‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 135 · s. Amb., Hom. i/i psaim. cxviii, t. I, p. ll'2G · texte numérisé non relu

s. Amb., Hom. i/i psaim. cxviii, t. I, p. ll'2G

li LA POLITIQUE DE SAINT AMBIIOISE.

buer l'annone, qui lient ces sages propos d'économie.: (( 11 iCst clair qu'il doit y avoir une mesure dans lallbéralilé pour qu'elle ne dégénère pas en prodigalité inutile. Cette mesure doit être gardée surtout par ,les prêtres, afin qu'ils n'aient pas l'air de luire largesse par esprit d'ostentation, mais , par esprit do juslice; car nulle pari plus qu'autour du prêtre n'est grande l'avidité des demandeurs. Vous verrez venir des gens valides n'ayant d'autre motif de misère aue leur vagabondage, et qui vous demanderont d'épuiser pour eux le fonds des pauvres. On leur donne un peu, ils demandent davantage.... La plupart simulent des dettet^ : examinez bien si c'est vrai. D'autres disent que des brigands les ont dépouillés : qu'ils apportent des preuves du tort qu'ils ont souffert et de l'identité de leur personne... Celui qui garde la vraie mesure n'est avare pour aucun, mais libéral ,poiUr tous : seulement il ne prête }>as uniquement l'oreille à la prière; c'est par les yeux qu'il s'assure des besoins. Pour ;le bon aumônier, l'inlir.mité elle-même parle plus haut .que la voix de celui qui demande. Assurément il ne se peut faire que l'importunité du mendiant qui crie n'extorque pas du vous quelque chose : mettez pourtant quelque fi.ein à son impudence. C'est à vous de voir ie pauvre qui ne vous regarde pas; c'«at à vous de chercher celui qui rougit d'être découvert. Quxe celui qui ne peut sortir de prison pour vous venir trouver se présente pourtant à votre pensée : que la plainte qui ne peut

LA VOLlTigUt DE SAI.M AMBUOISE. 15

atleiudrevosoioiilos outre pourlant dans votio ra-ur*. » Dans cerluiiies occasions uiènie, riiilôi^èl appaiciit «le l'Kplise cùJf la pas cliez Aniluoise à doscon.sidéiations (|ui peut-èliîe iie pouvaient se présenler qu'à un osprit lornié par l'éluda el par la [nalique «les lois civiles.

C'esl aiiJHi qii'uue senleaice rendue par lui causa une luis dans bon clergé une surprise voisine du scandale. 11 s'agitttuil <le la succession d'un évè(|tie i*onuiié Marcel, qui avait laissé son hien en usufruit a sa aœur, pieuse veiive, à cliarfie de le tiansujellre après elle à I K^lise. Un autre l'rère, Latus, conle.^lail la donation et réclamait In pro(>ri(''té. Andiroise, dési^tté cooiino arbitre, prononça en laveur du Irère; ut comme *>ii lui reprochait d'avoir «ocrilié TK^lise : « C'est l'iiglise (ii.i .}j;jig»e, n'j|H)ndit-il, t|uand la paix est rélat)lie dans les liDniilles, eltfu'eil'le ouvre ainsi aux Irèrcs et uix stt'.irs I rejilréenles laberiuicles éternels. » Sage maxi/ae, mais (jui •peul-'èli!e lue ^ui lût pas veflue dans là j)cn»ée >'il n\;ùt rtî^u bouvKiiil, coiunie magistrat, les pUuides (1<; ramilles que des le};s pieux Irusl raient dun patrimoine jittcudu, el (jui s'en prenaient a l'Église même de cette déce^)tion -.

Un aole;de;gënéposité;d'un autre ordre, -et qui avait peut-ètre.sa source d a us le patriotisme encore plus ({ue dans la charité, fut accompli par lui dans une circon-i stance {dus solennelle, et n'échappa pas non plus à lal

t. s. Amh., De ofpciis rrunislroritm, ii, 10, t. !I, p. 83. 2. S. Âmb., Ep. LxxMi, p. IK 0.

