, qui s'était attaché à l'armée catholique, et qui avait soustrait à la profanation une assez grande quantité de vases sacrés. Ces vases sacrés furent déposés chez M"' Piquois, sœur de Jean-Baptiste Turpin du Cormier, dont nous avons rapporté la mort. Cette dame ayant donné asile 4 deux femmes vendéennes, fut ellemême conduite en prison à Chartres, où elle expira sur la paille, pour prix de sa charitable hospitalité. Quant à M"* de Bouille, elle fut mise deux fois en prison avec Marie Hérissé, sa femme de confiance. Elle aurait été renfermée de nouveau dans les cachots de la Terreur, si le chirurgien Hubert ne se fût écrié en séance du direc- • toire du département : o Pourquoi attaquer une personne qui ne fait que du bien ? d

A Juigné-sur-Sarthe, un meunier nommé Plaçais, accueillait avec charité les ecclésiastiques persécutés. Redoutant avec raison pour ses hôtes, plus encore que pour lui, les fouilles que l'on fit plusieurs fois dans sa demeure, il avait imaginé un moyen ingénieux de les suspendre au- (kssus de l'eau; et ce moyen lui réussit pour en sauver plusieurs, et pour se soustraire lui-même à la prison et à la mort.

Quoique placée dans une position très-difficile pour exercer sa charitable hospitalité en faveur des prêtres catholiques, puisque deux soldats républicains étaient à demeure chez elle, la veuve Michel Tarot, à Sillé-le-Guillaome, ne laissait pas de recevoir chez elle plusieui*s de ces innocents proscrits. On y disait même souvent la

messe, et il s'y rassemblait quelquefois plus de soixante personnes. Dans la même paroisse, Joseph Belot, fermier de Bois-Bouié, cachait chez lui plusieurs prêtres. 11 leur servait de guide dans la contrée, et il a sauvé la vie à quelques-uns. Messieurs Chardon, à MaroUes-les-Braults, le fermier Quinton, à Saint-Denis-de-Gastines, exposèrent mille fois leur vie pour venir en aide aux prêtres catholiques qui portaient le secours de leur ministère dans ces paroisses et dans les paroisses voisines. Un fabricant de toile du Mans, nommé Bonvalet, retira dans sa maison un grand nombre de prêtres fidèles, arracha au péril plusieurs chanoines réguliers de Tabbaye de Beaulieu, et mit souvent ses jours en péril pour seconder le zèle des ministres de l'Église. 11 était le beau-frère d'un prêtre né au Mans et nommé Papin, lequel mqurut victime de son attachement à son devoir ; car condamné à la déportation, il succomba au Havre par suite des souffrances endurées durant le voyage.

Plusieurs maisons de Château -Gontier servirent d'asile aux prêtres catholiques : celle d'Hyacinthe de Quatrebarbes, d'une famille dont le nom se retrouve toujours lorsqu'il s'agit de nobles et chrétiens dévouements, leur fut toujours ouverte; et le Saint-Sacrement y fut ordinairement conservé avec permission des supérieurs. Lors du décret qui portait peine de mort et confiscation des biens contre ceux qui cachaient des prêtres, M"* de Quatrebarbes consulta son mari sur ce qu'ils avaient à faire relativement à deux ecclésiastiques cachés chez eux; le généreux vieillard répondit qu'il fallait compter sur la Providence et continuer la bonne œuvre commencée. Dieu récompensa ces sentiments. Atteint de la maladie dont il mourut bientôt après, ce généreux chrétien obtint d'être transporté de la maison d'arrêt (les Ursulines), où il était renfermé, à son hôtel, mais sous la surveillance continuelle de quatre satellites; et, malgré ces précautions, im ecclésiastique fidèle put lui administrer les derniers sacrements. M°* veuve Chotard, M'*® Bonpas, M"* Marais,

dont nous avons déjà parlé, les époux Le Tessier et plusieurs autres ne balancèrent pas à exposer leurs biens et leur vie pour secourir les prêtres catholiques. Au plus fort de la persécution^ un ecclésiastique nommé Provost célébra une messe solennelle la nuit de Noël, dans la maison des époux Le Tessier; et un grand nombre de fidèles Y participèrent aux divins mystères, quoiqu'il y eût des militaires couchés sous le même toit.

