Troisième partie, t. I, p
pénitence canonique, qui efface le péché et réhabilite le pécheur, à l'infamie indélébile de la peine légale. C'est à qui parmi les criminels recherchera cet échange, et parmi les ministres de l'Église s'empressera de rolTrir. L'usage même dégénère promptement en abus, et dès l'année 396 nous rencontrons une loi qui s'efforce de réprimer /V/2/6?^zce avec laquelle les clercs et les moines favorisent les évasions des condamnés, les retiennent de force dans les églises et quelquefois même les disputent les armes à la main aux licteurs ^ Vains efforts ! Parmi ces malheureux qui viennent embrasser l'autel avec désespoir, il y a une fugitive auguste qu'aucune force humaine ne pourra de longtemps en arracher. C'est la justice elle-même, qui, bannie de la terre par la corruption des cours ou par le bruit des armes, n'aura vraiment pendant des âges de barbarie d'autre interprèle que l'Église et d'autre asile que le sanctuaire :
Extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit.
Que si du gouverneur à l'évêque, en fait de popu«
larité et de crédit, la distance est déjà si grande, que
dirons- nous des assistants qui environnent ces deux
chefs! Que sont ces pauvres décurions, tour à tour vic-
iraes et agents de l'inquisition fiscale que faisait peser
\. Cod. Just., I, t. IV, !. 0.
RÉSUMÉ ET C0NCLU5I0N. 4G3
sur l'empiro plus encore le vice de sa condilion économique que la cupidité de ses détenteurs? L'imagination ne se figure pas sans frémir le supplice de ces riches misérables, collecteurs obligés et héréditaires de l'impôt, et responsables sur leurs biens propres de son acquittement intégral, tenus ainsi de faire à leurs propres dépens l'avance de toutes les charges communes, n'ayant d'autre ressource pour s'exonérer que do passer le fardeau à d'autres, et de pressurer à leur tour leurs voisins pauvres. Quelle alternative que de subir la ruine ou de la répandre autour de soi! Quelle contrainte que d'être réduit à prendre à son compte et comme à affermer la misère publique et la haine populaire! Quelle combinaison aussi pour le repos d'une société que celle qui, réalisant les déclamations éternelles de tous les factieux, désignait du doigt le riche au pauvre comme son ennemi légal et l'instrument direct de ses soulfrances ! Il n'est pas surprenant que, pour se dégager de ce cercle de fer, toutes les issues aient paru bonnes au décurion, même l'exil, même la chaîne du service militaire, même le servage de k glèbe. Mieux valait mille fois la faim ou la servitude qu'un patrimoine toujours grevé de l'hypothèque d'un créancier tout-puissant, et dont tous les fruits étaient baignés des larmes des malheureux. De là ce .fait inouï d'une classe entière, la pi-eniièi'e «le chaque cité, [)i'essée de disparaître et de déchoir, et tout un ari-enal de lois devenu néces-saire pour contraindre
des hommes à demeurer riches et propriétaires malgré euxK
Ce fut dans cette angoisse que le sacerdoce chrétien vint offrir au curiale aux abois un asile que la loi ne put lui fermer. Moyennant le sacrifice une fois fait d'une opulence imaginaire et haïssable (sacrifice compensé de bonne heure par les abondantes générosités des fidèles), le décurion, devenu prêtre, put échapper et aux menaces de l'agent fiscal et aux malédictions de ses concitoyens. Il fut, dit une loi de Théodose, libéré de son patrimoine en le méprisant j et désormais il put traverser sa ville natale en portant hardiment ses regards au-dessus et à côté de lui^ Il put pénétrer sous le toit du pauvre sans voir la désolation peinte à son aspect sur tous les visages, sans disputer à la mère mourante et aux enfants affamés l'obole gagnée par la sueur du père. Au contraire, devenu ministre de l'aumône, ce fut lui qui fut chargé de verser tous les baumes de la charité sur les blessures, qu'en sa qualité de magistrat malgré lui, il eût été contraint d'entretenir et d'envenimer. Représentant de l'Ktat, il lui fallait opprimer ou périr : engagé sous les lois de l'Église, il n'eut plus de lâche que de soulager. On eût dit que l'État lui-même avait pris soin qu'un homme
1. Première partie, t. ii, p. 247, 200. — Troisième partie, t. i, p. 7 et suiv. — Cod. Theod., xii, t. I, de Decurionibus.
2. Première partie, t. III, p. 307, 2riO. — Seconde partie, 1. 1, pA'!^. — Troisième partie, t. I, p. Il ; t. II, p. H3 et 114.
RÉSUMÉ ET COiNCLUSlON. 465
(le bien, voulant vivre en paix, et se lassant d'être délesté, n'eût de recours tout à fait assuré que d'être prêtre.
