Troisième partie, t. r, p. 272 ; t. ii, p
un pauvre être sacrilié qui , plus largement qu'un autre, a porté sa part des rigueurs de l'ancien droit, et moins qu'un autre a profité des facilités du nouveau : c'est l'esclave. L'Église du Dieu qui a appelé à lui les âmes chargées aurait-elle oublié l'esclave? Établie icibas pour essuyer les larmes et laver les souillures, a-t-elle sondé, a-t-elle pansé, a-t-elle fermé, de toutes les plaies de l'ancien monde, la plus fétide et la plus cuisante? Qu'a fait, pendant celte période de domination, l'Église pour l'esclavage?
Il ne faut demander la réponse à cette question ni aux documents législatifs, ni même aux enseignements des docteurs. On n'y puiserait qu'une lumière, on n'y trouverait qu'une satisfaction incomplètes. Non que pendant le cours des règnes de Constantin, de ses fils, de Yalentinien, de Théodose, ne se multiplient dans les codes des dispositions empreintes d'une compassion croissante pour les déshérités de la vie civile et de la liberté naturelle. Nous n'avons pas manqué de les signaler au passage. Suppression d'un des principaux modes de recrutement de l'esclavage par l'interdiction de la vente des nouveau-nés; introduction d'un nouveau mode d'affranchissement mis spécialement sous la main de l'Église, extension du délai accordé pour la preuve de la liberté ; faveurs de toutes sortes assurées à la revendication du premier des biens; précautions multipliées qui tempèrent les pires scandales du régime servile en le préservant des métiers infâmes
;u périlleux : à tous ces tiaits on reconnaît, chez le législateur chrétien du iV siècle, uvie pitié mêlée de scrupule fjiui est visiblement entretenue par les exhor- •ations de ses prédicateurs ^ Deux choses pourtant, oonvenons-en , surprennent le lecteur de nos jours et troublent l'hommage qu'il aimerait à rendre à l'J^^glise i)0ur cette réparation tardive faite à la dignité humaine. D'une part, ces mesures d'éq,uité ne soat point eschvsiveiaaent émanées de l'inspiration chrétienne : dii leur trouverait, en cherchant bien, des analogues dans les monuments antérieurs ou contemporains de la jurisprudence païenne; de l'autre, à ces comraencemouts qui promettent, manque toujours le complément. Tempéré par les lois, déploré par les moralistes, l'esclavage n'est nulle part ni aboli, ni même formellement réprouvé. 11 y a l'attéu'uation ilc l'abus, l'adoucissement de l'usage, jamais la condamnation du prijocipe. Princes et Pères semblent conduits vers ce but par un entraînement qu'on dirait irrésistible de logique et de sentiment; ils s'en rapprochent toujours, mais n'y louchent jamais. Le mol erne swr leurs lèvres, m;»is ce mot qu'on hrùle d'entendre ne s'en échappe pas
Pour apprécier plus justement quel traitemeat l'Église a fait subir à l'esclavage et pressentir ce qu'il est dovenu entre ses aiaios, c'est plus haut et plus avant qu'il faut regarder, c'est sux un champ plus étendu q;U'il
1. Première partie, t. i, p. 303, 309; t, n, p. 273. — Seconde partie, t. l, p. 128. — Trmsième partie, t. u, p. '2J,. etc.
RÉSUMÉ ET COiNCLUSION. 495
faut voir se développer son action. Tout se résume et s'éclaircil par deux faits qu'il faut seulement avoir la patience d'aller chercher pour les mettre en regard à plusieurs siècles l'un de l'autre. Voici le premier, aussi attesté par riiisloire qu'habituellement mécomm par les historiens.
Au moment où le problème de la servitude se dres-e devantrEglise,non-seulementresclavagesubsisteencore partout dans l'empire, bien qu'atténué dans ses effeîs par quelques progrès de l'équité naturelle; non-seulement il est tellement lié aux habitudes, aux intérêts, à toutes les conditions économiques de la société romaine qu'on n'y peut toucher sans ébranler le grand ressort d'une machine déjà chancelante; mais il est à la veille de recevoir des événements un accroissement et un recrutement inattendus. Une recrudescent^e inopinée d'esclavage est sur le point d'affliger le monde. 11 y a deux sources, en effet, d'où la servitude a toujours découlé : la misère et la conquête. Quand la libellé a péri, c*est toujours, ou parce qu'elle a été ravie par les armes à l'homme opprimé, ou parce qu'elle a, été vendue pour un peu de pain par l'homme affamé. - Or, au IV" siècle, ces deux sources sont rouvertes etî pleines jusqu'à déborder.
D'aboi d, une misère sans nom a déjà pioduit son effet accoulumé. Ce contrat que nous signalions tout à l'heure, passé entre le propriétaire ruiné et son voisin plus puissant et plus riche pour acheter la prolec-
tien au prix de l'indépendance, qu'est-ce autre chose qu'une renaissance clandestine de l'esclavage? L'odieux trafic, à la vérité, rougit encore de lui-même et de son nom véritable : la loi qui en sanctionne les elfels en désavoue l'origine et en dissimule le caractère : elle le déguise, par euphémisme, sous les dénominations atténuées de colonat, à' inquilinat . Ce n'est pas tout à fait la servitude : c'est le servage. Ce n'est pas au maître, c'est à la terre que le serf s'attache ou s'engage. Ce n'est pas sa personne entière, ce sont ses bras et son travail qu'il aliène. Peu importe le mot, la chose existe : la semence pt tride est déposée dans le sol . Qu'elle croisse seulement quelques années : elle va pulluler avec cette végétation hàti/e propre aux ferments qu'engendre la dissolution des corps organiques. Qu'imporle dès lors que les affranchissements se multiplient, si un progrès latent d'asservissement s'avance plus rapidement encore sur une ligne parallèle ; si pour un homme né esclave qu'on émancipe il y a vingt hommes nés libres qui se vendent, et si ce compte actif et passif se solde toujours au détriment de la liberté et au bénéfice de la servitude? Quelle dérision ne serait-ce point d'offrir la liberté à ceux qui ne l'ont pas, quand ceux qui W^wi sont pressés de la déposer comme un fardeau? de faire disparaître l'esclavage par une porte de la législation, s'il doit y rentrer par une autre avec une intensité, une rigueur, on dirait volontiers une fureur croissantes? Quand l'Église, par une précipitation imprudente,
aurait arraché à Théodose ou à Constantin un acte d'émancipation universelle, jamais commotion n'eût été 1 à la fois plus violente et plus stérile. Elle n'eût fait que lâcher, à travers le monde sans guide et sans pâture, des troupeaux d'êtres humains que la famine aurait couchés par milliers sur les champs déserts.
