‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 31 sur 135 · Théod., V · texte numérisé non relu

Théod., V

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devins sur le moyen de connaître, peut-être de hâter la date de la vacance du trône; curiosité au fond assez naturelle dans un temps où la vie de chacun dépendait du caractère et souvent du caprice d'un souverain. D'autres reçurent la confidence de cette eiuiuête sacrilège, sans y prendre part, mais sans s'empresser de la révéler. Les uns et les autres furent surpris, dénoncés, et personne ne doutait qu'ils ne fussent compris dans le même supplice. Ce fut donc un premier étonnement d'apprendre que Théodose avait mis tout de suite hors de cause les non-révélateurs. « Mais songez donc à la sûreté de votre vie ; c'est le premier des intérêts de l'État, Empereur, » lui dit avec une épouvante affectée un des juges, dont le zèle perdait par cette indulgence, une occasion précieuse de se manifester. « — Non, répondit Théodose, le premier des intérêts de l'État, c'est la bonne renommée du souverain. » Le procès ainsi restreint aux seuls coupables s'instruisit assez vile, et la peine capitale parut cette fois encore seule proportionnée à l'injure qu'une question indiscrète avait fait souffrir à la majesté royale. Les condamnés étaient déjà menés au supplice, et le glaive du bourreau levé sur leurs têtes, lorsqu'un cri parti du palais se répandit rapidement dans la foule : a L'empereur fait grâce! » C'était la grâce en effet qu'un héraut apportait, sousciite non-seulement par Théodose lui-même, mais en traits encore peu lisibles par le jeune Auguste Arcadius, dont sa mère avait tenu la main pour que sa pre-

mière signature fût mise au bas d'un acte de clémence K Trois enfants, deux fils, une fille, semblaient les vivants témoignages de la bénédiction de la Providence descendue sur ce couple digne des anciens justes. Le ilernier, le petit Honorius, était encore suspendu à la mamelle de sa mère. Le charme de cet aimable intérieur était accru par la présence de neveux et de i nièces, que l'empereur avait recueillis après la mort de leurs parents et dont l'une, la jeune Séréna, remarquable par sa bonne grâce et ses dons heureux , était entrée très avant dans son amitié.

La famille se réunissait chaque jour autour d'une lable servie sans luxe, où régnait une honnête gaieté. Une place honorable y était réservée au pieux Arsène, diacre de l'Église romaine, dont Théodose avait fait choix, sur la recommandation du pape Damase luimême, pour lui conlier l'éducation de l'héritier de l'empire. Arsène, par l'austérité de ses mœurs, la distinction de son esprit, la variété de ses connaissances, était digne de ce poste important, et Théodose, dont l'âme était exempte de toute faiblesse paternelle, lui donnais sur son élève une autorité presque sans bornes. « Souvenez-vous, disait-il souvent à Arcadius, que vous serez plus obligé à votre précepteur qu'à moi-même. Vous tenez de moi la naissance et l'empire ; vous apprendrez

1. Thém., Or. 19, de Human. Theod., passim. — Liban., Or. 12, p. 393; Or. 15, p. 410.

2. A. D. 385. — Indictio. xiii. — U. C. 1 1 38. — Arcadius et Bauto, Coss.

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(le lui à être sage et à craindre Dieu : il sera pins voire père que moi. » Il voulait que l'enfant prît sa leoon debout et découvert devant le précepteur assis, et mît de côté, pendant les heures d'étude, tous les insijïnes qui pouvaient lui rappeler son rang. Il ordonnait aussi qu'on lui fît apprendre avec soin les faits de l'histoire ancienne, en lui enseignant à détester les grands qui avaient fait de leur pouvoir un usage cruel et perfide, les Marins et les Sylla. Au milieu de cette éducation si bien dirigée, un jour, sans prévenir, Arsène disparut. Théodose surpris le fit chercher partout avec inquiétude. On ne tarda pas à apprendre qu'il avait fui vers le désert pour embrasser la vie de pénitence, et n'en voulait plus sortir. Il racontait que pendant la nuit une voix répondant à sa prière lui avait fait entendre ces paroles : « Arsène, fuis les hommes; c'est l'unique moyen de te sauver. » Théodose dut céder devant cet appel divin. Des courtisans murmurèrent, il est vrai, tout bas, que le précepteur avait quitté la cour moins pour suivre une vocation religieuse que parce qu'il était découragé d'avance par les difficultés qu'opposaient à ses efforts les vices naissants du jeune prince et les conseils de ses flatteurs. On l'avait averti, ajoutait-on, que sa vie ne serait pas en siireté s'il continuait trop longtemps le métier de censeur importun . Mais Théodosc ignora sans doute ces bruits, dont personne ne dut être pressé de lui faire coiiiidence, et il put continuer à se livrer sans trouble à toutes les espérances et à toutes

