‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 11 sur 135 · fielat. Sijm. S. Amb., 0pp., t. II, p · texte numérisé non relu

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LA POLITIQUE DE SAi:>T AMBROFSE. 43-

mesure avait déjà été prise dans des occasions analogues, une fois par Auguste lui-même, et, bien que l'application en fut cruelle, elle n'était pourtant qu'une conséquence rigoureuse du sysième qui niellait à la cliarge de l'Klat, par l'intermédiaire des corporations privilégiées, la subsistance de la cilé. Le fardeau, déjà écrasant, serait devenu insupportable si tout le monde était accouru à Rome en temps de disette,, exprès pour s'y faire nourrir.

L'ordre allait donc être donné à toute une foule innocente et misérable de quitter la ville et d'aller errer sans asile dans ces campagnes désolées qui bordaient Rome, et où l'atlendail une mort certaine. Le peuple, dans sa fureur égoïste, ne faisait d'excepliun qu en faveur des comédiens et d'autres personnes employées à ses divertissements, dont k nombre montait encore à plusieurs milliers. Par bonheur le préfet de Rome, pour cette année, était un vieillaid qu'Ambroise qualifie de très-saint, cbrétien par conséquent et qui, en cette qualité, ne pouvait manque^ de subir rinllucnce du grand évêque. Il réunit les personnes les plus riches et les plus considérables de la ville, et sollicita de leur part un dernier effort. Son langage fut pathétique, et au soin qu'Ambroise a mis à nou;; le conserver dans un de ses livres, on devine sans peine d'où en était venue l'inspiration. « Quoi, dit le bon vieillard, nous ne laissons pas des chiens tourner autour de nos tables sans leur donner quelques miettes de nos aliments, et

nous enverrions des homines périr de faim ! ... Ces gens-là ne sont pas de la ville, mais ne la servent-ils pas par le commerce qu'ils entretiennent et par les impôts qu'ils payent? C'est parmi eux que nous trouvons nos laboureurs, nos fermiers, nos domestiques : ce sont eux qui nous préparent de quoi vivre. Les laisserons-nous mourir après qu'ils nous ont fait vivre tant d'années? Craignons-nous d'augmenter la famine? Mais personne ne s'est jamais ruiné par la miséricorde, et d'ailleurs c'est à nous à réparer de notre avoir ce qu'ils pourront coûter à l'annone. » L'etTet de ce discours fut grand, et les assistants, prenant les malheureux à leur charge, les dérobèrent à la fureur populaire. « Que! service, disait Ambroise au vieux magistrat et en le félicitant, vous venez de rendre à votre patrie! Vous pourrez dire à l'empereur, en lui montrant tous ces hommes sauvés de la mort : C'est moi qui vous ai conservé ces sujets *. »

Ambroise ne tarda pas à quitter Rome, suivi des bénédictions du peuple. Du but même de son voyage, de Paulin, de Maxime, à peine [»arut-il s'être occupé. Le schisme d'Anlioche ne fut pas terminé : l'iiUrigant de Constantinople, sur lequel probablement de plus sûrs renseignements avaient été recueillis, ne fut pas

1. s. Amb., de Off. min., m, 7, t. ii, p. 11'.*. La famine dont parle Ambroise dans ce passage est évidemment la même que celle à laquelle Sj'mmaque faisait allusion l'année suivante^ dans son adresse au jeune Valentinien.

réhabilité. Toute la besogne du concile se borna à iino condamnation portée contre la petite secte des Apullinaristes, dont Damase lit part à l'Église d'Orient par une lettre paternelle, destinée à niainlenir le droit de son autorité suprême. Mais le passage d'Ambroise n'en laissa pas moins dans les populations de la cilé reine une inelTaçable impression, en montrant pour la première fois, sur la même tête et sous la même auréole de génie, la sainteté et la puissance, l'autorité sacerdotale cl la faveur politique.

