s. Amb., Ep. XXIV, p
2. S. Amb,, ibid. Cette lettre contient le récit d'une seconde ambassade dont Ambroise se chargea plus tard auprès du même Maxime;
La saison s'avançait, et Maxime ayant étal)li son séjour à Trêves, c'était sous le ciel rigoureux Ce la Germanie qu'il fallait aller affronter les premières rigueurs (le l'hiver. Anibroise fit route accompagné do deux officiers : l'un était le fidèle serviteur de Yalentinien, le comte Bauton, d'origine franque (il n'y avait plus que ces serviteurs-là de fldèles dans l'empire); l'autre était le propre frère de l'usurpateur, nommé Marcellin, qui s'était trouvé de service à Sirmium au moment où la révolte avait éclaté. Ses sentiments étaient plus que suspects ', et Justine avait été fortement tentée de le garder en otage; mais Anibroise avait trouvé plus noble et plus habile de donner l'exemple de la générosité, et Marcellin partait avec l'ambassade, engagé d'honneur à en favoriser le succès *.
A Mayence on rencontra un émissaire de Maxime, le comte Victor, qui venait au-devant des députés dans des intentions à la fois hautaines et bienveillantes. Au fond, les désirs du nouvel élu se rapprochaient assez de ceux de la veuve et de l'orphelin impérial. La Gaule, l'Espagne, la Germanie, la Bretagne, suffisaient pour le moment à son ambition. Heureux d'une grandeur
mais de nombreuses allusions y sont faites aux circonstances de la première mission, et ce sont ces renseignements indirects qui fournissent la maiière de notre narration.
\. Pacatus, dans son panégyrique, l'appelle la Mégère de la guerre civile.
2. S. Amb., loc. cit. Adspice illum quoque qui tibi ad dext^ram adsistit, quem Valeiuiniaiius, cum posset suum doloi'em ulcisci, honoratum ad te redire fecit, etc.
inespérée, il était plus pressé d'en jouir en paix que de la compromettre en essayant de l'accroître. Le jeune Yalenlinien, à lui seul, ne l'eût peut-être pas elFrayé; mais, derrière la cour désarmée de Milan, il apercevait la royauté toute-puissante de ConstanlinopJe. Il était prêt à ménager l'enfant pour ne pas avoir allaire au guerrier vainqueur. Seulement, en vrai parvenu, il voulait se donner la jouissance d'iiumilier sa victime tout en l'épargnant, et de voir à ses pieds le lils de son ancien maître. Victor laissa donc entendre que tout pourrait s'arranger, pourvu que Justine consentît à amener son fils à Maxime, et à s'en remettre à sa clémence. Le silence d'Ambroise ayant assez fait voir ce qu'il pensait de cette proposition insolente, Yictor n'insista pas, mais passa outre pour la porter lui-même à Milan ^ Continuant sa roule de son côté, Ambroise arriva à Trêves dans les derniers jours de l'année 383, et fit sur-le-champ demander audience.
La réponse de Maxime fut conforme au rôle de dignité empruntée qu'il avait pris. Il assigna aux députés un rendez-vous pour le lendemain, à la séance ordinaire de son consistoire. C'est ainsi, on se le rappelle, qu'était nommé le conseil des grands officiers de la couronne qui entouraient l'empereur les jours d'audience. Un évêque, comme tous les personnages du pre-
1. s. Amb., Ep. XXIV, p. 889 : Juxta urbem Moguntincum cornes Victor occurrit mihi, quem direxisti ut pacein rogaret... Illum autem liquet, me retento, pervenisse Mediolaaum»
LA POLITIQUE DE SAliM A.MBROISE. 55
mier rang, avait droit d'être reçu à part, etc'éta' lui iiioiilrer peu d'égards que de le confondre avec des pétionnaires du commun. Ambroise, accoutumé i do meilleurs traitements, hésita un instant à faire à ce [ oint le sacrifice de sa dignité : il se résigna cependant , ne voulant pas que le soin de son caractère comproirt le succès de sa mission, et il se rendit à l'heure indiqi ée : (( Eh bien, lui dit Maxime d'un ton de protection, "ous venez de la part de Yalentinien; que ne vient-il luimême? Qu'il me témoigne la confiance d'un fds, j'airai pour lui les sentiments d'un père. — Voulez-vous, dit Ambroise, qu'il se mette en route, avec sa mère, par cette rude saison d'hiver? Et sans sa mère, un erfant de son âge peut-il affronter tant de périls? » Maiime insistant, Ambroise finit par déclarer assez netterieirt qu'il n'avait de pouvoirs que pour traiter d'un accommodement, et nullement pour promettre la venue du jeune empereur. « C'est bien, dit alors sèchement Maxime ; attendons ce que Yictor rapportera de Milan*. » L'attente fut longue et assez pénible. Ambiois3
1. s. Amb., ifticf. ; Retulit non posse me nisi in consistorio videre. Dixi non esse hune morem sacerdotalem... Prima, iiiquit, legatione ingressus es consistoriiim; nec illud, iuquam, mei erroris fuit, vocaatis, non insrediontis, vitiuni... Qui ubi piimum veiii, cuai diceres quod Valentinianus ad te quasi filius ad patiem venire deberet, responderim non esse aequum ut aspero hiemis tempore puer cum maire vidua penetraret Alpes, sine matre autem tanto itineri, dubiis rébus, committeretur; de pace nobis legationeni commissam, non de adventu ejus promissioneoi... adeo ut diceres : u Ex-i)ectemus quid Victor respousi référât. »
5G LA l'OLlTIQUE DE SAINT AMBROISE.