les illusions de l'amour paternel. Arsène, du reste, no se repentit jamais de sa résolution car il mourut à quatre-vingt-quinze ans sans avoir quitté le déserta

Le bonheur le plus innocent ne trouve pas longtemps grâce devant l'impitoyable rigueur de la condition humaine. En un clin d'œil, par deux coups de -la mort, toute la félicité du couple royal fut emportée sans retour. La petite princesse Pulehérie disparvit la première. Le cœur brisé de la mère ne put porter longtemps une telle douleur. Envoyée aux eaux en Thrace pour remettre sa santé ébranlée, l'impératrice n'y trouva que l'aggravation de son mal, et le 14 septembre 385 elle rendit l'âme. Son corps fut rapporté à Conslarilinople par une matinée mélancolique d'automne, où le ciel se fondait en une douce pluie, semblant, dit un texte contemporain, mêler ses larmes à celles du peuple désolé.

Au seuil de l'église, l'évêque de Nysse, le frère de Basile, son disciple et l'émule inégal de son éloquence, attendait la dépouille mortelle de la princesse. Il prononça successivement l'éloge de la mère et de l'enfant. Nous .possédons encore ces deux pièces, où l'émotion est voilée, sans pourtant disparaître complètement, sous la grâce étudiée de l'expression: « Vous l'avez connue, dit-il, cette tendre colombe qui était nourrie dans le nid royal et qui essayait déjà ses ailes brillantes : vous

4. Cette anecdote, dont les détails sont plus ou moins antlientiques, est rapportée par Piufin dans la Vie des Pères du désert.

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savez comment elle a pris son vol et s'est dérobée à nos yeux. Ou bien n'était-ce pas plutôt une fleur nouvelle, à peine sortie du bouton, dont une partie seulement brillait déjà, et l'autre allait bientôt paraître au jour? Mais avant qu'elle ait acquis tout son éclat et répandu tout son parfum, ses feuilles sont tombées et elle a été réduite en poudre. Personne ne l'a cueillie, personne ne l'a tressée dans une couronne; la nature a travaillé en vain pour elle... J'ai vu le palmier à feuillage élevé, je veux dire l'empereur dans sa puissance, qui étend sur l'univers ses vertus royales comme de vastes rameaux, et qui surpasse tous les autres arbres; je l'ai vu, succombant à la douleur, s'incliner vers la terre pour pleurer la fleur qu'il avait perdue. Puis j'ai vu se courber aussi la vigne qui enlaçait le palmier... Elle n'est plus, ajoutait l'orateur parlant cette fois de l'impératrice elle-même, cette parure de l'empire, ce miroir de l'amour conjugal, ce sanctuaire de continence et de pudeur; elle n'est plus, cette dignité si aimable et cette douceur si imposante; c'en est fait de cette colonne de l'Église, de cet ornement de nos autels, du trésor de nos pauvres, de l'asile de tous les naufragés et de tous les malheureux... En mourant, Flaccille a donné le dernier indice de sa tendresse pour son époux. Au moment où se rompait leur union corporelle, il fallait bien partager entre eux les plus précieux de leurs biens. Comment a-t-elle fait ce partage ? Ils avaient trois enfants (quels biens plus précieux que ceux-là?) :

elle a laissé auprès du père les fils qui pouvaient soutenir son trône, elle n'a réclamé que sa fille pour sa part. Enfin, dirai-je en terminant le plus grand de ses mérites? La haine de l'idolâtrie est le trait commun de tous ceux qui ont part à la foi ; mais personne n'a ressenti celle haine plus vivement qu'elle, car sous ce nom elle détes(ait aussi l'infidélité des Ariens, tout autant que l'erreur des païens... Et sa piété ne s'égarait pas : car celui qui rend à une créature un culte d'adoration, quand bien même il lui donne le nom de Christ, n'est qu'un adorateur d'idoles. Ayant donc appris qu'il n'y a en Dieu ni changement ni nouveauté, elle adorait cette divinité unique qui est glorifiée dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C'est dans cette foi qu'elle a grandi, vécu; c'est dans cette foi qu'elle a rendu son dernier soupir; c'est par cette foi qu'elle a été conduite dans le sein d'Abraham, près de la fontaine du paradis, dont l'onde ne rafraîchit point les infidèles, à l'ombre de cet arbre de vie qui est planté auprès des eaux vives *. »