C'est ainsi que grandit insensiblement le sacerdoce chrétien aux dépens de toutes les dignités locales qui l'environnent. Autour de lui se groupe tout ce qui reste de vie municipale dans les cités asservies. Tandis que la curie décimée ne se réunit plus qu'à des jours éloignés, la tête basse, pour enregistrer des surcharges d'impôt et des dons de joyeux avènement, c'est à l'église que se pressent les assemblées nombreuses et que sont versées les riches collectes : c'est là que la foule se groupe, bruyante et animée, toutes les fois qu'il y a une élection à faire ou une atteinte contre l'indépendance ecclésiastique à repousser. Les monumenis publics, les temples, se dégradent : les églises s'étendent et se parent. Pour attirer dans les rangs du sacerdoce, le prestige de la considération publique se joint à l'attrait de la grâce. C'est le double jeu d'une machine aspirante et foulante qui enlève à la société laïque, et porte vers la société sacrée tout ce qui passe un humble niveau de fortune, de rang et même de culture intellectuelle ou morale. Vainement l'État s'efîraie-t-il de cette désertion, et veut-il, en entravant les vocations, arrêter ce courant continu qui entraîne loin de lui toutes les sources de la vie sociale. Vainement l'Eglise elle-même s'associe-t-elle de bonne grâce à cette résistance, dans la crainte qu'à ces affluents qui lui arrivent dô VI. ■ 30
lou(es parts l'ambition ou l'intérêt ne mêlent piiH d'une onde impure. L'élan est irrésistible, et triomphe des méfiances comme des scrupules, des barrières légales ou canoniques. Partout la curie se vide, le clergé regorge. Enfin, le législateur lui-mêmie se laisse entraîner par le mouvement qui le déborde, €t c'est lui qui vient cherch-er le prêtre pour l'aider à éteindre la haino que, par l'inégale répartition des charges pobliqihes, il a ailumée entre les classes. Quand il veut constituer un magistrat pacificateur pour cowcitier les intérêts du fisc, de la curie et des canlribuabl<îs , le nom de ce défenseur de la cité, comme on l'appelle, est désigné d'avance. On ne pourra le tiouvcr et bientôt on ne lo cherchera plus, c'est une loi du Code qui le dit, que dans les rangs oiî siègent V aimable évcqiie de Dieu et son réué-~ niblc clergé'^.
Mais ce n'était pas la cité seulement qui avait besoin qu'on lui vint en aide. A vrai dire même, le décurion de la ville n'était pas le plus à plaindre. Ouelques ressources lui restaient même déms les plus mauvais jours : il était protégé par le souvenir d'une considération héréditaire; il avait des amis, des parents parmi les hauts dignitaires, peut-être à la cour; il pouvait se placer, à des jours marqués, sur le
1. Première partie, t. II, p. 307, 2.-)3.— Seconde partie^ t. I, p. 128: — ïroisièaie partie, t. I, p 44, 51, 54; t. II, p. 112, 113.
passage de l'empereur, et attirer sur lui un reganl de faveur. Le vrai désespoir, le mal sans remède, c'est l'état du propriétaire obscur de la campagne, perdu dans une bourgade isolée, dont il doit souvent, à lui seul, toujours en vertu du principe impitoyable de la responsabilité solidaire, payer les contributions et l^orter les charges tout entières. C'est là, en elTet, c'est dans ces vastes plaines de Syrie, de Pannonie ou de Gaule, périodiquement désolées par les incursions des barbares, et Irappées de stérilité par une dépo[)ulatioû lente, que la lutte engagée entre le fisc et la richesse privée prend le caractère d'un duel à mort, où le plus faible des deux combattants va bientôt rester sur le terrain , épuisé de souffle et de sang. A la ville, en dépit des mauvaises lois et des calamités publiques, il y aura toujours des riches et des pauvres: dans les campagnes, la misère s'étend, comme Tinomlation' d'une marée montante, qui couvre successivement tous les sommets. Pendant que la culture décroît et se restreint, l'impôt ne recule jamais et demande toujours autant à la terre qui produit moins et que moins de bras travaillent. Le fardeau toujours égal, réparti sur moins de têtes et supporté par de moins fortes épaules, devient ainsi de plus en plus lourd; et^ un mouvement qui s'accélère par une loi de gravitation constf^nte, pré'cipite l'un après l'autre tous les propriétaires dai>s le même abîme, A la fin du iV siècle, on cherche eii vnin cette classe de cultivateurs aisés qui fait la force et ia
moelle d'un État. A sa place, l'œil ne rencontre sur les rbimps délaissés qu'une tourbe mendiante, mélange de possesseurs ruinés qui ont abandonné leur héritage pour n'en plus payer le cens, ou d'atîranchis que leurs maîtres ont libérés pour se dispenser de les nourrir.