Puis, derrière la misère qui courbe déjà tant de têtes, voici venir la conquête. Et quelle conquête I La pareille ne fut jamais rêvée par l'imagination des hommes et n'est pas restée gravée dans leurs souvenirs. Non pas la conquête d'une cité par une cité, d'un État par un État, d'une loi par une loi; non pas la conquête à la mode, déjà dure, de Rome, changeant la domination politique, respectant le régime municipal ou civil; non pas la conquête précédée de capitulation et de contrat, et laissant subsister entre le peuple conquérant et le peuple soumis une mesure commune d'équité, et une ombre d'obligations réciproque. Non, c'est la conquête de la civilisation en masse par la barbarie déchaînée, la prise d'assaut, la mise à sac d'une société tout entière par des hordes qu'aucun lien social ne ijontient; la prise de possession pure, simple, a cru pour ainsi dire, du vainqueur par le vaincu. Voilà la trombe qui grossit à l'horizon pendant tout le règne de Théodose et qui va fondre sur ses fils. Si jamais événement porta la servitude dans ses flancs, c'est celuilà. Un retour d'esclavage dans une proportion inouïe et gigantesque devait être l'inévitable conséquence de l'in- VI. 32
-{98 RÉSUMÉ ET CONGLUSION.
vasion barbare, d'après tontes les prévisions de la prudence humaine, tous les précédents de l'iiisloire, toutes les habitudes des sociétés antiques, d'après môme les règles strictes de leur droit. Car de tout teni[>s, dans toutes les institutions, chez les rois d'Homère comme chez Lycurgue, chez Solon, chez le législateur des douze tables, disons tout, chez Moïse lui-même, captif et esclave étaient d^ux mots synonymes, ôt la conquête était comptée au premier Tang parmi les moyens légitimes d'acquérir la personne humaine. Un jurisconsulte du meilleur temps , Scévola ou Gains, n'aurait pu refuser au barbare vainqueur le droit de charger de fers et de vendre à l'encan le Romain pris les armes à la main.
Tel est, au point où notre vue s'arrête pour dominer l'histoire, l'état réel de l'esclavage; jamais son avenir ne paiMit plus sombre, ni sa hideuse domination mieux établie. Voilii ce qui devait être. En fait, pourtant, qu'est-il arrivé? Tous les maux qu'on pouvait craindre ont fondu sur l'Empire avec toute l'intensilé que l'imagination la plus noire pouvait leur prêter. La ruine matérielle de l'Europe a été consommée : elle a été précipitée dans une misère «ans fond et livrée à une conquête sans frein. Pendant des années et des années des bandes et des bandes ont passé sur son territoire et en ont exprimé le suc ei la moelle. Jamais les deux causes productives, les deux générateurs de l'esclavage n'ont été à l'œuvre avec une activité plus acharnée.
Mais, ô prodige! cette activité est demeurée vaine. Nonseulement l'esclavage, comme tout l'aurait fait prévoir et prédire, Jie s'est pioint étendu e^i proportion de l'intensité croissante des imauiX de la misèrent delà conquête: mais c'est au contraire &ous l'empire 4e ces deux lléaux unis et débordés qu'on l'a vu, par une retraite inattendue, s'atténuer, se restreindre, et un jour, on ne sait quel, ni à quelle heure, il a disparu. Ainsi l'esclavage a fini en face et à rencontre de tous les principes qui, livrés à eux-mêmes et à leur cours naturel, devaient fatalement le produire et l'exaspérer. Il n'a pas lini doucement, par la diffusion des lumières, par radoucissjeaaent des œceurs, par l'épancàement de la prospérité générale. C'est au eoinifaire dans l'obscurité douloureuse des âges barbares que sa trace est venue se perdre. Il avait survécu à Platon, à Sénèque, à Marc- Aurèle; il s'est éteint entre les Bourguignons et les Vandales. La plus ancienne blessure du corps social a été guérie dans la crise même du mal qui devait l'envenimer. N'en doutons pas : cette cure contre les règles délie et dépasse les secrets de l'art humain. S'il y a des lois 4aus la nature morale, comme dans la nature physique, elle ne peut porter qu'un nom, c'est le miracle. Oui, c'est le miracle, et ce miracle n'a qu'un auteur. Il est tout entier l'œuvre de l'Église. Son secret pour l'accomplir, ce ne fut pas d'insérer en tête des codes une déclaration de principes qui fût demeurée à l'état de lettre morte, et que la pointe de l'épée du pre-
mier barbare eût effacée. Ce ne fut pas davantage de jeter à des êtres débiles le bienfait d'une émancipation illusoire qu'ils n'auraient su ni goûter ni garder. Le moyen qu'elle employa fut plus efficace et presque aussi simple, à une condition cependant qu'elle seule pouvait remplir : c'est d'être entrée dans la confidence dei celui qui lient les cœurs dans sa main ; car ce fut de transformer les âmes avant de bouleverser les institutions. Imprimer dans l'esprit des hommes le souvenir de la fraternité humaine, non comme une légende intéressante à mettre en tête de leurs annales, non comme une maxime philosophique propre à nourrir la spéculation des penseurs, mais comme le principe d'un devoir étroit et obligatoire ; faire dériver de cette fraternité lointaine un sentiment vivant, pratique, populaire; l'inspirer à l'opulent, à l'indigent, au Romain, au barbare, à l'ingénu, à l'affranchi, à l'esclave luimême; convaincre tous les fils d'Adam que la liberté est leur héritage commun, mais que la part de chacun n'est bonne ni à prendre ni à vendre; déshabituer le vainqueur de considérer le vaincu comme une part de son butin, le riche de marchander le pauvre comme l'ornement de son luxe ou l'instrument de sa paresse, le pauvre lui-même d'acheter la vie au prix de l'honneur : telle fut cette opération mystérieuse qu'il est plus aisé de raconter que de comprendre et de comprendre que d'imiter, et qui a désarmé l'esclavage en le privant du concours de toutes les passions, de tous
les préjugés et de toutes les faiblesses qui lui servaient d'auxiliaire ou d'aliment. Le mal était dans le sens perverti de l'humanité qui sanctionnait comme l'usage du droit l'abus de la force. Ce fut dans le fond intime, dans les entrailles mêmes de l'être humain que l'Église porta le remède. Quand ce changement intérieur fut consommé, l'esclavage, devenu un objet d'horreur et de dégoût, a fini de lui-même, sans qu'aucune loi ait été nécessaire pour prendre la peine de l'abolir. Tant que la racine d'amertume n'était pas extirpée, aucune loi n'aurait suffi pour l'empêcher de repousser de souche comme une plante vénéneuse qui n'est rasée qu'à la surface. En un mot, il était superflu d'imposer aux hommes l'égalité tant qu'on ne leur avait pas inspiré la charité.