L'empire ne tarda pas à connaître, dans une circonstance douloureuse, l'étendue de la perte qu'il venait de faire. Tout se troublant à la fois, comme il arrive trop souvent dans les plus heureuses vies humaines, les

\. s. Grég. Nyss., 0pp., t. III, Or. in funere Pulcheriœ, p. 515; in funere Flaccillœ, p. 527 et 533.— Voir dans Tillemont, Théodose, uoie XXV, la raison de placer à cette date la mort de rimpératrice Flaccille. La chronique alesandrine met le second mariage de ïhéodose en 386.

2. A. D. 380. — Indictio. xiv. — U. C. 1139. — Honorius et Enodius, Coss.

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soucis politiques recommencèrent pour Tiiéodose presque au même moment où fondaient sur lui les chagrins privés. A l'occasion de la dixième année de son règne, qui était aussi lu cinquième du règne nominal de son fils Ârcadius, il dut faire célébrer de grandes fêles fort en contraste avec l'état de son âme. Ce genre,de solennité occasionnait des dépenses considérables, car il élait d'usage de dish'ibuer jusqu'à cinq pièces d'or en guise lie gratification pour chaque soldat. Le trésor public se trouva assez embarrassé pour faire face à ces largesses, parce qu'au même moment il fallait pourvoir, par des renforts de troupes toujours coûteux, à la sécurité de nouveau menacée des rives du Danube. Les (jolhs rcmuaieni, et des symptômes de rébellion se laissaient apercevoir parmi les corps de barbares auxiliaires servant dans l'armée romaine. Deux chefs, Fravilta et Ériulphe, en étaient venus aux mains dans le palais même de Théodose et presque sous ses yeux, l'un voulant entraîner l'autre dans la défection. 11 fallut dissoudre et remplacer ces dangereux alliés: ce fut une nouvelle source de dépenses qui augmenta la gêne du fisc. Théodose, se voyant à court d'argent, crut pouvoir demander aux opulentes cités de l'Asie des subsides extraordinaires pour l'année courante. Dix années d'économie et de paix, dont toutes les fortunes privées avaient dû profiter, devaient faire paraître celte exigence bien modérée. Mais il n'est pas rare que l'ingratitude des peuples refuse aux demandes légitimes des bons

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gouvornetnenls la docilité qu'obtiennent sans peine les caprices de leurs oppresseurs. Les grandes villes d'Orient, d'humeur impatiente et frivole, étaient toujours prèles à entrer en ébuililion quand la pression salutaire de la crainte cessait de peser sur elles. Alexandrie fut la première à s'émouvoir et à protester contre la surtaxe. Il y eut des rassemblements dans les lieux publics, aux portes des églises et des théâtres; des propos Irès-Aiolents furent tenus contre les magistrats et contre l'empereur lui-même. « Si on nous traite ainsi, disaiiMit tout haut les mécontents, le remède est bien simple. 11 y a eu Occident un homme qui a bien su se débarrasser d'un maître gênant et se mettre à sa place : nous appellerons >laxime, et tout sera dit. » Cynégius, averti n temps, fit quelques arrestations et quelques exempl(\-, exigea sur-le-champ le payement de la contribution, ot tout rentia dans l'ordre '.

A Aniioche, le mécontentement prit, dès le premier jour, un aspect à la fois plus général et plus sombre.