Tous ces disgraciés de la loi ou de la nature n'ont qu'une pensée, c'est de trouver quelque part un tuteur qui les défende contre les exigences d'un ennemi rapace, et les délivre du soin de pourvoir h leur misérable destinée. Ils ont horreur de leur liberté, qui ne leur est connue que par le dénùment où elle les laisse : ils ont soif de la servitude. Ou plutôt toute servitude est liberté pour eux, pourvu qu'elle détache ou relâche le collier de force qui les tient courbés sur un sillon stérile, dont l'exacteur leur dispute la maigre récolte. Il faut les voir, dans les amères peintures de ce temps, dans les déclamations de Libanius ou les invectives de Salvien, ces serfs volontaires, s'offrir successivement, corps, âmes et biens, au premier qui passe, à l'officier qui campe pour un jour au milieu d'eux, au commerçant de la ville qui Icui- fait l'avance d'une obole, au grand de la cour qui étend sur eux ses immunités, à quiconque leur promet la paix d'une nuit et le pain d'un jour. Lanicuiable trafic où périt jusqu'au souvenir de la dignité humaine! Une malédiction a touché ces régions naguère aimées du ciel où tout le monde veut être esclave,
OÙ personne ne veut plus ni posséder ni commander*. C'est dans ce dépérissement universel, dans cet excès de lionte et d'inanition, c'est quand les plaines nourricières de l'empire ont vu tarir l'une après l'autre toutes leurs sources de fécondité, c'est justement alors qu'une émigration inattendue vient leur en ouvrii' de nouvelles. Sur ces patrimoines que leurs héritiers délaissent, d'autres possesseurs viennent s'établir : race d'homme vraiment étrange, familles que le célibat multiplie, société que le désert attire, laboureurs qui, dans le travail , cherchent la peine plus que le fruit. Les moines arrivent, quand les cultivateurs libres disparaissent. La prodigieuse propagation de l'institution monastique est exactement contemporaine de l'extrême dépopulation des campagnes, et nul doute que les deux effets ne soient dus en partie à l'action des mêmes causes et des mêmes malheurs publics. Nul doute que le détachement des choses humaines ne devienne plus fréquent et plus facile dans les temps où la vie est insupportable. Sans contredit , un état social où la richesse et la liberté n'étaient plus que des fléaux héi'éditaires, transmis d'une génération à l'autre avec le triste don de l'existence, dut concourir avec la grâce divine pour faire goûter à tant de milliers d'âmes les douceurs amères d'une mort anticipée, de l'obéissance passive, de la pauvreté, de la stérilité volontaires.
1. Première partie, t. ii, p. 257, '260. — Troisième partie, t. ii p. 335 et suiv.
(70 IIÉSUMÉ ET CONCLUSION.
Quand le désespoir chercliail le repos jusque dans la servitude, la paix du monastère, quelle que fût sa monotonie ou sa rigueur, devait gagner encore à la comparaison. Mais si l'institution monastique est favorisée dans son développement par la détresse générale, en revanche cette rapide croissance opère contre le mal lui-même une réaction énergique, en faisant JKefluer, de la cité vers la solitude, un courant imprévu d'aciiivil^î et de vie.
Dès qu'un monastère est fondé quelque part, le travail renaît, le désert refleurit alentour. D'abord les moiaes travaillent eux-mêmes : ils travaillent par devoir plus que par nécessité, moins pour assurer leur stibstôtance que pour exercer leur âme par une gymnastique salutaire, et pour apaiser le trouble des sens. Toutes les règles monastiques sont unanimes sur la nécessité du travail. Pacôme, Basile (qui l'impose même à ses prêtres), plus tard Honorât, Augustin et Benoît, tous parlent aux athlètes et aux ouvriers du Christ le iiiême lang.a.go; tous prennent au pied delà lettre la sentence de la Genèse : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton (Vont. Ils travaillent de la pain, quels qu'ils soient, fussent-ils la veille des sénateurs, des grands de la cour, ou des lettrés. Ils travaillent, en tout genre, à tout état : tailleurs, corroyeurs, boulangers, tisserands, mais surtout laboureurs, soit sur leur champ, soit sur celui d'autrui, ne craignant pas même de louer leurs bras pour scier les blés au temps de la
RÉSUMÉ Eï CONCLUSION. 471
moisson. El quaiul on songe que, d'après Rufin, l'Éf;y|)le comptait à la fin du quatrième siècle presque autant de moines qu'il y avait d'habitants dans les villes, qu'il y en avait cinquante mille, au dire de saint Jélôme, présents chaque année à la réunion annuelle de la seule règle de saint Pacôme, que la seule cilé d'Oxyrhynchus en contenait vingt mille, que cinq mille habitaient la seule colline de Nitrie, et que dix mille obéissaient au seul abbé Sérapion, à Arsinoé, enfin qu'à l'autre extrémité du monde le premier monastère de Gaule, Ligugé, en envoya déjà deux mille aux funérailles de son fondateur, on peut juger que ces recrues fournies par l'ascétisme au travail des champs étaient déjà à elles seules presque sutïlsantes pour faire reparaître à la surface désolée de l'empire quelques épis et un peu de verdure *.
Mais c'-est peu de pratiquer eux-mêmes le travail, les moines ie raniment autour d'eux en le réhabilitant par leur exemple, et en le couvrant du respect qui les environne. Le monastère devient le centre autour duquel se groupent les débris de la population rurale pour abriter leur faiblesse. De bonne heure les terres comme les personnes ecclésiastiques sont dispensées des charges communes, et sinon pleinement exemptées, , '. au moins ménagées par le fisc. Être attaché au champ du monastère devient une situation d'une sécurité re-
l. Seconde partie, t. i, p. 102, 105. — Troisième partie, 1. 1, p. 143. — Montalembert, Moines cVOccidmt, t. i, p. 08, 221.