C'est cette lente éducation que nous avons vue commencer au IV® siècle, avec un succès encore douteux, avec une ardeur déjà aussi ingénieuse qu'infatigable. Elle va se continuer par une série de docteurs, de saints, de papes, qui déploieront, pour la mener à fin, les uns l'effet pressant des exhortations, les autres l'effet menaçant des anathèmes, tous la prédication, plus efficace que toute autre, de leur exemple. Déjà ils semblent pressés de se devancer l'un l'autre dans cette voie et de renchérir l'un sur l'autre. Pendant que Chrysostome interdit du haut de la chaire aux usuriers de vendre leur débiteur pour se payer de leur créance, saint Augustin engage ses propres biens pour libérer
501' rêjsUmI et conclusion.
les débileurs déjà poursui-vis. Si Ambroise rat^hèle les L'uptifs avec les deniers de son Égïrse, Paulin de Noie offre sa propre Hberte en payement de celle d'un de ses frères. PeneVant que chaque matin, à l'église, Fesclave peut s'asseoir à côté du maître à la fable sainte, dans le monastère, c'est entre eux un échange plus complet de situation : l'atTranchi de la veille est élevé au com^ mandement pendant que le maître se condamne luimême au travail servile. Les moyens sont divers; c'est la prière, c'est l'excommunication, c'est le sacrifice. L'espril et le but sont pareils. De siècle en siècle les lois viendront enregistrer l'effet de cet effort continu, et lejoug légal d>e la servitude ira toujours s'allégeanl. Mais dans ce mouvement qui ne rétrograde jamais, la !oi ne met le pied que sur le terrain déjà déblayé et affermi par la réforme des mœurs. Trouve-t-ou que l'Église ait employé trop d'années à ce redressement du cœur humain qui a délivré la vieille Europe du spectacle de la servitude? Au iv« siècle, quand l'œuvre naissait à peine, quand le terme était éloigné et obscur, j'aurais ctunpris l'impalience. Mais nous qui touchons de la raain le but atteint, nous qui, quelque part que nous posions nos pas, foulons une terre franche et voyons des regards librement levés vers le ciel, nous ne devons laisser place dans notre esprit qu'à l'admiration et à la reconnaissance *.
1. Voir Aug. Cochin, Abolition de l'Esclavage, t. ii, p. 404 et 427; et Wallon^ Histoire de l'Esclavage, t. a in fine.
RÉSUM3É ET CONCLUSION» 503
Ajoutons donc, sans regret, un trait cîe plus et qui n'est pas le moins touchant à la puissance que le iw* siècle apporte à l'Église et aux devoirs qui en découlent pour elle. A la part que' nous lui avons vu s'attribuer dans l'administration, dans la justice, dans la production de la richesse publique, même dan&le pouvoir militaire, joignons hardiment la tntelle qu'elle prend en main, et sur la famille tlont elle rétablit les bases, et sur l'esclavage pour en adoucir les rigueur en en préparant la destruction. Que manque-t-il désormais à son influence et bientôt à sa domination pour les rendre tout à fait universelles? Nul événement de la Tie de la cité ou du citoyen où elle n'ait un mot à dire qui ne va pas taixler à devenir un commandement. Elle a mis la main sur tantes les sources du droit public et privé. La conséquence de cetleaction qui rayonne dans tous les sens en suivant partout un but identique, c'est lie donner à la moindre paiole émanée d'elle, même dan& leS' matières qui ne se rattachent pas directement à- la religion, à la fois une autorité et une ardeur qui manquent à toute autre. Elle conserve seule ce qui donne la vie aux institutions et leur permet de le communiquer: la confiance en soi-même et dans Tavenir.
Tout se tient, en effet, dans Texistence à là fois une <3t complexe d'une société. Le pire- des maux de la société romaine, cause et effet de tous les autres, celui qui la livrait, sans défense, à une lairgueur croissante, c'était son découragement; c'était le désespoir où elle
élait tombée de corriger ses maux ou ses vices : c'étaient ses retours éternels vers l'idéal d'un passé disparu, ses regards constamment tournés en arrière vers le point du ciel où, dans un crépuscule enflammé et sanglant, s'était couché pour jamais le soleil des libertés publiques. Le sentiment habituel do la décadence en précipitait les effets. Non-seulement l'esprit politique et militaire, non-seulement les vertus ou les institutions qui soutiennent l'État, mais toutes les facultés de l'intelligence étaient peu à peu atteintes par la contagion de celte défaillance, et les talents qui servent d'ornement à la société n'en ressentaient pas moins le contre-coup que les qualités plus solides qui assurent sa défense. Le même défaut de souffle qui faisait tomber les armes des mains des soldats faisait aussi expirer la parole sur les lèvres de l'oraleur ou du poète.
Plus d'éloquence d'abord : l'éloquence périt d'ellemême dès qu'elle n'a plus à proposer aux yeux des hommes un but qu'elle les presse d'atteindre. Là où il n'y a plus lieu d'agir, l'éloquence disparaît, la rhétorique seule subsiste : car l'éloquence est un acte, la rhétorique n'est qu'un jeu. La plainte, l'indignation, pouvaient encore être éloquentes chez Tacite, parce qu'une ombre d'espérance subsistait de ranimer les vertus civiques. Quand le déclin des mœurs fut un mal reconnu sans remède, les vices et les malheurs publics ne furent plus pour Thémistius ou Libanius que des thèmes de déclamations. L'accent même de la
douleur devient faux (juand l'orateur s'y complaît, et n'espère plus d'autres consolations aux maux qu'il déplore que la renommée de les avoir bien décrits. Plus de poésie : non que le regret mélancolique et l'admiration du passé ne soient des veines d'où l'inspiration poétique ait souvent découlé ; mais les plus abondantes tarissent quand on y puise sans cesse sans jamais les renouveler. Le fléau des littératures vieillies, l'imitation, ne tarde pas à glacer de son venin léthargique les imaginations qui vivent toujours en présence des mêmes modèles. Toujours l'esprit fixé sur les gloires disparues d'Athènes ou de Rome, toujours l'oreille tendue aux derniers échos de l'agora ou du forum , dégoiitée par le spectacle des révolutions contemporaines qu'affligeait la plus désespérante des monotonies, l'uniformité dans le trouble, la littérature de l'empire était condamnée à vivre de répétitions. Elle se nourrissait de sa propre substance, jusqu'à tomber d'inanition sur ce fonds de plus en plus maigre. Les premiers poètes de cette décadence ne font que s'inspirer de Yirgile ou d'Horace : les suivants les imitent : les derniers finissent par copier textuellement. Des pièces entières d'Ausone ou de Claudien ne sont que des centons de vers de Virgile, de même que le fronton de l'arc de triomphe de Constantin n'est qu'un placage composite d'ornements arrachés à des monuments d'un autre âge.