\. Liban., Or. 12, p. 391, 21, p. 525, 52(i. Tîllemont fait reniar([ucT que l'an née 387, t\ laquelle tous les chronologistes rapportent cette émeute, était la neuvième et non la dixième du règne de Théodose. Il suppose que Théodose avança sa fête pour la faire coïncider avec celle de la cinquième année d'Arcadius, et éviter ainsi de coûteuses répétitions. Les mouvements militaires qui précédèrent Timpositiou du nouveau tribut sont rapportés par Zosime, iv, 39 et 40, avec des détails invraisemblables, empreints de sa malveillance ordinaire pour Théodoso, et que Gibbon a acceptés cette fois trop facilement. Il place à ce moment l'établissement de plusieurs tribus de Goths sur le territoire romain, qu'il faut rapportera une date antérieure, au moment xle la pacification qui suivit la bataille d'Andrinople.

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Cetle capitale de l'Asie Mineure avait contre Tliéodose un grief secret : il ne l'habitait pas, il ne l'avait pas même visitée. Comblée par Julien, llattée par Yalens, accoutumée sous ces deux règnes à toutes les douceurs qui accompagnaient la présence du souverain, Autioche se plaignait d'être délaissée. Yainement, pour adoucir son mécontentement, Théodose avait-il fait construire un palais magnifique qui semblait attendre sa venue : on ne lui pardonnait pas de le laisser vide. Antioche renfer- ' mait d'ailleurs dans son sein une source conliime de ^, désordres: c'était la présence simultanée de deux évêques, qui nuisait également à l'autorité de chacun d'eux. Comme leur différend , purement personnel , ne touchait à aucune question de foi, bien des tidèles se croyaient permis de passer indilîéremment de l'un à l'autre dès qu'ils y trouvaient le moindre avantage ou seulement l'espoir d'une liberté de mœurs plus grande. Les femmes surtout usaient volontiers de celte facilité, au grand dommage de la paix des familles. D'autres, par un excès contraire, s'attachant passionnément à l'évêque de leur choix, se livraient contre le parti opposé a des violences de langage et même de conduite qui ne causaient pas moins de trouble ^

Dans une ville ainsi agitée, tout incident nouveau

1. s. Jean Clirys., in Ep. ad Eph. hom., éd. Gaume, t. X, p. 100 «t suiv.; de Anathemate, t. I, p. 849.

2, A. D. 387. — Indictio. xv. — U. C. 1140. — Valentinianiis. ii, et Eutropius, Coss.

devenait aisément un sujet de préoccupation passionnée; à plus forte raison devait-il en être ainsi d'une ' mesure qui touchait chacun dans ses intérêts. Aussi à peine le bruit du nouvel impôt fut-il répandu que la perturbation fut générale. L'idée d'avoir un sacrifice à supporter, uniquement pour gratifier des soldats, était surtout ce qui révoltait les bourgeois. Le 26 lévrier, jour où l'édit dut être publié, dès que le héraut sortit pour en donner lecture sur la place, des groupes menaçants se formèrent dans lesquels on remarquait les premiers de la ville, des sénateurs, des matrones de distinction, des fonctionnaires même et des militaires émérites. Un silence sinistre, cent fois plus redoutable que tous les murmures, succéda à la proclamation. La foule se porta autour du prétoire où siégeait le gouverneur, sombre, muette, indignée. De temps à autre seulement, des femmes élevaient la voix, s'écriant tout en pleurs que leur ruine était résolue et que, puisque l'empereur les abandonnait. Dieu seul désormais pouvait venir à leur secours. Le gouverneur les écoutait sans répondre, inquiet de l'émotion qu'il lisait sur les visages, mais n'osant sévir contre une multitude en larmes et désarmée ^

Enfin une petite bande, plus exaltée que les autres, se détacha de la masse en criant qu'il fallait aller chercher l'évêque de l'empereur, Flavien, pour le contraindre à

\. Liban., Or. 12., p. 39i, 393; 21, p. 52G. — S. Jean Chrys., aripopuhim Antiochenum, Or. v, t. II, p. 7i. — Soz.,vii, 23. — Zos.,iv, 41.

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intercéder en faveur du peuple. Probablemenl il y avait quelque raillerie dans celle proposition, et c'étaient des amis de Paulin qui n'étaient pas fâchés de faire peser sur l'évêque protégé par l'empereur une part de l'odieux des mesures venues de Coiistanlinople. (Juoi qu'il en soit, Flavien, absent à dessein ou par hasard, ne fut pas trouvé dans son palais, et les mécontents revinrent au prétoire, criant que puisque personne ne voulait leur venir en aide, il fallait se faire justice soimême. Pour commencer ils se précipitèrent dans une maison de bains publics qui était voisine, où ils eurent en un clin d'œil tout mis en pièces.