lalive, et d'aulant plus recherchée que la redevance n'est jamais onéreuse, ni rigoureusement exigée. La voilà donc trouvée cette tutelle que tant d'êtres rampant sur laterre invoquaient par tous les soupirs de leur poitrine oppressée, et étaient prêts à payer au prix de leur ignominie; mais la voilà gratuitement offerte et exempte de l'humiliante condition de la servitude! La protection du monastère, plus efficace que celle du dignitaire de la cour, est acquise au laboureur à meilleur marché ; car elle ne lui ravit pas sa qualité de libre créature de Dieu. Au contraire, loin de le dégrader, le monastère l'élève, en lui ouvrant souvent ses rangs, et en le faisant asseoir à côté du patricien converti, du grand de la terre fatigué des pompes du monde. Dans un traité postérieur seulement de quelques années à l'époque où ce récit s'arrête, saint Augustin demande ce qu'il faut faire des gens de toutes sortes, colons, affranchis, esclaves même, qui viennent se présenter pour être moines : et il répond que ce serait un grand crime, grave deliclum, que de les exclure, puisque la rudesse de leur condition native les a préparés d'avance aux mortifications de la sainteté. Il n'importe pas, ajoute-t-il, de savoir s'ils ne viendraient pas en partie pour se faire vêtir et nourrir, et pour être honorés par ceux qui les méprisaient la veille. La seule chose qu'il exige d'eux, c'est de contmuer à travailler, et de ne pas faire les délicats et les renchéris plus que les sénateurs. Plus tard il faudra qu'un pape, saint
Grégoire, apporte lui-même quelques entraves à l'admission trop facile des serfs et des esclaves dans les monastères *.
C'est en Occident surtout que s'établit cette communication facile entre l'humilité naturelle de la condition rustique et l'humilité volontaire de la condition du moine. Le moine d'Orient, né dans la patrie des spéculations métaphysiques, est abstrait, réfléchi, taciturne : des obligations de son état, celle qu'il préfère, c'est la solitude; il fuit le regard des hommes, et ne s'en rapproche qu'à regret, quand un devoir d'humanité l'y contraint. Le moine d'Occident, celui de Gaule surlout, garde toujours, même dans une vie de détachement, quelque chose de l'esprit sociable et pratique, de l'humeur affectueuse et doucement enjouée propre au terroir qui l'a porté. Chez le moine d'Orient, c'est la méditation qui domine dans la mélancolie et le silence. Chez le moine d'Occident, c'est un feu de charité qui pétille. Aussi, tandis que le monastère d'Orient se cache au fond des âpres gorges de montagnes ou se perd dans les sables de la Thébaïde, le monastère d'Occident vient se déployer en pleine campagne de Touraine, sur les rives fleuries de la Loire, comme Ligugé ou Marmoutiers, ou en face des villas qui bordent la côte lumineuse de Provence, dans les parfums de l'île de Lérens, ou à Noies, sous le soleil de la Campanie. Le type
\. s. Aug., de Opère monachorum, ch. 22, cité par Montalembert, Moines 'd'Occident, t. i, p. 208 et 209.
■17 i . RÉSUiiÉ ET CONCLUSION.
du moine d'Orient, c'est toujours, malgré les prédications contraires de Basile, le centenaire Paul, enfoui au désert, aussi oublié qu'oublieux du reste du monde, ou Siméon immobile sur sa colonne. Le modèle du moine d'Occident, c'est Martin, né laboureur, puis soldat, enfln évêque, et cénobite seulement dans les rares loisirs que lui laissent les traverses d'une vie toujours active : Martin, l'orateur rustique, le héros de nos campagnes, le patron de «•os églis<is d-e village, qui laissera dans les moindres hameaux de notre vieille France, le souvenir d'un temple détruit, d'un miracle opéré, d'une population convertie. Grrâce à cette vie du moine d'Occident, toujours mêlé au peuple et aux petits, se forme, dès les dernières années du quatriènie siècle, entre la classe rurale et le monastère, une relation d'affection cordiale, déférente d'une part, paternelle de l'autre, que l'âge suivant verra transformer en un patronage régulier. Nouvelle forme d'une trubstitution qui varie dans les aspects qu'elle présente, mais qui est uniforme dans ses résultats. C'est toujours l'Eglise qui, représentée par sa milice régulière ou séculière, recueille l'une après l'autre les attributions que l'État laisse échapper d'une main affaiblie, et ouvre ses bras à tous les délaisses qu'il abandomie. Tout à l'heure, c'était le défenseur de la cité qui n'était plus que le délégué de l'évêque : voici le moine qui, sans en porter le titre, est le vrai défenseur de la campagne ^
1. Première partie, t. i, p. 3.'')3 et suiv. — Secondfe partie, t. i.
Il est plus surprenant d'affirmer que c'est l'Église aussi qui, dans ce moment suprême, conserve seule à l'empire, au moins l'ombre d'une armée. L'assertion paraît étrange et n'aurait guère moins surpris les premiers fondateurs de Rome que les premiers propagateurs de l'Évangile. Il ne semble pas qu'un rapport quelconque puisse exister entre une société de paix, comme l'Église, qui longtemps répugna au métier des armes et se déto.urna toujours avec horreur, du sang versé, et les armées de la cité de Romulus et de César. Quelle autorité put exercer le souvenir du supplicié de la Judée sur les légions qu'avaient conduites à la conquête du monde les augures de Jupiter Capitolin et de Mars Quiiinus! Le fait est réel pourtant et n'est qu'une conséquence de l'extrémité inattendue où s'est réduit l'empire lui-même, en laissant périr dans son seiji l'esprit militaire, et en confiant le soin de sa destinée à ses ennemis naturels.