De retour à Milan, Ainbioise trouva Gralien prêt ^ p à partir pour sa tournée annuelle dans les Gaules et '■i^^ *• sur le Rliin. Leur séparation fut tendre : jamais le jcréditde l'évêque n'avait été plus apparent. Il cuirait chez le prince à toute heure, au grand déplaisir des courtisans, qui trouvaient sa surveillance incommode et se plaignaient de ce bouleversement de l'étiquette. Une fois même, pendant ces derniers jours, ils essayèrent de lui fermer la porte du palais. Comme il arrivait pour une affaire pressée, pensant passer tout droit, suivant son habitude, il trouva devant lui le maître des offices (assez triste personnage du nom de Macédonius), qui lui fit savoir que l'empereur n'était pas visible parce qu'il se trouvait en ce moment occupé à chasser à courre dans son parc, et que personne ne pouvait le déranger dans ce délassement. C'était effectivement

1. A. D. 383. — Indictio. si. — U. C. 113G. — Merobaudes et Saturniiius, Coss.

le plaisir favori de Gratien, auquel on lui reprochait do consacrer souvent un temps qui eût été mieux employé aux soiiis de l'État. Ambroise fut contrarié, car l'affaire pressait. Il s'agissait d'une grâce à obtenir en. faveur d'un Iiomme qu'on allait exécuter pour avoir médit de Gratien lui-même, et Ambroise trouvait que l'empereur, au moment d'aller combattre, s'honorerait devant Dieu par le pardon d'une injure toute personnelle. On disait d'ailleurs que l'homme était païen : c'était aux yo(i?{ d'Ambroise une raison de plus de le plaindre et de l'épargner. Comme il se retirait très-peiné, il aperçut des piqueurs qui, tenant un relais de chiens en laisse, entiaient dans le parc par une porte de derrière. Il se glissa avec eux et parut inopinément devant l'empereur. Gratien fut surpris, et au premier moment un [eu mécontent de cette arrivée inattendue qui venait troubler ses plaisirs. Il se remit pourtant, et après quelque résistance accorda à Ambroise la grâce du coupable. Le maitre des offices était présent, un peu embarrassé de sa personne. « Un jour viendra bientôt, f lui dit Ambroise d'un ton prophétique, où vous aurez! aussi votre vie à sauver, et vous viendrez à l'église, et) l'église vous sera fermée *. »

Si cette prédiction sinistre fit concevoir aux assis-' tants la crainte de prochains malheurs, l'événement ne tarda pas à vérifier ce pressentiment. A peine, en elTot,

i. s. Amb., Vit. a Paul, script., p. 10. — Soz., vii, 25.

Gralicn avait-il lraver?é les (laules et était-il arrivé sur les bords du Rhin, qu'il apprit qu'une insurreclion s'était déclarée parmi les troupes qui campaient dans l'île de Bretagne. Quelques légions, se mettant on révolte pour une querelle de discipline, avaient propu- '' l'empire à un de leurs chefs, nommé Maxime, Espagnol de naissance comme Thcodose, un peu parent, disait-on, de cet empereur. Maxime, bon olTicier, d'un esprit assez^ tran(iuille, s'était d'abord détendu ; puis l'occasion devenant séduisante et rambilion le gagnant, il s'était laissé mettre le bandeau impérial sur le front. Prenant alors le commandement des légions et de la flotte, il

i s'était mis en mer et venait de débarquer avec sa petite

\ armée vers l'embouchure du Hhin.

De tels incidents étaient trop habituels pourbeaucoup

: surprendre; mais, avec la mobilité des populations

> gauloises, il y avait toujours lieu de s'en alarmer, et Gratien, suspendant à l'instant l'expédition commencée, se mit immédiatement en devoii' de marcher à la rencontre d( s réA'oltés. S«r la roule, les dispositions de sa propre armée devinrent inquiétantes. Il était accom-

i pagné de deux généraux d'une fidélité éprouvée : le comte Balioii et le Franc Merobaud. Mais l'un et l'autre

I avaient un tort a^^x yeux des soldais : ils étaient d'ori-

: gine étrangère à l'empire, et on reprochait depuis longtemps à Gratien sa prédilection pour les étrangers. Celte faiblesse allait même si loin, disait-on, que souvent en marche il portait l'habit barbaio. le

trouvant plus commode pour aller en campagne. On avait autrefois fait le même genre de reproche à Constantin, et probablement tous les empereurs d'humeur militaire , qui faisaient cas de la bravoure personnelle plus répandue chez les barbares que chez les Romains dégénérés, devaient mériter la même imputation. Puis Gratien régnait déjà depuis six années, et on avait tiré de lui, en fait de gratilications et de largesses, ù peu près tout ce qu'il était permis d'espérer, tandis qu'on pouvait se promettre des merveilles d'un prétendant nouveau dont la bourse n'était pas épuisée et qui avait un empire à gagner. Ces propos circulaient dans les rangs des soldats quand , vers les premiers jours d'avril, l'armée impériale rejoignit les bandes révoltées dans les plaines qui environnent Paris *.