Enfin, dans cet état d'inertie morale, plus même de
506 nÉ>UMÉ ET CONCLUSION.
philosophie possible. Tel est, hélas! le retour fatalement égoïste de toute àme sur elle-même qu'à la plus désintéressée des sciences un but pratique et un espoir prochain sont encore nécessaires. Vainement la prétention de la philosophie est-elle d'élever l'homme audessus de ce qui se passe pour le concentrer sur l'éternel et sur l'immuable; vainement lui enseigne-t-^Ue à placer son vrai bien à des hauteurs que n'atteignent point les agitations de la terre. Si de ces spéculations élevées ne découlent pas un soulagement pour sa condition et un conseil pour sa conduite, la fa'igue de tendre sans fruit sa pensée, s'empare de lui, et il aime mieux demander l'onbli de ses maux au sommeil qu'à reffiwt constant de sa raison. Ce dégoût tourne vite à la dérision, s'il arrive que la philosophie essaye de prendre en main la conduite des affaires humaines et la laisse échapper après l'avoir saisie. Deux fois, sous l'empire, elle avait couru celte triste aventure; deux fois elle était montée sur le trône pour y étaler le spectacle de son impuissance. De ces deux essais, le dernier, que nous avons dû raconter, fut le plus rapide et le plus malheureux. Plotin, couronné par Julien, fit plus courte et moins bonne figure encore' que Zenon ressuscité dansMarc-Aurèle.
Ce n'est pas le talent, ce ne sont pas les (îons natu- , rels qui font défaut à ces derniers signes de vie d'une ' activité d'esprit qui se meurt : c'est tout simplement un rayon d'espoir nécessaire, comme la lumière, pour fécon-
tler les germes les plus heureux. La preuve en est que la slériliié cesse dès que l'espérance reparaît entre la foi et la charité. A peine touchées par le christianisme, toutes les facultés assoupies se réveillent. C'est l'éloquence qui prend les devants. Bès que les églises sont ouvertes à la fouJe, l'éloquence s'y fait sa place. Tous les grands évcques sont, sans préparation, de vrais orateurs. C'est qu'ils ont retrouvé ce qui manque à côté d'eux aux plus beaux diseurs : un but constamment à leur portée, et qui les tient en haleine, parce qu'il n'est jamais ni tout à fait atteint, ni désespéré. Us n'ouvrent pas la bouche sans avoir en vue la conversion d'une âme, ce bienfait dont tout enfant d'Adam, marqué de la tache originelle, a un besoin égal, et que tout racheté de Jésus-Christ peut obtenir de la communication des mérites divins. Tout homme i)résent au pied de l'autel est pour eux un pécheur qui a une application directe , instante, à l'heure et sur le lieu même, à faire de la parole qu'ils lui destinent. Cette pensée d'une action immédiate à exercer relève, enflamme la voix de Basile et de Chrysostome, la rend tour à tour piquante ou touchante, lui donne la vivacité et le naturel qui vont au cœur. Contemporains, compatriotes de Libanius, ils lui ressemblent par les habitudes de l'éducation et les traditions d'école. C'est souvent chez eux comme chez lui la même subtilité dans l'art de composer, le même tour un peu cherché de style et de pensée, les mêmes couleurs crues et chargées. Par-
fois c'est le même choix de sujets : la satire d'un vice ou le panégyrique d'une vertu morale. La phrase s'avance avec le même appareil, redondante, raffinée, enveloppée dans des périodes qui embarrassent sa marche, heurtant pêle-mêle les abstractions et les métaphores. Tout est pareil, tout, sauf un trait final qui chez le rhéteur n'est qu'une pointe dont on sourit, chez le prédicateur chrétien est un dard perçant qui va chercher le point sensible d'une âme pour lui arracher un cri ou une larme. De ce rapport direct, de ce contact, de ce choc entre celui qui parle et celui qui écoute, un trait de flamme jaillit : voilà l'éloquence. Mais l'entretien ne se passe pas toujours dans l'intérieur d'um* seule âme. Il y a des jours où la scène s'agrandit et so remplit, comme le théâtre antique, d'un chœur formé par les masses populaires. Il y a tel jour, à Antioclie ou à Milan, où l'église est assiégée par des soldats; une foule s'y presse, éperdue ou irritée, soulevée par une oppression inique, ou tremblante devant un châliment mérité ; les femmes sont en pleurs, les imprécations volent sur toutes les bouches, la terreur est dans tous les regards. Un homme se lève, il parle, il apaise ou excite, il relève les cœurs ou désarme les bras levés : les frémissements de la multitude répondent à sa voix. Qu'importe le nom de cet homme et son costume? Qu'importe qu'il soit évêque et que l'enceinte où il se fait entendre soit consacrée? Qu'importe celui qui parle et où il parle? C'est la parole,
c'est le forum qui est rouvert, et la tribune est relevée. A la vérité, la poésie et les aris ont plus d'exigences et sont moins promptes à refleurir. Une croyance, même sincère, même animée de foi et d'espoir, ne sufTit point pour rendre à ces ornements de la pensée l'éclat' qu'ils ne peuvent tenir que du génie. Il y faut un don '• du ciel, moins nécessaire que la grâce du salut, mais qui n'est pas promis, comme elle, à tous les hommes de bonne volonté. L'éloquence est une arme de lutte qui manque rarement aux grandes causes. La poésie est un luxe de la victoire que Dieu fait souvent attendre à celle-là même qu'il favorise. Convenons qu'il ne lui plut point de faire naître au iV siècle un Homère ou un Virgile chrétien, pas plus qu'il n'y eut de Zeuxis ou d'Apelle parmi les peintres des catacombes. Chez l'aimable et triste Grégoire, l'inspiration part de l'âme et tend vers le ciel; mais un vers lourd, traînant, qui manque de précision et d'élégance, lui refuse souvent des ailes pour s'élever. Chez Paulin de Noies, chez Prudence, chez d'autres encore, qui plient maladroitement le dogme à la mesure de l'hexamètre ou de l'iambe, c'est l'inspiration elle-même qui faitdéfautà la rectitude, à la pureté touchante de l'idée. A tout moment, d'ailleurs, les habitudes d'une langue poétique tout imprégnée de paganisme se refuse à l'usage nouveau qu'un versificateur chrétien en veut faire. Une expression venue du Parnasse ou de l'Olympe fait discordance avec un liébraïsme mal déguisé par une ter-