Depuis longtemps, en effet, tout l'atteste, l'armée de Rome n'est plus romaine que de nom. Sa force principale et son nerf consistent soit dans les cohortes levées à prix d'argent, au delà du Rhin et du Danube, parmi les tribus germaines, soit dans les recrues fournies par les populations riveraines de ces deux fleuves, les plus récemment soumises et les moins intimement incorporées à l'empire. Un élément barbare s'introduit
p. 97 et sniv. — Troisième partie, t. i, p. 156 et suiv.; t. ii, p. 198 et suiv., p. '^Si.
ainsi insensiblement dans la légion et finit par l'envahir. L'élément romain proprement dit ou même grec, les vieilles populations italiques, espagnoles, gauloises, asialiques, en disparaissent au contraire assez rapidement. La loi elle-même semble prendre soin de leur en interdire l'entrée, en excluant du service militaire tous les bourgeois riches, pour les réserver exclusivement aux dignités, c'est-à-dire aux charges municipales : prohibition dont l'effet dut se faire sentir principalement dans les provinces anciennement prospères et civilisées. Et ce ne sont pas seulement les rangs inférieurs de l'armée qui se dégarnissent ainsi de vieux Romains. Les hauts commandements aussi tombent en partage à des barbares ou fils de barbares. Les généraux de renom que nous avons rencontrés dans ce récit, les compagnons favoris de Julien, de Yalentinien, de Gratien, de Théodose, les Théolaï[)he, les Aligilde, les Dagalaïphe, les Balion, les Merobaud, les Gainas, nous avertissent suffisamment de leur origine par le son et la configuration de leurs noms propres. Ce sont là les préférés des empereurs, surtout des princes qui se piquent de valeur et de connaissances militaires. Les fastes consulaires même sont pleins de ces syllabes germaniques qui déchirent les oreilles latines, et peu s'en faut qu'Arbogast ne les introduise dans la série des Césars. La conséquence de cette invasion d'éléments étrangers consentie par la lâcheté de la vieille société
romaine, c'est de livrer la sécurité de l'empire à des sujets et à des soldats improvisés, que ne lui ratlaclient aucun rapport de mœurs, aucun souvenir héréditaire, aucun scrupule de fidélité, qui le servent aujourd'hui, comme ils peuvent le trahir demain, par cupidité pure; transfuges de leur propre patrie qui ne demandent qu'à devenir parjures à leur nouveau maître. Pour le barbare enrôlé au service de Rome, tout se réduit à un simple calcul de chiffres. Le salaire qu'il reçoit est-il supérieur au butin qu'il pourrait prendre si de soldat de l'empire il redevenait son ennemi et son envahisseur? Problème arithmétique dont le résultat est de plus en plus douteux à mesure que l'empire va s'affaiblissant, et qu'il devient moins lucratif de le servir et moins périlleux de le braver. Présent, en sa qualité d'auxiliaire stipendié, aux funérailles de Théodose, Alaric dut plus d'une fois établir en esprit cette balance pendant la cérémonie, et quand elle pencha décidément du côté des séductions de la conquête, le sac de Rome fut résolu *.
Il n'y a qu'une seule considération morale qui vienne par intervalles se mêler à cette délibération, où d'ordinaire des appétits seuls sont aux prises. Parfois le chef barbare, soulagé sur son lit de souffrance par un moine, ou touché par l'éloquence d'un prêtre, s'est
4. Première partie, t. ii, p. 220, 254 et suiv. — Seconde partie, t. II, p. 110, 118,416. —Troisième partie, t. i, p. 283, 332; t. ii, p. 48, 352, 394.
478 RÉSUxMÉ ET CONCLUSION.
converti à la loi du Christ : conversion bien imparfaite et dont se ressentiront trop peu ceux qui l'approchent; foi toujours chancelante, parfois erronée, rayon de lumière qui s'affaiblit et dévie en traversant le nuage d'une intelligence épaissie. C'en est assez pourtant pour éveiller dans le cœur du mercenaire d'autres sentiments que l'appât du gain et la peur, et surtout pour établir entre lui et son souverain d'un jour un autre lien que celui que l'intérêt peut rompre comme il l'a formé. Car désormais il y a pour le barbare touché autre chose à Rome que des armes qu'il redoute ou des richesses qu'il convoite : il y a l'image d'un Dieu qu'il adore et le chef d'une Église dont il est membre. Quand le regard de l'aigle ne l'effraiera plus, la vue de la croix continuera à rémouvoir. Rome chrétienne ne se distingue pas nettement dans sa pensée de Rome impériale, et devenu disciple de Tune, il se fera quelque scrupule d'être rebelle à l'autre. Rangé au nombre des lîdèles, il voudra souvent mériter ce nom jusqu'au bout dans toute l'étendue de l'expression, et demeurer fidèle à l'État comme à l'Église. Ambroise a donc raison de dire à Honorius orphelin d'appuyer sa jeunesse sur la foi des soldats; et ce n'est pa« sans intention qu'il joue noblement sur le mot. Pour ce ramassis d'hommes venus de tous les bouts de l'horizon qui s'intitulent encore légion, la foi du chrétien est bien l'unique et dernière garantie de la foi du serment*.
l. Troisième partie, t. ii, p. 410.