n'avait aucun caractère d'ambassadeur reconnu, tant que Yalentinien n'était pas lui-même traité en souverain par Maxime. Il pouvait voir à chaque instant ses jours menacés. Un autre que lui eût été effrayé, et peul-êlre aurait couru des périls sérieux ; mais Ambroise savait que Maxime était chrétien, baptisé peu de jours avant son usurpation, et que la pensée de toucher à un évèque ne viendrait pas aisément à un néophyte.
Victor revint enfin, apportant une réponse négative, ou du moins évasive, de Justine, mais en même temps la nouvelle que Théodose, informé des événements de Gaule, en témoignait une vive irritation, et faisait assez pul)lif{uement des préparatifs pour venger la mort d'un collègue et prévenir un précédent fâcheux. La prudence l'emportant alors sur l'orgueil, Maxime consentit à laisser au moins tacitement Yalentinien en possession de l'Italie, de l'Afrique, et de toutes les provinces qui bordaient le Danube. Ambroise repartit sans l'avoir revu, traversa la Gaule et rentra en Italie par les défilés des Alpes qu'il trouva encore gardés des deux côtés, chacun se méfiant également de la durée et de la sincérité de la pai\ '.
1. Tou-^ les historiens s'accordent ;\ placer ici un fait rapporté pi'.r le biographe Paulin, à savoir que sa.iit Ambroise sépara Maxime do ta communion comme coupable du meurtre non encore expié de Gratien; mais le texte sur lequel cette assertion e>t appuyée nous a paru parler très-clairement de la seconde et non de la première mission d'Ambroise, et nous renvoyons à cette époque postérieure de l'histoire la discussion du fait lui-même et l'exposition des raisons qui nous décident à le révoqLicr en doute.
LA POLITIQUE DE SAINT AMBftOlSE. 57
Le sang-froid d'Ambroise avait saavé, sinon la couronne, au moins la dignité du jeune empereur. Mais les courtisans lui en témoignèrent à son retour peu de reconnaissance. A peine était-il revenu, en effel, qu'il put s'apercevoir que le temps de -on absence n'avait pas été perdu par ses ennemis. A MiJan même, les Ariens entouraient Justine, qui leur prêtait en secret une oreille favorable; à Rome, c'étaient les sénateurs païens, puissants encore, mais liiimiliës, (jm se hâtaient de profiter de la faiblesse d'un nouveau règne pour réparer les injures qu'ils reprochaient à la partialité de Gratien. L'outrage fait à la statue de la Victoire était toujours ce qui leur tenait le plus au cœur. A chaque séance du sénat, en jetant les yeux sur cette place vide, témoignage éclatant de leur abaissement, ils sentaient bouillonner tout ce qui restait encore de sang romain et républicain dans leurs veines. Sur ce point d'ailleurs, ils se savaient appuyés par la foule, qui ne pouvait voir sans une terreur superstitieuse le divorce prononcé entre Rome et la Yicioire. Ils crurent donc devoir saisir le moment où leur ennemi était éloigné, et où ils n'avaient en face d'eux qu'une veuve et un enfant qui avaient besoin de ménager tout le monde. I!s rédigèrent une nouvelle adresse, à laquelle cette fois encore les sénateurs chrétiens n'osèrent pas s'opposer, et (|ui fut envoyée à Milan en grand secret.