Un premier acte de violence enivre aisément toute une multitude. Des thermes dévastés les furieux retournèrent, celte fois avec des intentions menaçantes, vers la salle même où siégeait encore le gouverneur. Ils eurent quelque peine à y pénétrer, car les gardes défendirent la balustrade qui fermait l'estrade du tribunal, et laissèrent ainsi au magistrat le temps de se dérober par une porte de derrière. Quand le sanctuaire de la justice fut enlin envahi, il était vide, et la foule irritée ne trouva en face d'elle que les statues de la famille

impériale, placées, suivant l'usage, au-dessus du siège du juge.

Les plus résolus hésitaient à porter la main sur ces

objets sacrés; mais une pierre fut lancée par quelques

enfants qui avaient suivi le mouvement en s'amusant

du bruit, comme c'est l'ordinaire de leur âge, et ne

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Foiipconnant pas la grandeur du crime de lèse-majesté. L'exemple une fois donné fut prom[>tenient suivi : les statues frappées au visage, abattues, niulilées, ne i>résentèrent bientôt plus qu'un informe débris. On les traîna dans les rues en accablant d'outrages les modèles en même temps que les portrails. L'imaire équestre du père de l'emperfiir, le comte Théodose, fut en particulier l'objet d'indignes violences. « Défends-loi, grand cavalier! » disaient de grossiers plaisants en Ja perçant de part en part. Jusqu'aux nobles traits de Flaccille ellemême ne furent point épargnés, malgré le voile de deuil et l'auréole do sainteté qui eussent dû défendre son souvenir.

Encouragée par l'impunité, la sédition allait se porter aux dernières extrémités : déjà on apportait des torcbcs et le teu était mis à l'un des principaux édifices de la ville (juand le gouverneur, qui n'avait quitté la place que pour aller chercher du secours, reparut à la tête d'une rompagnie d'archers. A la vue de la force armé(% la colère, par un mouvement soudain, fit place à la peur. La comi)agnie avait à peine été rangée eu bataille et commençait à ajuster ses aimes, que la fuite devint générale. Avant midi, chacun était rentré précipitamment au logis; les rues et les places étaient vides, et un calme de mort régnait déjà dans la cité. Le trouble n'avait pas duré plus de trois heures ^

i. Liban., Or. 12, p. 395; 21, p. 527; 13, p. 40G-}07. — Tliéod., v, ?0.— Soz., vil, 23. — Zos., IV, 41,

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A mesure que la réflexion rentrait dans les esprits l'épouvante s'accrut. Qu'allait dire, qu'allait faire l'empereur? On savait qu'il était humain, peu susceptible de ressentiment pour ses injures personnelles. Mais la mémoire révérée de son père livrée à la risée publique, mais l'image chérie de Flaccille traînée dans la boue! la plaie toute vive encore de son cœur déchiré ainsi par des mains brutales! puis la race impériale tout entière compromise par l'outrage fait aux héritiers du trône : tous ces crimes semblaient irrémissibles, et d'autant plus dignes de châtiment que la bonté connue du souverain y avail fourni moins de prétextes. Le gouverneur lui-même, les magistrats, étaient livrés aux plus cruelles angoisses, tour à tour inquiets d'être taxés de faiblesse s'ils ne sévissaient pas, et saisis de pitié à la pensée des maux qui allaient fondre sur la malheureuse cité, maintenant prosternée à leurs pieds. Moins par esprit de vengeance que pour se justifier eux-mêmes de toute connivence, peut-être aussi dans l'espoir de tempérer la sévérité de l'empereur en la devançant, ils ordonnèrent sur-le-champ de nombreux supplices, qui ne tombèrent pas toujours, dit-on, sur les vrais coupables. Les plaisanteries indécentes des enfants furent punies comme la rébellion des jtères ; mais la consternation était telle que les mères livraient leurs fils aux bourreaux sans murmurer, et les suivaient de loin du regard, n'osant pas s'approcher