minaison grecque ou latine. Peul-être aussi que, dans cet âge de combat, la poésie ne pouvait se trouver à l'aise ni chez les vainqueurs ni chez les vaincus. Chez les païens, c'est la langueur qui la tue; mais chez les chrétiens, c'est une foi trop animée à la lutte, trop pressée de courir à la conquête du monde ou d'opérer la mortification des sens, pour se complaire à des jeux d'imagination. Le temps des athlètes de l'Église est pris par les persécutions à braver, les hérésies à démasquer, une corruption invétérée à déraciner, les labeurs de la pénitence, les fuites précipitées vers le désert. Grégoire est le seul (et c'est peut-être une des causes de sa faiblesse dans la vie active) qui trouve le loisir de s'écouter penser et rêver. On oserait dire que le vent de l'Esprit- Saint f^ouffle trop fort pour laisser épanouir une plante délicate qui craint l'orage autant qu'elle a besoin d'air. Mais si le cachet qui fait les œuvres d'art manque à ces premiers essais d'une littérature chrétienne, ces mômes écrits pourtant, dans leur imperfection, renferment un fond de sentiments et de pensées inconnus aux lettres antiques, et où un œil exercé peut déjà discerner tous les éléments d'une renaissance future. On y rencontre déjà ces hautes conceptions de l'idéal divin, ces fines et profondes analyses de la nature morale que l'Évangile seul pourra rendre familières à tous les esprits, et qui marqueront d'un sceau particulier, dans les temps modernes, les littératures des peuples chrétiens. C'est une mine dont le premier filon est à
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. Lill
peine touché, et dont la richesse est inconnue de ceux qui le découvrent. Viennent des jours ptis calmes, des jours d'une |)iélé, non pas moins vive , mais plus paisible; viennent des idiomes moins usés, moins imbus de fausses couleurs; vienne surtout le génie. Il trouvera là une matière préparée qui n'afttend que sa main créatrice pour lui imprimer une forme. Ces artistes, incomplets du iv* siècle seront les pères d'une poslérité littéraire qui les imitera et les effacera sans les nommer et souvent sans les connaître. Écoutons, par exemple, Grégoire, osant pénétrer dans la délibération intime de la Trinité, et prêtons l'oreille à l'entretien du Tout- Puissant avec son Verbe sur la surface déserte de noire globe naissant. « Déjà, dit le Père au divin Fils dans mi dialogue qui touche au sublime, déjà de puireset immortelles substances habiteni, pour me servii:, l'immensité des cieux ; rapides messagers et chantres assidus de ma gloire. Mais la terre est encore habitée -lar des êtres sans raison. Il me plaît de créer une racr mêlée des deux natures, qui tienne le milieu entre ia substance mortelle et l'immortelle , l'homme doué de raison, jouissant de mes œuvres, sachant explorer les cieux, second ange suscité d'en bas pour louer mu sagesse. » Milton et Michel-Ange ont-ils connu ces beaiix vers? Il n'importe : soit imitation, soit rencontre, c'u4 l'ébauche, des premières scènes du Paî^adis perdu ou des fresques de la chapelle Sixiiiie. Et quand le imme, Grégoire, u assis à l'ombre des bois
épais, bercé par les brises de l'air, les pieds caressés par une eau limpide , s'entretient en silence avec son âme, )) n'éprouve-t-il pas la première atteinte de celte mélancolie intime, seul ordre d'inspiration lyrique dont les modernes puissent réclamer la propriété originale, et dans lequel ni Pindare ni Horace ne les aient devancés ou dépassés? Ainsi, tout est déjà renouvelé dans le fond de ses œuvres, frappées, dans leur apparence extérieure, de sénilité et d'impuissance. Parfois cette muse chrétienne, malgré sa faiblesse, malgré ses habitudes d'imitation encore servile, a le pressentiment de l'avenir qui l'attend dans les voies où elle s'engage. Ne diraiton pas que c'est elle qui, par l'organe de Paulin, répondant à Ausone surpris , interpelle dans ces termes pleins de fierté la muse de la Fable : « Non, lui dit-elle, bien que tu m'aies engendrée, tu ne me rappelleras pas auprès de toi, tant qu'assise auprès de la source de Castalies tu ne feras qu'otîrir à des dieux qui ne son! pas des vœux dont le Dieu véritable détourne sa tête... Tu ne me ramèneras ni à ses autels ni à cette patrie. Un esprit nouveau, je l'avoue, s'est emparé de moi; un esprit que je n'avais pas hier, mais qui est mien aujourd'hui, par l'œuvre de Dieu. »
Non his numinibus tibi me patriaeque reduces... Mens nova me, fateor, cepit, mens non raea quondam, Sed mea nunc auctore Deo *.
1. S. Grég. Naz. Carmen de Anima. 0pp., t. II, p. 245, cité et traduit par M.VUlemain. — S. Paui. Nol. Poemata, Ad. Auson., p. 474.
nCSU.MÉ ET CONCLUSION. 513
Ce même contraste d'une renaissance, dont les symptômes sont déjà visibles et d'une imperfection encore très-apparente , caractérise aussi ce qu'on pourrait nommer, par une expression un peu exagérée, la philosophie chrétienne du temps. Comme la poésie , la philosophie n'est encore au iv^ siècle dans l'Église qu'à l'état de rudiment. C'est l'auxiliaire peu sûr d'une théologie elle-même en voie de formation. Les meilleurs raisonneurs parmi les docteurs, les Ililaire, les Basile, les Athanase, ne philosophent encore que par occasion. Aucun n'est métaphysicien de profession. Un système complet et dogmatique serait impossible à tirer de leurs écrits, où le point de vue vacille, où les arguments s'appuient tour à tour sur des ordres d'idées qui ne sont pas toujours en accord. Le seul qui ait le goût et l'habitude de la dialectique, le jeune professeur de Tagaste vient à peine, quand le siècle s'achève, d'entrer dans la maturité de l'âge , et de naître à la vie de la foi. Augustin n'est encore que simple prêtre, et pour faire prendre toute leur extension à ses rares facultés, plus d'une épreuve lui sera nécessaire.
Mais à défaut d'un système déterminé qu'on demanderait en vain à ces philosophes encore peu exercés, ils ont une chose en partage que leur achèteraient volontiers, à prix d'or, leurs contemporains des écoles païennes; c'est une conception nette du principe dont ils partent, et une vue claire de la conséquence qu'ils veulent atteindre. Tandis qu'après avoir essayé de tout, VI. 33
mis aux prises d'abord par des discussions sophistiques, puis mis en balance par des conciliations bâtardes les théories les plus opposées, la philosophie des écoles ne sait plus même ce qu'elle cherche, c'est justement là ce que sait d'avance le plus humble des philosophes chrétiens. 11 y a un petit nombre de vérités rationnelles, l'unité de Dieu, la création du monde, la nature spirituelle de l'âme et sa destinée immortelle , qui leur ont été enseignées sous le sceau d'une autorité infaillible, mais attendries, avivées, rendues plus touchantes par l'addition de croyances révélées, où l'ombre se mêle à la lumière. C'est cet ensemble de clartés et de mystères qu'il faut défendre contre l'orgueil d'une fausse sagesse qui le nie ou le dénature. C'est le dépôt de la foi qu'il faut conserver par la raison. Yoilà, au iv* siècle, toute la tache que se propose la philosophie chrétienne. Pour gagner ce point , tous les moyens lui sont à peu près bons. Elle emprunte des armes à droite et à gauche, suivant les incidents du combat et les nécessités de la défense. Ce sont le plus souvent celles mêmes des adversaires qu'elle se borne à dérober en essayant de les retourner contre eux. Peu lui importe, l'essentiel est de repousser l'agression et de sauver rarche sainte.