critique des esprits élroils. Au lendemain de la bataille d'Andrinople, et pendant les jours de désolation qui suivirent, il n'était question dans Milan que de jeunes soldats de la province tombés aux mains des ennemis, de femmes, d'enfants des campagnes voisines, enlevés par des partis de Barbares. Chaque famille avait sa part de ces angoisses, et on ne se racontait dans les rues que les tragiques histoires de supplices endurés par les captifs, ou d'attentats consommés sur la pudeur des vierges et des adolescents. Emu de ce concert de gémissements, Ambroise, prit son parti et, sans consulter personne de son clergé, tira du trésor de la grande église les vases d'or ou de métal précieux qui y étaient renfermés pour servir aux grandes cérémonies, les fit briser et réduire en lingots. Puis il chargea une députation de se rendre sous latente des principaux chefs barbares et de négocier, au prix de cette monnaie de sa façon, la liberté des captifs originaires de Milan. Les malveillants, les Ariens surtout, murmurèrent de cette manière de disposer des biens consacrés arbitrairement et en faveur d'un intérêt de ce monde, et déplorèrent la nudité où l'église allait se trouver i léduite. «Quoi! dit Ambroise, lequel valait mi ii\, conserver un trésor, ou sauver des âmes? Les fiticies ne sont-ils pas les vrais vases de l'Esprit-Saint? Est-ce l'or qui fait la valeur des sacrements? Le vrai trésor du Seigneur, c'est son sang qui rachète les hommes. »

LA POLITIQUE DE SAl.NT A.MBROISE. 17

La fuulo applaudit et vint se presser autour de la chaire de son libérateur. Si ce fut, cuuime on peut le croire, un des dimanelies suivants que l'ordre des textes l'amena à commenter le passage de la Biltlt' où Abraham cherche en vain les dix justes qui auraient pu sauver Sodome, on [tent juger quelle impression durent produire ces fortes paroles : « Apprenez, par cet exemple, quel rempart c'est pour une cité qu'un seul homme juste.... C'est sa foi (jui vous sauve, et sa justice qui vous préserve de la ruine. » Chacun dans l'auditoire dut faire l'application de cette vérité au prédicateur lui-même *.

Celait en elFet comme le soutien d'une cité défaillante, qu'Ambroise pouvait être amené à reprendre dans les conseils de la politique cette place à laquelle ses talents naturels le destinaient , d'où le sacerdoce l'avait violemment arraché, et où nulle ambition humaine ne l'appelait plus. Trop indni des traditions de l'autorité impériale pour employer la. parole sacrée à remuer les passions populaires et faire de sa chaire une tribune, il ne se dissimulait pourtant pas que, par le malheur des temps, l'épiscopat pouvait devenir une magistrature. 11 n'eût pas fait un pas au-devant de la politique; mais si la politique venait à lui en suppliante, traînant après elle un peu[de éperdu

i. De Abrah., 1. 1, p. 295 : Unde discimus quantus miirus patriœ sit vir jiistus... illorum eteiiim fides nos salvat, et justiiia ab excidio défendit.

OU un empereur tombant en faiblesse, il ne ferait pas diffieulté de lui ouvrir celte porte qui n'élait fermée aux infortunes et aux infirmilés d'aucun genre.

Une autre pensée dominait Ambroise, née, celle là aussi, des premières habitudes de sa jeunesse, mais qiii devait tôt ou tard le conduire à prendre malgré lui une action prépondérante dans les allaires de l'État. Il ne pouvait supporterque l'empire n'eût pas de culte légal, ou plutôt en pratiquât deux tout ensemble. Ses yeux étaient choqués par le mélange incohérent de chrisliai;ismeetde paganisme dont l'Occident, et Rome surtout» donnaient à chaque pas le spectacle. Ces églises et des temples rivaux, ouverts le même jour par ordre du sénat ou de l'empereur aux mêmes cérémonies offiicielles; Jupiter et Mars, ces démons glorifiés, associés au Dieu jaloux dans la protection de la république, invoqués par les mêmes vœux, remerciés des mêmes bienfaits; ces monuments chargés d'inscriptions pro- . fanes, ces statues d'idoles surmontant les basiliques ou bravant encore dans les places publiques et au détour des rues la croix triomphante; ce contact adultère, en un mot, de la vérité et de l'erreur, que les empereurs chrétiens n'avaient jamais osé complètement proscrire, scandalisait la pureté jalouse de sa foi, non moins que son goût de régularité administrative. Préfet, il eût volontiers réprimé cette confusion comme un désordre public; évêque, il s'en indignait comme d'une profanation. Puisque l'empire n'avait qu'un maître, et qu'un

LA POLITIQUE DE SAINT AMBHOISE. \if

seul Dieu réïnait au ciel, pounjuoi ne pas joindre ces lieux uiiilés Tune ii l'autre par un mariage jaloux et indissoluble? Touiquoi soulTrii encore dans l'ÉlaUiuelque chose en dehors d'elles? Sur ce [»oiiit firali-n el lui s'entendaient avant même de s'être parlé. Celle alliance (le ri^>glise el de l'État, qu'invoquait la conscience agitée de Gratien, Ambroise était prêt non-seulement à la lui ollVir comme un appui , mais à la lui imposer comme un devoir.