Jean Rigot accompagna souvent les prêtres dans leurs courses nocturnes. Devenu suspect aux terroristes, il fut jeté en prison, et il allait être condamné à mort par le tribunal révolutionnaire avec la famille Mahier, si sa femme n'eût plaidé pour sa nombreuse famille, et ne Teùt arraché à ses bourreaux à force de supplications et de larmes.

Joseph Jardin, curé de Saint-Georges-le-Fléchard, mort curé de Brùlon, se cachait souvent à la métairie de Landelle, chez un respectable vieillard nommé Beau vilain, qui avait cinq enfants. Aussitôt qu'ils apprirent que la peine de mort était décrétée contre eux, ils supplièrent recclésiastique orthodoxe de ne pas les quitter, et s'il venait à être arrêté pendant qu'ils seraient occupés aux travaux des champs, de crier de manière à être entendu, afin qu'ils pussent le rejoindre et obtenir la couronne du martyre, en récompense de l'hospitalité qu'ils lui donnaient.

Nous empruntons le récit suivant à l'auteur des Martfn du Maine, parce que nous nous sommes assuré de la vérité du fait. L'historien déclare le tenir de la bouche d'un témoin oculaire, dont il conserve autant que possible Impropres paroles. C'est ime femme qui parle :

« Gomme j'étais en apprentissage à Beaumont, on répandit le bruit que les brigands, qui n'étaient pas encore arrivés au Mans, allaient se diriger sur le pays que j'habitais. Je voulus retourner chez mon père ; je partis. Je n'avais alors que treize ou quatorze ans ; j'étais, par conséqu«it, peu capable encore de songer à ce que je faisais. Je

fus rejointe en route par un jeune homme d'Assé-le-Riboiil, qui devait suivre le même chemin que moi, et qu'on avait prié de m'accompagner jusqu'à La Guierche, où demeurait mon père. C'était un alïranchisseur (I) que j'avais vu quelquefois dans notre maison.

a Nous arrivâmes à Saint-Marceau ; il y avait à la sortie du bourg un pont qu'il nous fallait traverser. Quel fut notre étonnement en le voyant couvert de paysans qu'on avait mis de toutes parts en réquisition pour le démolir et couper le passage aux brigands, puisque c'est ainsi qu'on les appelait ! Nous crûmes qu'il nous serait impossible de passer nous-mêmes; et je me mis à pleurer. Nous approchions cependant ; un soldat républicain vit mes larmes ; il crut que c'était la peur des brigands qui me les faisait verser, a Ne crains rien, petite fille, me dit-il en me prenant la main : les ennemis ne nous tiennent pas encore, o Pour moi, je pleurais de plus en plus fort, et je tirais précipitamment ma main de celle du soldat, en cherchant à la cacher derrière mon dos. « Tu as peur de moi, s'écria le militaire en voulant me rassurer ; je ne te ferai pourtant pas de mal. Mais prends cette pierre, et jette-la dans la rivière pour enfoncer la bonne Vierge. » Je n'avais pas entendu les dernières paroles; j'avais pris la pierre, je l'avais jetée machinalement; et déjà on m'avait fait passer sur l'autre rive. Je me repentis bientôt de mon étourderie, et je me remis à pleurer de toutes mes forces, quand je pus voir et comprendre ce que je venais de faire.

a J'ai besoin de vous expliquer tout ce que cela veut dire :

a II y avait au milieu du pont, avant qu'on ne l'eût coupé, une très-belle statue de la sainte Vierge. Les soldats républicains, en arrivant, l'avaient arrachée de sa niche, selon leur coutume ; puis ils l'avaient foulée aux pieds, brisée en raille morceaux et précipitée dans la

(1) C'est le nom qu'on donne dans les campagnes du Maine aux vétérinaires.

rivière avec toute sorte de blasphèmes. Les habitants frémissaient d'indignation, et si un seul avait eu le courage de vouloir défendre la Vierge du pont, tous à la fois seraient tombés sur les soldats, et leur auraient fait payer bien cher leur sacrilège. Mais on les laissa consommer leur crime.

c Enhardis par ce premier succès, ils se mirent en tête de forcer tous les passants à jeter, en signe d'apostasie, une pierre dans Teau, à Tendroit . même où ils avaient oifoncé les restes mutilés de la statue. Il parait que j'étais passée des premières, et je vous ai dit ce qui en arriva.