Le point central delà lutte, par exemple, c'est,
: pendant toute la durée du siècle, l'unité divine. C'est la
■^ vérité suprême que Jésus-Cbrisl vient de rendre au
monde, et dont il faut, à tout prix , préserver la i>u-
' reté. Deux dangers la menacent, l'un ouvert, l'autre
RÉSUiUÉ ET CONCLUSION. 515
iléguisé r deux guerres lui sont lailes, Tune déclarée, l'autre hypocrite. Il y a le vieux polythéisme dont il faut achever la déroute; mais ii y a aussi la nouvelle hérésie dont il faut déjouer les embiidies. Car TArianisme, Il le bien prendre, n'est qu'un piège tendu à l'unité divine : sous prétexte de la maintenir a^vec un scrupule jaloux , il lui défigiipe à petit bruit; il l'aecable, mais il l'élouflfe closes respects. En refusant d'égaler le Christ à Diew, il n'ose pourtant pas l'égaler tout à fîait à ritomiiae. M en fait un être intemiédiaire, mi'la/ngeoù l'humanité et la diviaiitié sont fondues comme deux liqueurs qui se tempèrent et s'affaiblissent l'une l'autre; il lui élève un temple quelque part à mi-côte entre le ciel et la terre. Il y a donc, pour Arius, en réalité deux dieux, l'uni primitif, l'autre dérivé, l'un éternel, l'autre créé, l'un gînuïd., l'autre petit , q^ui ont \m droit égal à un partage iRégal des honneurs divins. Laissez travailler iTU pareil système dans le cerveau grossier des populations; laissez la légende s'en emparer et la travestir, c'en est fait de l'unité divine. Bientôt la Trifiitè ne sera plus qu'une famille de dieux bourgeoisement établie sur le Calvaire, comme l'étaient sur l'Ohmpe ou sur rida les ménages orageux de Saturne et de Yesta , de Jupiter et de Junon. Qui sait? la mystérieuse génération! du Fils, confondue arec la conception miraculeuse de Marie , dégénérera peut-être en une aventun licencieuse pareille à celles qui propageaient la race des dieux d'Homère. En tout cas, tout le fruit est perdu
(lu sacrifice sanglant par lequel le Verbe incarné , allégeant le poids de l'idée de l'Infini sans en altérer la majesté, a, suivant l'expression hardie d'un vieux docteur, accoutumé l'homme à comprendre Dieu, et Dieu à habiter dans l'homme \
C'est là le danger : il est pressant, il y faut courir. Aussi tout ce qu'il y a de philosophie chez les chrétiens , témoins de cet attentat , est littéralement concentré autour de la citadelle de l'unité divine. L'unique problème qui les préoccupe, est de concilier cette unité de substance avec la trinité des personnes et l'humanité du Christ. Ils y reviennent sans cesse, opposant d'inépuisables ressources de défense à d'infatigables attaques. Athanase y consacre dix traités successifs, écrits en courant d'une caverne à l'autre à travers le désert; Basile, six livres; Uilaire, dix d'une dissertation volumineuse. Grégoire n'a pas d'a.utre entretien avec la foule de Constantinople, à la veille de l'invasion de sa chère chapelle d'Anastasie ou au lendemain de l'entrée triomphale de Théodose. Toute cette ardeur, tout ce luxe de discussion n'est pas exempt de confusion. Les raisonnements de divers ordres s'y entre-croisent et s'y heurtent. C'est tantôt la révélation, lantôt la raison qui est invoquée; ici le texte sacré fait loi, et il ne s'agit que d'en bien entendre les termes; là, c'est au bon sens seulement et au libre jugement
1. Première partie, t. i, p. 80-88 et 115; t. ii, p. 7. — Seconde parie, t. 1, p. 123, 339.
de rauditeur qu'il est fait appel. Parmi les spéculations métaphysiques, qui sont ainsi mêlées, sans beaucoup de discernement, aux considérations tirées des Écritures, toutes n'appartiennent pas au même ordre d'idées. Les rapports du Père et du Fils, leur identité dans leur distinction, la génération coéternelle de l'un par l'autre, sont expliqués, tour à tour, par des métaphores empruntées aux idées de Platon ou aux catégories d'Aristote. Un argument surtout domine tous les autres, c'est l'argument ad hominem^ c'est cet artifice de logique qui accepte sans discuter le principe , bon ou mauvais, d'un adversaire, pour le faire tomber en faute dans la conséquence qu'il en tire, le prendre à son propre piège, et le condamner par son propre aveu. La réfutation de l'erreur se mêle ainsi à tout instant à l'exposition de la vérité , à tel point que le fd de l'argumentation échappe, parce qu'il se compose de réponses à des difficultés dont l'énoncé manque, et à des questions qu'on ne connaît plus *.
A travers l'éblouissement que cause souvent cette escrime logique , fatigante à suivre même du regard , il est aisé pourtant de comprendre que pour un auditoire attentif et intéressé, cet exercice d'intelligence dut avoir une utilité qu'il ne présente plus pour nous. C'était une gymnastique qui rendait à l'instrument philosophique émoussé toute sa souplesse, sinon
i. Seconde partie, t. i, p. 338-340; t. ii, p. 355-3C0, 408-ilO. — Troisième partie, t. i, p. 228-233, 385-388.
518 RÉgUMÉ ET CO^C1USION.
toute sa précision; un apprentissage qui accoutumait Jes esprits à manier avec siireté 'les grandes idées d'éternité, d'infini, d'absolu, qui sont le fond et recueil de toute métaphysique, à s'éle^-er, sans se perdre, jusqu'à desliauleurs où le génie grw lui-même n'avait pu monter sans être ébloui. Que maintenant les luttes se calment; que la foi moins menacée ait plus de temps pour se .recueillir ; que l'Église puFsse fonder elle-mèma ûqë écoles, où sera distribué tm enseignement plus méthodique : cette première éducation aura préparé tous les fondements d'une philosophie plus régulière qui, prenant toujours la révélation pour point de dépail, en déduira savamment et par ordre toutes les conséquences. Sur îles matériaux confusément entassés par les premiers pères , la scolastique élèvera la symétrie de ses édilices. Et plus tard enfin, dans la suite des âges, parvenue par cette série d'exercices à sa pleine maturité, la raison chrétienne pourra reprendre, sans ■s'^égarer, la lâche toujours délicate de démontrera elle seule., par les forces propres dont la nature l'a douée, les vérités premières qui sont le point d'appui de la révélation elle-même. Ainsi se déroule toute une chaîne, dont nous avons vu «e former le premier anneau. Défensive et purement apologétique.au iv* siècle, la pliilotiophie chrétienne sera didactique au moyen âge, pour devenir sans péril inquisilive dans les temps modernes.