Alors le drame de la trahison se déroula avec ses péripéties prévues et sa lamentable monotonie. A peine en vue de l'ennemi, la cavalerie maure fit défection tout cnlière, aux cris de : « Vive Maxime Auguste. » D'heure en heure, puis de moment en moment, la contagion de la défection gagna. Enfin, avant la fin de la journée, il ne resta plus à Gratien qu'un gros de trois cents cavaliers

1. Soc, V, II; — Zos., IV, 35; — P. Orose, vu, 3i; — Sulp. Sov.J"//. B. Mart., 23;— Pacatus, Paneg. Theod.,\\iu, 3, 4;— Aurèl.Vict. Epit. Ces divers écrivains ne concordent entre eux que sur les faits principaux. Zosime impute l'origine de la conspiration à Maxime lui-môme; Paul Orose et Sulpice Sévère l'en justifient. — Pacatus rabaisse beaucoup la naissance de Maxime, dont il fait non un parent, mais un client et presque un valet de Théodose; mais les autres historiens contredisent ces assertions d'un adulateur.

avec lesquels il prit la fuite à loutt; bride pour se réfugier tlu côté du midi, dans les provinces encore (idèles. Sur sa route, toutes les populations s'écartaient de lui, toutes les villes lui fermaient leurs portes. « Nous l'avons vu, disait plus tard Ambroise, ce jeune homme naguère envié de tous, subitement abandonné de tous ceux dont il avait reçu les serments, environné de traîtres qui lui fermaient le passage et le menaçaient de mort, sans personne pour venir en aide à son malheur ou partager sa destinée i. » A Lyon pourtant le gouverneur lui fil bon accueil , l'engagea à séjourner et à rallier se? troupes éparses pour se remettre en défense; et comme le pauvre prince, qui venait de faire une triste expérience de la perfidie humaine, hésitait à se fier à ses bonnes paroles, ce lâche magistrat fit apporter les évangiles, et prit, par un serment solennel, Dieu à témoin de sa fidélité. Rassuré par ces protestations, Gratien quitta ses habits de fugitif pour reprendre la pourpre impériale et venir s'asseoir à un festin qui lui était préparé. A peine le repas était-il commencé que des assassins, se jetant sur lui, le massacrèrent -. Un long gémissement sortit de sa bouche mourante : « Am-

1. s. Amb., Hom. in Psalm., lxi, t. i, p. 061. Recordamur aliquem ab omnibus appetitum, a suis destitutum ac prodituin... qui, subito egens omnium ab ipsis quorum hoereditarium fuerat sortitus obsequium, cœpit urgeri... ingruentibus in exitnm, inferentibtis mortem, nulle auxiliatore, nulle socio sui, uullo comité.

2. S. Amb., loc. cit. Goiivivii violavit consortium... lavit manus, «m evangeiium taugeret.

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■VO LA rOLITIQUE DE SAINT AMBROISE.

broise, disait-il, Ambroise, où êles-vous*? » Il appelait celui qui, après l'avoir fidèlement aimé sur celle terre, pouvait encore lui ouvrir l'entrée du ciel. Dès qu'il eut cessé de respirer, le petit nombre d'amis qiii l'accompagnait prit la fuite. Dans le nombre on remarqua le maître des offices, Macédonius, qui, pâle de terreur et l'esprit égaré, cherchait un asile du côté d'une église. Dans son (rouble, il passa à côté de la poile qui était ouverte, sans la voir et sans y entrer. Quelques pas plus loin, il tombait entre les mains de meurtriers qui le tuèrent pour le dépouiller. Le comte Balion se donna la mort *.