RÉSLMÉ ET co^CLus:o^. 479
Celte garantie, il est vrai, ne suffira pas, et malgré les résistances, les alternatives de vicloire et de revers, les délais, ks S'crupules, l'invasion s'accomplira au milieu de la défection non moins que de la lâcheté univei-selle. Mais ce jour là se révèle un contraste nouveau, qui donne une fois de [)lus la mesure de la force des deux principes en présence. Tandis que l'empire, par une défaillance anticipée, a impoité la barbarie au cœui' même de sa civilisation, l'Église, par une prévoyance contraire, a d'avance exporté l'Évangile dans les régions de la barbarie. Parmi ces bandes qui vont franchir le Pdiin ou le Danube, il y a déjà des disciples d'UMlas ou de ses imitateurs; il y a des chrétiens que des missionnaires ont convertis : des chrétiens, c'est-à-dire des hommes qui apportent avec eux, partout où ils passeni, une loi gravée au fond de leur cœur et reconnaissent partout aussi une autorité qui en est l'organe; des chrétiens, c'est-à-dire des hommes qui, à la voix de leur évêque, sauront s'abstenir de quelque chose dans la possibilité de tout faire, et le fléau apportera avec lui son tempérament. Quelle n'est donc pas l'élroitesse de vues et l'injustice involontaire des partis! Symmaque accusait l'Église d'ouvrir la poi te aux barbares : c'est l'empire lui-même qui, par un calcul pusillanime, a mis son ennemi dans son sein; c'est l'Église qui retient longtemps le bras meurtrier, et, quand le coup est frappé, étanche le sang de la blés-
suro et détourne le poignard des sources de la vie*. Empereur, magistrats, bourgeois, paysans, soldats; justice, armée, industrie, culture, tous les pouvoirs, toutes les classes, tous les services de la société, vien • nent donc l'un après l'autre, par un défdé monotone que rœil de l'historien peut suivre, se recommander douloureusement à l'Eglise pour lui emprunter quelque chose de la force de vie qu'elle conserve et qui lus abandonne. Ce n'est pas tout : au-dessous de ce vaste État dont la masse fléchit et qui demande une main pour l'appuyer, il y a un autre État plus restreint, petite société qui est l'élément dont la grande est formée et qui n'a pas moins besoin du même secours pour renouer ses liens brisés. C'est la famille, autrefois la pierre angulaire de la grandeur romaine, mais dont la compacte solidité s'est peu à peu ébranlée, puis dissoute, soit par le déclin des mœurs, soit même par le progrès des lois qui en ont altéré le principe en la réformant. Et c'est ici qu'on voit sous un nouvel aspect l'Église venir encore en aide à la défaillance des institutions civiles, et le droit privé de l'empire présenter exactement le même spectacle que son droit public.
C'était une redoutable unité que la famille romaine telle que le législateur des douze tables en a gravé dans le roc le sévère prôfd. Que son front est imposant! mais que son regard est dur! Elle est grou-
1. Seconde partie, t. i, p. 322. — Troisième partie, t. i, p. 158. p. 317 et suiv.
pée autour de l'autel de ses dieux Lares, sous l'œil d'un chef unique, qui, du siège élevé où il est assis, voit échelonnés à des degrés divers , mais tous tremblants devant lui, sa femme, ses enfants et ses esclaves. Ces trois catégories d'êtres humains, suspendus au moindre signe de sa volonté, diffèrent entre eux parla nature du service qu'il attend d'eux, non par la mesure de la soumission qu'ils lui doivent. La femme est réputée, légalement, fdle de son mari ; ses jours s'écoulent dans une minorité continue, toujours en tutelle ou de son père suivant la nature, ou de celui que la loi lui donne : depuis le berceau jusqu'à la tombe, à travers toutes les épreuves de la maternité, de la répudiation ou du veuvage, elle n'a pas un seul jour la libre possession de ses biens, de ses enfants ou d'ellemême. Le lils est, légalement aussi, assimilé à l'esclave. Comme l'esclave, il peut à toute heure être mis à mort ou mis en vente; pas plus que l'esclave, aucune possession n'est sienne, et tout ce qu'il acquiert ou reçoit accède de droit au père. Effroyable puissance qui ne reconnaît ici-bas aucune limite pas même la souveraineté populaire; aucun terme, pas même la mort. Car la succession du père défunt est exclusivement dévolue à ceux qui ont vécu sous sa main, aux héritiers siens, comme on les nomme. La seule parenté investie d'un droit, c'est l'agnation, qui perpétue le souvenir de la dépendance commune. Puis la volonté du père lui survit par la force indélébile du testament, VI. 31
véritable acte d'omnipotence dont la loi régit les formes mais ne dicte jamais les termes, dont le peuple est le témoin, non l'arbitre, que des plébiscites sanctionnent, ne modifient jamais. Mort aussi bien que vivant, c'est le père seul, et non la loi, qui dispose de ' i chose, meuble, immeuble ou animée : ou plu' -t c'est le père qui pour ses enfants est la loi incarnée' : Uti pater jusserit, ita jus c.sto^.