€ Mon compagnon de voyage était entré im instant dans une maison voisine, avant mon aventure. Comme je regardais s'il ne venait point, et que je m'inquiétais beaucoup de son sort; car je connaissais trop ses sentiments de religion pour le croire capable de jeter la pierre, je vis arriver ime jeune paysanne que Ton voulut contraindre à cet acte. « Non, dit-elle, maudits que vous êtes! Je ne le ferai pas! » En même temps elle chercha à s'esquiver ; mais les soldats étaient déjà tombés sur elle, et je ne sais comment elle parvint à s'échapper de leurs mains ; toujours est-il vrai que je la vis courir devant moi dans un horrible état. Les infâmes lui avaient arraché son mouchoir : et la pudeur, on s'en apercevait aisément à son air, loi donnait plus de jambes que la crainte.

« Pendant que je la suivais des yeux, j'entendis un grand bruit de l'autre côté : c'était le jeune homme qui se débattait au milieu des soldats, a Jette la pierre, criaientils en jurant affreusement, enfonce ta Je n'ose répéter

les propos horribles qu'ils tenaient; enfonce ta bonne Vierge, ou tu es mort. — Moi I traiter ainsi la Mère de mon Dieu! Non, non, plutôt mourir, répondait-il avec courage. — Le fais-tu? coquin, ou nous t'engloutissons avec elle. — Non, non, plutôt mourir ! » C'était toujours sa réponse. Les républicains s'irritaient de plus en plus ; le brave jeune homme ne cédait pas. Il avait à sa suite un de ces gros chiens que les gens de son état ont coutume de

mener avec eux. « Nous allons commencer par ton chien, disent les monstres ; ton tour \ien(ira ensuite si tu refuses encore d'obéir. — J'aime mieux obéir à Dieu qu'à des tyrans comme vous. Au reste, faites ce que vous voudrez : je n'aurai jamais la lâcheté de lapider la Mère de Jésus- Christ. » Il parlait encore. Les brigands, qui ne pouvaient se saisir de son chien, lui ordonnèrent de l'appeler et de le prendre, a Pour cela, je ne puis pas plus vous obéir ; mon chien est mon meilleur ami ; je ne veux pas le livrer à la mort. » Comme il disait ces paroles, il versa quelques larmes qui vinrent retomber sur la tète du malheureux animal qu'on était parvenu à traîner aux pieds de son medtre.

a Pauvre Médor, tu vas mourir à cause de moi, dit-il ensuite : et tu veux me caresser ! Chien fidèle, tu ne pourras donc me venger! Le faire mourir sous mes yeux; peut-on pousser plus loin la barbarie? » Hélas 1 Médor avait disparu 1 Une pierre énorme attachée à son cou Tavait entraîné jusqu'au fond du fleuve, pour le punir de ce qu'il appartenait à un homme de bien.

a Son maitre allait subir le même sort ; du moins il s'y attendait; il savait que la mort devait être le prix de son héroïque résistance. Il parait cependant qu'il échappa pour le moment à la fureur des impies ; mais je n'ai jamais su la fin de cette scène révolutionnaire; jamais non plus je n'ai entendu reparler du brave jeune homme dont je viens de vous conter l'histoire. Les soldats républicains craignirent peut-être de s'exposer à la vengeance du peuple, en liiisant mourir sous ses yeux et de leur propre mouvement un habitant du pays dont ils se disaient les vrais défenseurs.

a Pour le chef de la troupe, il était fièrement assis dans la niche, à la place même de la Vierge, au milieu de tous ces débats, et il s'écriait de temps en temps : « Bien, bien, les amis, ne lâchez pas l'aristocrate ; il faut lui apprendre à résister à la République. » Il descendit de la niche avant que je ne fusse repartie ; mais il s'y remit bientôt, comme

par dérision, en disant: a C'est là ma place h moi, camarades; venez donc m'encenser avec la tête de ce coquin-là. 0