L'intimité la plus grande s'établit donc sur-lechamp entre le prince el le prélat, elAndjroise ne larda pas à donner le spectacle, nouveau pour l'Église, d'un évêque conlident, presque ministre , d'un empereur, et consulté non-seulemen/ sur les intérêts de la religion ou des bonnes mœurs, mais sur les délibérations de la politique. On aperçut bieutéd les elTets de cette action : d'un côté, par une impulsion jtlus terme imprimée à toute radministration, et qui trahissait une autre main que celle du jeune empereur ; de l'autre, par une série de mesures de plus en plus favoral)les à l'Église. Pendant ces trois années, 378 i\ 381, que Théodose employait laborieusement à reconquérir son royaunte, Gratien séjourna presque constamment à Milan, du moins pendant l'hiver, la saison du repos; et dans les documents législatifs assez nombreux qui portent son nom, on leconnait aisément la trace d'une influence à la fois humaine et sévèro, telle que pouvait l'exercer un évêque qui se souvenait d'avoir administré. Ce sont

des dispositions, mêlées de rigueur et de clémence, au sujet de ces corporations privilégiées, seule ressource, mais ressource usuraire et ruineuse de l'existence de l'empire ; c'est une distribution de l'annone dans laquelle l'esprit d'ordre se joint à celui de la charité; ce sont des lois sagement répressives contre le brigandage, ce fruit inévitable de l'anarchie, mais en même temps des précautions d'humanité prises au moment de la répression même. 11 y a moins de dureté dans le commandement, moins de coups de force que dans les lois de Yalentinien, mais aussi on n'y retrouve plus les mêmes alternatives d'impuissance et de faiblesse*.

L'été, Gratien quittait l'Italie pour aller visiter les garnisons de Gaule, et trouvait dans quelques escarmouches contre les Germains l'occasion de remporter de faciles triomphes, et de déployer cette bravoure personnelle qui était sa seule qualité virile. Alors il éprouvait le besoin de témoigner à Dieu sa gratitude par des marques éclatantes. C'était , ou quelque faveur pour l'Kglise, ou, ce qui avait à ses yeux le même caractère, quelque mesure de rigueur contre les ennemis de la foi. On peut suivre, dans les codes, la succession de ces actes de piété émanés de la conscience reconnaissante du jeune empereur. L'énumération seule en est éloquente.

1. Cod. Theod. Chron., 105 et suiv. — Cod. Theod., xiii, t. V, 1. 15, t. IX, 1. 3; VI, t. XXVIII, 1. 1 ; X, t. XX, 1. 10; \ji, t. XVIU, 1. 4.

Milan, 3 août 379. Loi générale contre les hérétiques, modifiant expressément Tédit rendu à Sinnium l'année précédente, et étendant aux sectes qui altèrent par leurs sophismes la notion de Dieu ' la proliibilion de propagande déjà faite à ceux qui réitèrent le baptême et l'annulent ainsi en le renouvelant (les Donatistes).

Aquilée, 5 juillet 379. Exenqilion ou du moins n'duclion du dirysargyre pour les ecclésiasti(|ues -.

Milan, 2i avril 380. Exemption de la nécessité de paraître sur la scène dans les jeux publics pour les lémmes de basse extraction (que leur naissance y condamnait), dès qu'elles ont embrassé la religion chrétienne; u car, dit la loi, le meilleur mode de vivre qu'elles ont embrassé lesaffranchit du lien de leur condition naturelle'.»

Mai 381. Restriction de cette loi : «Les femmes qui s'écartent de la pureté de vie chrétienne ne jouiront plus de cette exemption *. »

Même année, 21 juillet. Mise en liberté des criminels, en l'honneur de la fête de Pâques*.

2 mai 382. Dispositions pénales contre les apostats et ceux qui prêchent l'apostasie. Quiconque aura aban-

1. Opinionem plectilibus Dei profanis imminuunt... Redempta v&nerabili lavacro corpora reparata morte tabificat id aufcrendo quod gcminat. Cad. Theod., xvi, t. 5, 1. 5.

2. Cod. Theod., xiii, t. 1, 1. 11. Nous avons déjà vu ces exemptions accordées aux ecclésiastiques commerçants pour leur subsistance, alimoniœ causa (seconde partie de cette histoire, t. 1, p. 129).

3. Cod. Theod., xv, t. 7, 1. 4. Melior vivendi usas vinculo naturalîs conditioiiis evaluit.

Page 1