Telles se dressent dans le lointain des âges ces antiques familles de Rome, pareilles aux blocs de granit de l'architecture cyclopéenne, qui cimentées l'une à l'autre par un patriotisme jaloux, formaient les assises de la cité, du temps qu'elle bravait Annibal et enfantait Scipion. Mais tel n'est point le spectacle que l'empiie nous a présenté. Six siècles et bien des causes de dissolution toujours à l'œuvre ont successivement fait brèche à celte forte organisation, et an point oti nous avons pris cette histoire il n'en reste plus que des débris et un souvenir. Tout a concouru à précipiter cet affaissement de la famille antique : l'eittension <lu flroit de cité, amenant à sa suite des mœurs étrangères plus douces mais moins fortes que celles de Rome; les progrès de la richesse publique, rendant nécessaires plus de complication à la fois et plus de souplesse flans les relations des hommes entre eux ; les inspiratiansplus humaines d'un<î sagesse lîHe de ia Grèce et
i. Première partie, t. II, p. 447, Éclaircissement. D.
d'une religion fille du ciel. L'édit du prêteur a fait sa place et comme frayé son lit à ce courant irrésistible d'influences matérielles et morales. Par une série de dispositions qui éludent le droit strict sans l'abroger, la jurisprudence a tourné, cerné, miné l'autorité paternelle. Femmes, fils ont également relâché leurs liens et redressé la tête. La femme a acquis le droit de choisir son époux, puis de garder sa dot, et, veuve ou répudiée, de la reprendre,' de la rég.ir elle-même et d'en faire don aux héritiers de son sang. La vie du fils, sou travail même ont cessé d'appartenir exclus! vemeat au père : son berceau ne peut plus être abandonné sur la voie publique; sa liberté n'est plus une denrée dont on trafique sur le marché ; son pécule gagné par l'épée ou accru par son industrie ne vient plus se confondre dans la masse des biens paternels. Une part dans la succession paternelle lui est timidement réservée en dépit (le tout testament contraire. Dans cette voie de raison et d'humanité croissantes, l'empire païen ( nous lui avons rendu cette justice) a devancé l'empire chrétien : les stoïciens jurisconsultes conseillers d'Alexandre Sévère ont précédé les évêques confidents de Constantin, et sous la double impulsion de la philosophie et de la religion, ces pas ont été rapides. De règne en règne nous avons pu les suivre à travers les codes *.
1. Premièce partie, t. i, p. aS, 30; t n, p. 303, 30a„p. 2.70, 2U, p. 245, 4i'8. — Seconde partie, t. i, p. 120, 127. — Troisième partie, t. H, p. 407, etc.» etc.
Que la raison humaine s'applaudisse, c'est son droit, de ce progrès d'idées qui est en partie son œuvre; mais il y a une ombre au tableau. Quand la jurisprudence à dissous la famille antique, elle a fait absolument tout ce qu'elle peut faire. Dans cette tâche négative s'est épuisée son efficacité. Reconstituer une nouvelle société domestique est une entreprise au-dessus de ses forces comme en dehors de sa compétence. Ils sont là pourtant, sous nos yeux, épars et se heurtant dans la confusion, ces divers éléments de la famille que rancien droit tenait unis par une chaîne si fortement tissue de respect et d'obéissance. Quelle main aurait la force de les ra?semblerde nouveau? Qui enseignera à ces mineurs émancipés à se préserver des périls et des excès auxquels toute liberté expose ou entraîne ? Voilà des femmes, par exemple, que le divorce n'effraye plus puisqu'elles demeurent, quelles que soient les traverses de leur vie conjugale, maîtresses de leur destinée et même de leur opulence. Qui les détournera d'abuser de cette facilité séduisante? Qui les ramènera à la garde du foyer dans la pureté d'un seul amour? Quel motif pourrait les empêcher d'aller porter leur dot en même temps que livrer leurs attraits aux objets successifs d'un attachement éphémère? Voilà des fds que le mécontentement paternel ne peut plus ni réduire à la famine ni exclure tout à fait de leur héritage. Mais continuerontils d'honorer l'autorité qu'ils ne redoutent plus, et prendront-ils soin des vieux jours d'un souverain
déchu qui ne peut plus les menacer de sa colère? En un mot, la famille antique vivait d'un respect glacé qu'imposait la terreur ; la contrainte une fois dii^parue, qui saura retrouver ce sentiment au fond des âmes et l'y réchaulTer par l'amour?