Une autre relation du même fait ajoute quelques circonstances accessoires à ce récit. Le capitaine qui encourageait les profanations de ses soldats, disait à notre courageux jeune homme : « Ta bonne Vierge n'est pas si habile que moi ; nous l'avons jetée à Teau ; elle s'y est oifoncée, et elle ne saurait se relever : pour moi, s'il me lait plaisir de me mettre dans la rivière, je nage, et je m'en . retire plus sain et plus dispos. » Ce propos, accompagné de blasphèmes et d'expressions obscènes, ne resta pas longtemps impuni; le malheureux officier étant tombé dans Teau {\) au bout de très-peu de jours, se débattit en vain pour nager : il fut entraîné par le courant et mourut sur le théâtre même de ses impiétés, sous les yeux de ceux qui avaient exécuté trop fidèlement ses ordres sacrilèges.

A l'époque funeste dont nous parlons, les fidèles de Roullée eurent le bonheur de fournir fréquemment un asile aux confesseurs de la foi qui fuyaient devant la persécution. 11 est juste de signaler deux familles qui demeurèrent longtemps en bénédiction dans cette paroisse, et dont la générosité envers les prêtres cachés était alors ODnnue de tous : ce furent les familles Fiix et Alleaume. C'est auprès de ces chrétiens dévoués que Louis Perdriel, curé de Roullée, trouva un refuge assuré jusqu'au moment de sa mort arrivée dans les derniers mois de 4793. Les curés de Vezot et de Saint-Remy-du-Plain éprouvèrent aussi l'hospitalité généreuse des habitants de cette paroisse. Un vénérable prêtre; Claude-Louis d'Aubigny, y consiuna ses jours. Il avait d'abord été missionnaire dans les pays

(1) Le récit imprimé dit que le capitaine voulait prendre un bain; mais il y a probablement erreur; car on était au mois de novembre^ lasajson était extraordinairement froide, et Tusage de ces bains n'était pas encore commun dans notre pays.

infidèles; mais étant revenu en France, il fut choisi pour vicaire général par Jean-Baptiste d'Argentré, évêque de Séez. Obligé de fuir après le refus du serment, il se réfugia à Roullée, au village de la Goburgère, chez des personnes peu aisées, mais animées d'une grande foi et d'une charité à toute épreuve. Il y administra durant quelque temps les sacrements avec un zèle vraiment apostoUque ; mais à la fin les privations auxquelles il avait été réduit, les souffrances qu'il avait endurées avant de trouver cet asile, ^ l'état de réclusion absolue auquel il était souvent condamné, et, par-dessus tout le spectacle de l'impiété révolutionnaire altérèrent sa santé, et même sa raison. 11 poussait quelquefois des cris perçants, et compromettait gravement la vie de ses hôtes, qui néanmoins ne voulurent jamais l'abandonner. Après de longues souffrances, 'il expira le 7 mars 1795. 11 fut inhumé à la hâte dans une fosse profonde en forme de puits; mais il fut transféré en terre sainte, le 27 septembre 1824, et il repose aujourd'hui au pied de la croix du cimetière.

A la mort de Louis Perdriel, Jean-Pierre Jouaux, alors vicaire à Habloville, près Putanges, au diocèse de Séez, desservit la paroisse, y exerçant son ministère en public, lorsque les circonstances le permettaient ; mais le plus souvent forcé de demeurer caché dans l'ancienne maison seigneuriale de Garennes. Il y célébrait la sainte messe la nuit, et-parcourait les hameaux circonvoisins pour soulager les Ames. Cent fois ce vénérable prêtre fut traqué comme une bète fauve par les révolutionnaires,qui avaient mis sa tète à prix. Enfin par une suite de circonstances toutes providentielles, il échappa à la fureur des persécuteur ; et lorsque le calme étant rendue riilglise,les paroisses fiu-ent réorganisées, Jean Jouaux fut nommé curé titulaire de Roullée : il demeura ainsi au milieu des fidèles qui, dans mainte circonstance, lui avaient sauvé la vie, et qui continuèrent à l'environner du plus profond respect jus^ju'au jour où il mourut, plein d'années et de mérites, le 12 août 1810.

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