S. Amb., Ep. xv, p
LA l>OLITigiE DE SAINT A.MBROISE. 30
n'eût plus d'imporlaiice réelle, Ambroise ne jugea pas moins devoir s'y rendre. Son arrivée dans la caitilale du monde et de l'Église fui un véritable triompbe. Il n'y était plus rentré depuis le jour où, prélet novice, il avait reçu la dernière accolade et les dernières iustruelions de son protecleur, le fameux Tiobus. A coup sûr, dans ses eniretiens d'adieuv, le vieux courtisan avail iuitié son jeune élève à tous les secrets du niéîier. Il lui avail enseigné l'art de s'insinuer dans la faveur d'un souverain, de le dominer en paraissant lui obéir, de se courber sous tous les' caprices, et de sourire même à la disgrâce. Ambroise, dans un jour de dévouement, avait foulé aux pieds toutes ces leçons, et aujourd'bui, après neuf ans, dans une maturité encore pleiue de jeunesse, il rentrait à Rome, ayant franclii d'un bond tous les degrés de la faveur, devenu nonseulement confideni, nais conseiller diiigeanl de la pensée d'un empeieur, commandant à la conscience du priiice au lieu de dépendie de *son bon plaisir, et des bailleurs de sa foi tendant une main protectrice à celui qui était assis au faîte des grandeurs humaines.
De pénibles impressions l'attendaient pourtant dans ,ce lieu témoin des travaux et des ambitions de sa jeunesse. Il ne retrouvait plus dans sa demeure, ni sa vieille mère, qui avait cessé de vivre sans qu'il eût pu la n3voir, ni son frère Satyre, qui avait péri au retour d'un voyage d'Afrique entrepris pour leurs intérêts communs. Seule, sa sœur Marcelline vint à sa ren-
contre, couverte du voile des vierges. Bien des larmes furent mêlées à la joie de leurs embrassements. Le souvenir de leur frère, très-aimé de tous deux, les pénétrait de douleur. Ils se rappelaient qu'il était non-seulement le compagnon de leurs }eux, mais l'arbitre de leurs querelles enfantines. « 0 mon frère, s'écriait Ambroise, où irai-je? de quel côté me tourner sans toi? Le bœuf cberche le compagnon avec qui il avait coutume de porter le joug, et ses mugissements attestent son amour. Moi, mon frère, cesserai-je de te pleurer? Pourrai-je oublier celui avec qui j'ai commencé de porter le joug de cette vie? » Ainsi sa grande âme ne craignait point de s'abandonner à sa douleur ; « car, disait-il, la piété clirétienne est tendre et sensible : elle n'a rien d'extraordinaire, de sauvage et de dur. La patience consiste à supporter la douleur, et non à la combattre. » Parfois, pourtant, d'autres souvenirs moins tristes faisaient passer un éclair de gaieté à travers ces pleurs. Ambroise rappelait à sa sœur que dans son enfance, ayant remarqué que l'évêque de ilome, quand il venait à la maison, donnait sa main à baiser aux assistants, il avait un jour, pour jouer, essayé de l'imiter, et que ni Marcelline ni ses compagnes n'avaient voulu lui rendre cet hommage. « Je vous l'avais bien dit, ajoutait-il, que tôt ou tard, vous seriez obligée de me baiser la main *. »
Sa maison était assiégée de visites à toute lieure, et c'était à qui le posséderait cliez soi : les plus nobles matrones de la cité se disputaient l'honneur de lui faire célébrer le saint sacridce dans leurs oratoires privés. On attribuait à sa présence des grâces particulières et même miraculeuses. On racontait que dans une visite chez une grande dame vivant au delà du Tibre, on lui avait amené une des femmes de la maison, atteinte de paralysie, et qu'il avait sufli à la pauvre intirme de baiser les vêtements de l'évêque pour retrouver Tusage de ses mouvements. Ailleurs, il avait accepté rhos|)italité d'un homme riche qui lui racontait, avec orgueil, l'heureux état de ses affaires, et se vantail luit de ses bonnes spéculations, sans faire aucun retour sur la reconnaissance qu'il devait à Dieu. Ambroisc se leva sans rien dire, et prit gravement congé de son hùle. Le lendemain, la maison s'écroulait sur ses fondements. Ainsi se répandait dans la foule le renom de cet homme sans égal, qui apparaissait à la fois comme l'élu de Dieu et comme le favori de l'empereur*.
Tous cependant ne s'inclinaient pas devant lui. Les sénateurs païens, sachant bien de quelle main était parti le coup qui venait si récemment de les humilier, murmuraient dans l'ombre, et une occasion leur fut
tyre, Marcelline avait rejoint son frère à Milan, car l'oraison funèbre d'Anibroise fut prononcée en sa présence. Mais sa demeure habituelle était à Rome, comme on peut le voir par la correspondauco d'Ambroise avec elle.
*. 5. Ainb. vit., p. 43.
hier. lot donnée de mettre au jour leurs ressentiments. Au printemps de celte année 382, une famine vint à se déclarer dans Rome, soit que la récolte précédente eu! été insuffisante, soit que les arrivages de Sicile et d'Egypte, sur lesquels reposait la subsistance tout artificielle de la grande ville, eussent manqué inopinément. L'émotion fut extrême dans cette multitude dont l'État achetait depuis des siècles le repos en nourrissant son oisiveté. Les i)aïens ne manquèrent pas de répandre le bruit que la déesse outragée se vengeait de ses contempteurs. L'irritation populaire eût été aisément tournée contre les serviteurs du Christ, sans les proiliges de charité que les conseils et l'exemple d'Ambroise firent accomplir aux chrétiens riches, presque tous ses parents, ses clients ou ses amis ^
Cette générosité, qui eût été un bon calcul quand elle ne serait pas provenue d'un noble élan du cœur, dissipa le mécontentement et ne fit qu'accroître la réputation d'Ambroise. Le peuple avait pourtant besoin de s'en prendre à quelqu'un de ses soulîrances. Dans les grandes calamités, il faut toujours que la foule trouve un coupable. Ce fut contre les étrangers, qui abondaient dans la ville, que le mécontentement se tourna. 'On demanda à grands cris qu'ils fussent éloignés, et que les natifs de Rome seuls fussent admis à recevoir les rations fort réduites des distributions officielles. La