Arrêtons-nous à ce dernier tableau : non que la
nÉSUMÉ ET CONCLUSION. 519
matière nianquo et que tout soit dit, mais c'est la patience et c'est l'attention qui s'épuisent. Il nous suffit d'avoir reconnu , une fois de plus et sous un jour nouveau, l'art avec lequel le christianisme s'infiltre dans tous l«s canaux de la société qu'il régénère, et devient l'aliment principal de sa pensée, en même temps que le régulateur de sa vie publique et privée. De quelque côté qu'on envisage ce lent travail d'assimilation, qu'on le surve dans les lois, dans les mœurs ou dans ies. idées, qu'on en signale les progrès dans la constitution de l'État et de la famille ou dans la direction de l'intelligence, les mêmes résultats sont visibles et le même caractère apparaît. C'est une action d'une douceur irrésistible et continue. Rien de brusque, rien de violent, nulle secousse, nulle saccade. Impitoyable seulement pour le vice et l'erreur, l'Église ménage dans la civilisation romaine tout ce qui est légitime, utile, ou seulement innocent. Point de condamnation en bloc; point d'excommunication en ma^se. Sa main 'lélicate fait le départ du bien et du mal avec une patience, une tolérance même que plusieurs dans son sein trouvent excessive. Discernement difficile à opérer, en effet , dans un ensemble d'institutions et d'idées intimement lié à un culte faux , et dont le principe pouvait paraître vicié parce contact. Quand tout autour de l'Église portait la trace impure du polythéisme, aussi bien la législation que les monuments, aussi bien les tribnuaux que les armées et les livres, la tentation de-
vait être forte de tout envelopper dans un même anathème, et, au lieu de perdre le temps à démêler un écheveau si enchevêtré, de tout rejeter loin de soi, pour travailler soi-même sur une trame nouvelle. Le conseil en fut ofTert plus d'une fois à l'Église; il ne manqua pas auprès d'elle , comme auprès du Christ à Jérusalem, de ces donneurs d'avis téméraires qui ne savent de quel esprit ils sont animés, pour l'exhorter à rompre avec une cité qui avait eu des démons pour fondateurs, et à appeler sur elle le feu du ciel. Sa prudence, mieux conseillée par sa charité, la préserva de tels excès. Elle purifia , elle rectifia tout sans rien détruire. Le fruit de cette discrétion maternelle , c'est nous, générations modernes, qui l'avons recueilli. Quand est venu le jour du grand désastre, Rome chrétienne a recueilli, des mains de Rome impériale, un opulent héritage de richesses morales qu'elle avait par avance dégagé de toutes ses charges; et de toutes les découvertes du génie de l'homme, unies à toutes les révélations de la grâce, elle a formé ce faisceau de lumières qui, pour arriver jusqu'à nous, a pu traverser les ténèbres de six siècles de barbarie.
On pourrait se demander maintenant quelle part dans cette conquête morale, dans cet envahissement pacifique de tout un monde par une doctrine, doit être attribuée à l'appui matériel que les princes chrétiens ont prêté au iV' siècle à l'Église, à la faveur dont ils ont honoré ses ministres, à la force légale qu'ils ont souvent
ajoutée à l'autorité de ses décisions. Après avoir étudié, dans une longue revue, tous les services que l'État a dû à l'alliance de l'Église, il serait temps d'apprendre quelle récompense elle en a Urée. Voilà ce que le Christ a fait pour César. Qu'a fait César pour le Christ? La curiosité est légitime et a droit d'être satisfaite, d'autant plus qu'aucun sujet n'a prêté à plus de déclamations en sens divers, et qu'une courte supputation de dates suffit à fournir la réponse. Voici donc, l'histoire en main, la vérité pure. Des quatrevingts années dont nous terminons le consciencieux exposé, et qui, dans le préjugé commun de l'histoire, (du consentement même de plus d'un écrivain ecclésiastique) sont regardées comme une période de triomphe continu pour l'Église, un peu plus du tiers seulement a vu la protection des souverains assurée franchement et sans partage à la vraie foi. Les deux autres tiers sont remplis par une suite d'etforts plus ou moins avoués du pouvoir impérial pour dominer et absorber l'Église qu'il est censé défendre. C'est une oppression déguisée, d'autant plus à craindre que les coups sont portés en trahison et partent d'une main fraternelle. Les dix premières années du règne de Constantin, le court principal de Théodose, voilà toute la part de l'Église dans ce bienfait tant accusé et tant vanté, dans cette proie si disputée de la faveur royale. Hors de là, elle est persécutée ou mise à l'écart. Valens et Constance déciment les catholiques, Julien les outrage,
Talentinien les tient à distance avec une impartinlilé froide, qui s'aigrit souvent jusqu'à l'hostililé. Ambroist excepté , tous les favoris des empereurs sont des ennemis de la vérité. Les lois pénales pc^rtées par Théodose contre le paganism* et l'hérésie, sont toutes datées des dernières années de son règne; elles reçoivent si peu d'application que, même son calomniateur Zosime, écho intéressé de toutes les plaintes des païens, n'y trouve pas la matière d'un reproche. Très-certainement, par l'approbation à peu près unanime qui les accueille et le peu de résistance qu'ils rencontrent, ces décrets tardifs attestent la puissance acquise et déjà irrésislible de l'Église: mais il est également aussi certain qu'ils n'étaient pas nécessaires pour établir la puissajice qu'ils constatent, et leur utilité est rendue plus que douteuse par la facilité même de leur application. S'imaginer qu'un si faible déploiement de force et une faveur si chancelante puissent être comptés au nombre des causes efTectives qui ont fait passer des masses d'hommes d'un pôle du monde moral à l'autre, ce serait se faire, en , vérité, une trop triste idée du pouvoir qui est dévolu [ici-bas à la convoitise et à la peur. Non, la conscience humaine, malgré ses faiblesses, n'est pas de composition si facile, et le péché du premier homme n'a pas dégradé à ce point l'émanation du soufflii divin dont noire âme est faite.
Allons plus au fond , et puisque nous venons ' d'énumérer les moyens d'action qui, avec l'aide de \
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. ^2!î
Dieu, ont aidé l'Église à convertir le monda, cherchons s'il en est un, un seul, dont elle ait dû la reconnaissance à la force des lois civiles ou à la favenr des princes. Si le génie, si le courage abondent au IV' siècle parmi les chrétiens, tandis que la médiocrUi et la peur restent souvent seules assises et seules écoutées .dans le conseil des politiques, si ce contraste séduit el subjugue insensiblement les imaginations populaires, assurément ce n'est ni la force ni Ja faveur qui ont valu à l'Église cet avantage. A quelles armées commandent et de quels trésors disposent Basile quand Va- Icuis fuit devant son regard, Ambroise, quand il dispute seul la possessian de l'Italie aux légions d'Eugène et de Maxime? Si les opprimés désertent le tribunal d'un juge armé pour se presser à l'audience épiscopale, qu'aucun licteur n'environne, ce n'est pas la force qui leur rend chère une sentence dénuée de toute autre sanction que celle du droit et de la conscience. Ont-ils des légions à leur suite et sont-ils comblés des largesses du fisc, ces laboureurs volontaires, qui, vêtus delà robe de bure ou du capuchon monastique, vont rendre la vie à des champs incultes, où toute La rigueur des lois n'a pu ni retenir de pauvres colons., ni les préserver de la ruine? Quand le divorce est autorisé par les décrels comme pai' l'exemple des empereurs, est-ce pour plaire ou pour obéu^ que les chrétiens seuls s'imposent le frein d'un lien indissoluble, et sauvent ainsi la société domestique d'une perdition déjà presque consommée?