La douleur d'Ambroise, en apprenant celle cataslrophe, fut extrême. Il perdait, dans ce jeune souverain de vingt-quatre ans, l'objet de ses prédilections, l'élève qu'il voyait croître à l'ombre du sanctuaire, et l'espoir de l'empire orthodoxe que sa politique comme sa foi avaient rêvé. A tout instant il pouvait s'attendre à voir sa ville épiscopale, placée aux

1. s. Amb., (le Obitu Valentiani, t. ii, p, 1105. Tu me inter perietila requirebas; tu in tuis extremis me appellabas.

2. Soc. — Zos. — P. Orose. — Sulp. Sev. — Aurèl. Met. — Paeatus. — Ruffin, loc. cit. — S. Amb., de Obit. Val C'est de ce discours d'Ambroise que nous tirons les détails de la mort de Graticn; fort diversement rapportée par les autres auteurs. Oiose ei Zosinie disent simplement qu'il périt par les mains de Maxime, et Zosime, induit proh i!)lement en erreur par quelque rossemblano- de nom, le /■fit mourir a Singidonum en Mœsie. Socrate et Sozomèn : rapportent une anecdote toute différente et peu vraisemblable. Aucun de ces témoignages ne peut prévaloir contre celui d'Ambroise, testis tanlunh non oculatus, dit fort justement son éditeur bénédictin.

avant-postes de l'Ilalie, devenir la proie d'un maître inconnu. Autour de lui les Ariens humiliés, les païens même, relevaient la tête : « Voilà, disait-on. le châtiment de celui qui a insulté la Victoire protectrice de Rome, et qui a fait aux dieux l'affront de refuser les insignes de leur sacerdoce. Un aruspice l'avait bien prédit, ajoutait-on. Puisque l'empereur n'avait plus voulu être grand ponlife {pontifex maximm), c'était à Maxime de devenir empereur. » Ce jeu de mots avait beaucoup de succès dans la foule. Pendant qu'Ambroise, maîtrisant sa douleur, faisait tète à l'orage, une arrivée soudaine vint achever de jeter le trouble dans les esprits, mais lui offrir à lui-même une occasion de ressaisir sa puissance ébranlée '.

C'était Justine qui accourait tout éperdue de Sirmium. Bien que son intimité avec son beau-fds n'eût jamais été grande, le bruit des événements de Gaule l'avait pénétrée de terreur. Elle sentait bien que lorsqu'un jeune vainqueur, dans la force de l'âge, entouré d'une armée qu'on croyait dévouée, venait de succomber, un orphelin de douze ans aurait peine à préserver sa tète. Effrayée de ces funestes exemples de trahison, elle cherchait un appui plus sûr que des magistrats égoïstes ou des soldats cupides. Elle marcha droit à la demeure épiscopale, et, forçant son visage à cacher le ressentiment que son cœur nourrissait encore, elle

\. Zos., IV, 30.

déposa entre las bras d'Ambroise le dernier rejeton du sang de Yalenlinien K

Elle Uii confia en même temps son plan, qui était celui-ci : fortifier tous les passages des Alpes pour arrêter les progrès de l'insurrection; retenir ainsi Maxime dans les Gaules, puis négocier avec lui alhi d'obtenir que, satisfait du lot inagnilique (iu'il s'était déjà adjugé, il laissât au moins au jeune Yalenlinien tout l'autre revers des Alpes. Elle avait môme fait choix du négociateur. Un militaire pouvait offenser l'usurpateur; un homme de cour aurait peu d'autorité : l'un et l'autre d'ailleurs, on le savait trop, pouvaient être séJuits. La parole d'un évêque était la seule qui fût sûre d'être écoutée partout, et sur laquelle on pût compter contre toutes les séductions. Ce fut à Andjroise qu'elle proposa de se rendre dans le camp des révoltés. Depuis la venue du Christ, jamais ministre du Seigneur n'avait encore été appelé à se mêler à ce jeu des révolutions qui faisait passer sur des fronts humains des couronnes d'un jour. Les chrétiens avaient subi et servi tous les maîtres, ils n'en avaient jamais de leurs mains ni élevé ni renversé aucun. Ambroise n'hésita pourtant pas à se charger d'aller plaider la cause de Yalentinien. Il s'agissait d'un orphelin à défendre et d'un empire à conserver à la foi ^

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