Personne ne veillant ce jour-là à la porte du conseil, la requête y trouva accès. Elle était écrite avec
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arl, sur un Ion de modération insinuante, r/clait Symmaque, préfet de Rome celle année, qui avait prêté sa plume, la meilleure dont pût se vanter la littérature classique expirante. Le choix de tout point était heureux. Symmaque d'abord était connu et bien vu à la cour, ayant suivi pendant plusieurs années, comme député du sénat de Rome, le premier Valentinien dans ses voyages, parfois môme dans ses excursions militaires, et n'ayant jamais manqué de trouver dans toutes les solennités politiques ou religieuses l'occasion d'un panégyrique verbeux ^ Des qualités d'esprit plus sérieuses le désignaient également pour une ambassade de cette nature. 11 ne fallait pas qu'un seul mot s'adressaiit à l'enfant couronné vînt blesser la susceptibilité d'une jeune âme, élevée dans l'amour de la foi nouvelle, et Symmaque, d'un caractère doux, d'une intelligence large et paisible, n'avait pas d'effort à faire sur luimême pour parler du christianisme sans amertume. Sincèrement, par le penchant d'un naturel bienveillant, par l'étude des sages de l'antiquité, par l'effet aussi de cet affaiblissement des croyances qui naît du spectacle des révolutions, il était parvenu à se faire un système de tolérance, dont la pratique loyale lui aurait suffi. Établi sur les hauteurs d'une philosophie orgueilleuse et sereine, il contemplait les cultes divers comme les formes variées d'un même hommage, dont
i. Voir les panégyriques retrouvés par Angelo Mai et publiés h Rome en 1823.
l'Êlre inconnu, qui piéside au maintien du monde devait se trouver également honoré. Chaque homme, pourson compte, était libre de choisir celle de ces formes qui lui agréait le mieux. Seulement, pour les nations, le choix élait fait d'avance et une fois pour toutes. Chacune avait sa religion propie, dont sa gloire et sa destinée élaient solidaires, et qu'elle ne pouvait déserter sans paraître jeter au vent la cendre de ses aïeux. Ainsi Rome, aux yeux de Symmaque, était pour jamais liée à la religion des Fabius, des Scipion et des Cicéron. Tel Romain pouvait pour son compte, chez lui, à portes closes, adorer Mithra ou même le Christ; mais Rome elle-même, cet être mystérieux à qui l'éternité de l'empire était réservée, ne pouvait, sans se déclarer déchue de son immortelle destinée, sortir du chœur des divinités brillantes qui avaient couronsîé son front d'une auréole de gloire. La Victoire, la l'ortune de Rome, étaient-elles des allégories déifiées, ou bien des divinités réelles, existant d'une vie substantielle et douées de volonté? On eût probablement beaucoup embarrassé Symmaque en le pressant pour obtenir une réponse précise à ces questions; mais une chose pour lui était claire, c'est. qu'en reniant ces personnifications de sa grandeur, Rome se reniait elle-même. C'était cette conviction, plus politique encore que religieuse, produit de l'imagination plutôt que de la foi, que Symmaque avait fait parler dans sa requête, en lui prêtant un langage souvent empreint d'une émotion sincère, toujours plein
de tact et de mesure. « Je viens, disait- il, auprès de vous, religieux empereurs Valentinien et Théodose (car Tempire, divisé ou déchiré en fait, était toujours en droit indissoluble), investi de deux qualités : comme votre préfet, je parle au nom des intérêts puMics ; député de mes concitoyens, j'accomplis leur mandat
Cette démarche atteste le soin que je prends de votre gloire', car n'est-ce pas surtout au bon renom de votre règne qu'importe le maintien des institutions antiques de la patrie?. . . Nous réclamons donc cet étal de religion qui a été longtemps profitable à la république. Comptez tous les empereurs de l'une et de l'autre secte, de l'une et de l'autre opinion. Parmi ceux qui sont le plus près de nous, l'un (Julien) a observé lui-même les cérémonies de nos aïeux ; l'autre (Videntinien) du moins les a permises. Si la religion du plus ancien ne vous sert pas d'exemple, que la patience du plus récent au moins soit imitée par vous. Quel homme est assez ami des barbares pour ne pas redemander l'autel de la Victoire?... Si ce n'est sa divinité, au moins que ce soit son nom auquel nous rendions hommage. Combien Votre Éternité ne lui doit-elle pas déjà, et que ne lui devrez-vous pas encore ! Que ceux-là détestent sa puissance, qui n'ont pas éprouvé son secours; mais vous, n'abandonnez pas cette protection qui favorisa vos triomphes : cette puissance a droit aux prières de tous.