Ce n'est pas davantage par l'autorité d'une force matérielle, mais bien par un frottement d'une douceur continue, que l'Église a usé dans le vieux continent les fers de la servitude. Encore moins pourrait-on soutenir que la philosophie , que la poésie chrétienne ait attendu pour renaître les ordres et les grâces impériales, et que l'éloquence surtout, qui ne brille jamais plus que dans la lutte du droit contre l'oppression, ait dû une seule de ses inspirations à des menaces ou à des promesses. Dieu soit loué, dans cette suite incomparable de la propagation évangélique, qui commence au pied d'une croix et linit sur un trône , tout est resté jusqu'au bout libre et pur; libre comme le mouvement de la pensée et l'attrait du cœur, pur comme la voix de la conscience. Pour la gloire de Dieu et l'honneur de notre race, ne laissons pas dire que dans l'inclinaison heureuse qui a fait pencher l'humanité du côté de l'Évangile, ni la force ni la faveur aient mis un poids appréciable. En admettant même qu'elles aient eu leur jour et leur part d'influences, il faudrait, pour être équitable, porter aussi en ligne de compte tout le trouble que ces mêmes in-, fluences ont causé par les prétentions Ihéologiques desi piinces, par le scandale de l'intrigue et de la mollesse des prélats, par l'aliment que l'ambition a fourni à l'hérésie, et, celte balance une fois établie, il sera permis plus que jamais d'affirmer que le rôle de la force et de la faveur dans le triomphe de l'Église est une quantité insignifiante que le calcul doit négliger.
N'exagérons rien, toutefois : cette alliance offerte par l'État à l'Église, ce concours apporté par la puissance de ce monde à celle qui n'en est pas, si ce ne fut pas la cause, ce fut bien un des signes de la victoire. Ajoutons, sans justifier aucun abus, et sans méconnaître aucun péril, que c'était la suite inévitable et légitime du la conversion de l'Empire. Il est impossible de concevoir comment une société tout entière se serait inspirée d'une croyance nouvelle sans que le bienfait d'une telle révolution d'idées eut passé de ses mœurs dans ses lois, et du peuple eût monté jusqu'au souverain. C'est l'honneur de la vérité religieuse de ne pouvoir rester ensevelie au fond des âmes comme une spéculation inerte et solitaire. C'est l'ambition singulière de la foi chrétienne de contrôler, de régir la conduite entière de ceux qu'elle anime, et de ne souffrir aucune réserve dans l'empire qu'elle veut exercer sur leurs actes aussi bien que sur leurs désirs. Quand une telle doctrine a pris possession d'une communauté d'hommes, tout s'en ressent, et la vie publique ne peut échapper longtemps aux principes qui dominent la vie privée. Car, à moins de porter en soi deux cœurs, de vivre de deux existences et de reconnaître deux morales, les préoccupations du fidèle ne peuvent être bannies à volonté de l'esprit du citoyen ou du prince. Les institutions et les gouvernements suivront donc bientôt le courant des mœurs, par la simple raison que les institutions ne sont faites que pour exprimer les vœux et les senti-
526 RÉSUMÉ ET COiNCLUSlON.
ments des populations, et que les goiiTernements n*ont aussi d'autre prétention et même d'autre devoir que de les interpréter en les réglant. Et après tout, les gouvernements sont composés d'hommes, ils sont faits de chair et d'esprit, et ne peuvent tarder h être gagnés par l'ardeur qui circule dans l'atmosphère. Une action réciproqu'e de la politique et de la religion l'une sur l'autre résulte nécessairement de leur contact continu comme de leurs conditions essentielles. Une société véritablement pénétrée de l'esprit du christianisme fera toujours tôt ou tard son État à son image. Il y aurait naïveté à s'étonner d'une conséquence si naturelle, petitesse d'esprit à s'en alarmer, chimère à se persuader qu'elle pourra jamais cesser de se produire.
Mais une erreur non moins grossière serait de croire que cette communication nécessaire de la politique et de la religion ne peut s'établir que sous une forme toujours identique et déterminée d'avance, et qu*nn État chrétien est nécessairement représenté par un empereur tout-puissant, veillant Tépée à la main à la porte d'un concile. Rien de pareil' n'est véritable. Si la religion est éternelle par essence, l'essence de la politique est, au contraire, le changement. Entre deux quantités dont l'une est constante et l'autre mobile , le rapport ne peut jamais être exprimé par une formule invariable. Dans l'ordre des événements humains, la présomption est toujours que ce qui est, cessera d'être, et que ce qui n'c'^t plus, ne renaitru
RÉéllMÉ ET CONCLUSION. î)27
pas. On peut afftriiier, sans être prophète, qu'on ne verra plus l'union: de l'Étiat et de l'Église , telte qu'elle fut tenlement conclue au iv^ siècle, et telle qu'elle a été pleinement réalisée au raoyen âge. On ne verra plus- l'Église cluirgée d'administrer, déjuger, presque de nourrir les peuples. N'y eût-il point d'autre raison, celle-ci suffnait : c'est que les nations nées chrétiennes n'éprouvent plus le besoin qu'on les délivre ainsi d'elles-mêmes, et que les sucs généreux dont leur enfance a été nourrie, les préservent des défaillances auxquelles la corruption païenne laissait ses tristes élèves en proie. Un é(at social a pris naissance, mêlé de grandeurs et de dangers, plus sain que celui de Rome antique, plus viril que celui de l'Europe féodale; où les hommes, loin de s'abandonner comme des esclaves à des maîtres ou de se laisser guider .comme des troupeaux par des pasteurs , veulent être Consultés sur leurs intérêts et éclairés sur leurs croyances. Des générations qui se piquent d'être émancipées se sont fait des institutions qui leur ressemblent, où tout pouvoir est limité, où l'opinion seule est souveraine, où elles se sont surtout montrées jalouses d'assurer contre toute atteinte leur liberté morale. On ne voit pas pourquoi de telles institutions excluraier,f de leur sein la force désarmée de l'Église qui, par sa fière allilade devant les puissances matérielles, leur a insoiré tout ce qu'il y a de légitime dans leurs principes, et par le fiein qu'elle sait faire accepter aux
consciences peut seule en prévenir les excès. Quant h l'Église elle-même, pour s'y faire une place égale à celle qu'elle a tenue dans les sociétés passées, il ne lui faut qu'une faible partie de l'art divin qu'elle a ' déployé dans la transformation merveilleuse dont nous achevons ici le tableau.
riN Dl' TOME SIXIÈME ET D£RMF.£.