A toutes ces questions, il faut bien le dire, le droit civil, même interprété par les princes chrétiens, n'a point de réponse à faire. Mais, en revanche, cette réponse s'élève, criante et douloureuse, d'un concert d'écrits, émanés des sources les plus diverses, qui se succèdent pendant près de trois siècles, tous unanimes pour dénoncer la corruption croissante dans laquelle tombèrent les mœurs privées avec le déclin des anciennes coutumes et l'abus des nouveaux principes. C'est à Perse, à Juvénal, à Martial, à Pétrone, à Plutarque,à Apulée, plus tard à l'auteur farouche et couronné du Misopogon, au prophète enflammé de l'Aventin, à la Bouche d'or d'Antioche, qu'il faut demander quel efTroyable débordement suivit pour la famille romaine la détente de ses liens primitifs. Tous, chrétiens ou païens, sermonnaires, solitaires, erotiques, satiriques, ascétiques, sont ici d'accord. Ils épuisent pour tracer ce répugnant tableau, les uns, les accents d'une sainte colère, d'autres, les traits d'une raillerie cynique ou les couleurs d'un pinceau sensuel. C'est entre eux une concurrence, une rivalité d'hyperboles, pour dénoncer à la postérité le scandale des divorces journaliers; l'adultère et l'inceste devenus les hôtes familiers du
toit domestique; les grandes dames (les filles des mationes qui filaient dans V atrium) luttant avec les courtisanes, en public par l'éclat fardé de leur visage, dans l'ombre par la facilité de leurs faveurs; le devoir de propager sa race devenu une charge doirt les hommes se délivrent par un célibat licencieux, les femmes par une prévoyance coupable qui ne recule pas devant le crime; les enfants abandonnés parles époux désunis à des maîtres mercenaires, dont les infâmes désirs leur ravissent l'inBoceace avant le premier éveil de la raison ou des sens; le vieillard, négligé s'il est pauvre; en proie, s'il est à riche, à une tourbe d'eunuques, d'atïranchis et de clients avilis, qui rampent le matin dans son antichambre pour un morceau de pain, prêts à le livrer le soir au délateur ou au bourreau pour une obole. Voilà la famille réformée telle que l'a faite ou laissé faire ce droit impérial et prétorien si fiej- de ses progrès apparents! Yoilà tout le parti qu'une société dépravée a su tirer de l'aisance que lui a rendu une législation plus humaine! L'excès de la lieence a remplacé, pour chacun des membres de la famille, la rigueur du despotisme d'un seul. En vérité, il n'était pas besoin de tant de siècles et de tant de sages pour transformer le mariage en une prostitution légale, l'éducation de la jeunesse en une école de vice, la domesticité en une alternative d'adulation et de délation !
En vain le narrateur voudrait préserver sa plume
de ces détails cyniques dont la crudité soulève le cœur, c'est riiistoire elle-même qui le poursuit pour les lui préseiiter mélangés à tous les événements publics, attestés par cent documents irréfragables, souvent par l'aveu naïvement effronté des coupables euxmêmes. Mais si Ja grandeur, la généralité du mai sont certaines à n'en pouvoir douter, d'où viennent donc ces exceptions brillantes qui surnagent sur l'abiftie de la corruption commune et qui ont même semblé se multiplier à mesure que ce récit avançait? D'où sortent ces familles qui semblent avoir vécu sous d'autres cieux? Quel baume les a préservées de la contagion? Dans quelle retraite, par exemple, a vécu, avant de monter au trône, le couple austère et tendre de Flaccille et de Théodose*? Quelle puissance, en pleine Rome, en plein sénat, sur le théâtre des orgies du Sitirîcon, a transformé en sanctuaire de pureté le palais des Anices*? L'explication de ce contracte est toujours la même qui rend compte de toutes les singularités de cet âge de transition. Ces maisons privilégiées sont chrétiennes, non-seulement de nom, mais de cœur et de pratique, prenant an sérieux la loi du Christ. Cela suffit pour qu'en pénétrant dans leur intérieur l'œil n'y rencontre rien qui ressemble ni à la rigueur outrée des vieilles mœurs romaines, ni à la dissolution des nouvelles. C'est une physionomie ori-
\. Troisième partie, t. ii, p. 118 et suiv. 2. Troisième partie, t. i, p. 2i et sui\.
giiiale qui respire à la fois la règle et la liberté. Autour de la table de ces justes se presse une troupe florissante de jeunesse, des fils, des filles, des brus, des' gendres, de petits-enfants, tous les regards brillants dc| tendresse ou baissés par pudeur. Parmi ces rejetons d'une souche antique qu'une sève verdoyante ranime, quelques-uns se sont rangés de bonne heure sous la loi du mariage; d'autres l'attendent encore ou s'y sont refusés; d'aulres portent déjà les insignes d'un deuil prématuré. Dans la famille de Paula, Toxotius s'est uni à Lœta, Euslochie est vierge, Blésille est veuve *. Mais chacun porte, sans chercher à la rompre, ni même à l'étendre, la chaîne de son état. Le lit conjugal est chaste et fécond, le célibat est pur, la viduité austère. Le nom du divorce n'est même pas murmuré. Les enfants grandissent sous l'œil du père jusqu'à la pleine maturité de leur raison. Mais cet âge une fois atteint, la déférence subsiste, la liberté commence. Chacun dispose librement des actes dont il doit compte à sa conscience, et de l'emploi d'une destinée terrestre d'où dépend le salut d'une éternité. Les filles mêmes ont des deniers qu'elles peuvent distribuer aux pauvres, et portent au pied des autels des vœux que le père n'est pas en droit d'interdire, pas même quelquefois de connaître. Harmonieux mélange de soumission et d'indépendance, que n'avaient soupçonné ni les anciens, ni