du lieu de l'exéculion, ni recevoir leur dernier soipir*. Un seul espoir restait : trouver un interccsseui auprès de l'empereur. Mais quel pouvait-il être? Encore si Flaccille eût été vivante! assurément elle eûtdenandé elle-même la grâce de ses olTenseurs; mais sa voix n'était plus là pour implorer la pitié, tandis que c'était sa mémoire au contraire qui appelait la vengeance. Le sénat de la ville se réunit pourtant et résolut d'envoyer une députation suppliante à Constantinople. Mais quand il s'agit d'en désigner les membres, personne ne voulut se charger de la mission : chacun se sentait coupable et craignait d'affronter les premiers regards de l'empereur. Libanius, cette fois encore, prétend qu'il s'offrit à partir, et même qu'il s'acquitta jusqu'au bout de la lâche d'ambassadeur; mais c'est toujours en tête d'une harangue qu'il s'attribue ce beau trait, dont il ne parle pas dans le récit de sa vie et dont aucun historien ne lui fait honneur; et l'on sait que, dans les pièces de rhétorique, les fictions étaient permises et faisaient même partie des conditions de ce genre de littérature. Ce n'était point lui d'ailleurs, assez mal en cour, ayant toujours à la bouche le nom de son cher Julien, et suspect de faire partie d'un groupe de mécontents, qui pouvait parler efficacement. Un autre nom, déjà prononcé, revint sur toutes les lèvres : Flavien, ironiquement invoqué au début de la sédition, fut cette

i. Liban., Théod., loc. cit. — S. Jean Chrys., ad pop. Antioch. Or. m, p, 55.

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fois supplié avec larmes par la population pénitente de pTcndre en main sa défense. Il était déjà âgé, la saison était rigoureuse, une sœur unique qu'il cliérissait était atteinte d'une maladie grave. Malgré tant de bonnes raisons pour se dispenser d'une commission i^énible, le digne évêque consentit pourtant à s'en charger. Sans perdre le temps en préparatifs, il se mit en route dans les jours qui précédaient le commencement du carême. Il espérait encore rejoindre en chemin le messager même qui portail les tristes nouvelles à Théodose, et qu'un encombrement de neige arrêtait au pied du Tau rus*.

De cruels jours d'attente sui^^rent, pendant lesquels l'imagination ébranlée du peuple demeura en proie aux plus étranges aberrations. Chaque malin quelque nouvelle terrible circulait dans la ville : l'empereur arrivait lui-même en armes pour mettre tout au pillage; tous les sénateui's allaient avoir leurs biens conlisqués. La nuit on croyait voir d'efifrayanles visions se promener à travers les rues désertes. Des familles entières qailtaient leurs demeures, emportant leur argent, leurs hardes, leurs meubles, pour se réfugier dans les grottes > des montagnes voisines. Plus de jeux, plus de chants, plus de rires dans cette cilé voluptueuse, naguère passionnée pour les plaisirs. Une pensée de mort pesait sur

1. Liban., Or. -12, p. 3^0. — S. Jean Clirys., ad. pop. Antioch. Or. m, p. 41; Or. vi, p. 88.— Zosime, iv, 41, est le seul historien qui ait pris au sérieux le prétendu voyage de Lii:>anius.

toutes les tètes, et tandis que les comédiens du cirque s'arrêtaient d'eux-mêmes, lassés de figurer devant des bancs déserfs, l'église était encombrée à toute heure de dénilenls qui accouraient tout éperdus régler leurs comptes avec une éternité menaçante*.

Bien que veuve de son évêque, la maison de Dieu offrait encore la seule consolation qui pût verser un peu de pxTix dans les ôn>es. A la place de Flavien. au pied de l'autel se tenait un homme jeune encore, mais d'une renommée déjà grande, dont le regard plein de feu et d'autorité snflisait presque seul pour relever les courages. C'était le prêtre Jean, attaché depuis peu à la mélroiiole d'Antioche, mais a qui il n'avait pas fallu longtemps pour gagner la confiance de son évêque et l'admiration passionnée de ses concitoyens. Son histoire était celle de Basile, de Grégoire, de tous les grands chrétiens de cet âge. Né dans une famille chrétienne, mais instruit dans les lettres profanes en même temps que dans les Écritures, il avait connu toutes les séductions de celte génération partagée : celles de la gloire comme celles de la foi, l'entraînement de la carrière littéraire comme l'attrait de la vie ascétique. Il avait passé d'abord plusieurs années au barreau, ravissant Libanius par sa composition habile et sa rhétorique solidement nourrie, mais surtout par une abondance impétueuse et réglée qui coulait avec la majesté d'un

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