Liban. — S. J^'an Glirys., loc. Cit
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grand fleuve. Puis, s'arrachant tout d'un coup à ces vanités, il avait été cacher ses remords pendant de longues veilles dans la solitude. Sa mère Anlhuse, pieuse veuve dont il était l'unique enfant, avait du combattre tour à tour ces emportements contraires : tantôt rappelant à l'humilité évangélique son orgueil enivré par de précoces succès, tantôt le suppliant de ne pas la priver de son seul bien en quittant le monde avant elle. Cette incertitude venait enfin d'être fixée par le choix de Flavien, qui, en conférant la prêtrise au jeune orateur, l'avait chargé spécialement de le remplacer dans le ministère de la prédication. Depuis un an déjà Jean atliiaitla foule chaque dimanche dans la grande église; chéri des âmes pieuses, il partageait avec les rhéleurs en renom ou les acteurs à la mode les honneurs d'une popularité bruyante. De tous les coins de la grande
cité on accourait pour entendre celui que la renommée appelait déjà la Bouche d'or (Chrysostome) *.
Ce n'était pas cependant une prédication molle et flatteuse que la sienne. « Jean, dit au contraire un historien, poussait le zèle de la vertu jusqu'à l'àpreté, et, au rapport de ceux qui l'ont connu dès son jeune âge, il avait dans le caractère plus d'ardeur que de mesure... 11 usait à l'égard de tous d'une extrême liberté de langage, et en enseignant il ne songeait qu'à corri-
1. Soc, VI, 3. — Soz., VIII, 2. — Palladius, Dial. de vita Chrysostomi, dans les œuvres du saint, t. XIII, p. 19 et suiv.Voir aussi dans ce même volume la vie du saint par l'éditeur bénédictin, pp. 115 à 120,
ger les mœurs de ses auditeurs. Aussi ceux qui le rencontraient sans le connaître se plaignaient-ils souvent de son arrogance. » En effet, ses sermons n'étaient guère qu'une "suite de satires et de réprimandes tombant comme des traits enflammés sur tous les points faibles ou sensibles de la grande cité : jeux du cirque, luxe de la table ou des équipages, molle somptuosité des appartements, éclat fardé des femmes, toilette efféminée des hommes, frivolité des conversations, Jean dépeignait tout, dénonçait tout, gourmandait tout, en termes d'une sévérité biblique, mais en même temps d'une telle perfection, d'une élégance si attique et d'un tel éclat, qu'il arrachait des cris d'admiration à ceux mêmes qui pouvaient le mieux se reconnaître dans ses portraits. Lui-même s'impatientait de ces vains compliments, que n'accompagnait habituellement aucune envie sérieuse de profiter de ses conseils. Parfois, pour y couper court, il s'écriait qu'il eût fait plus de cas d'une larme de pénitence que de tout le bruit de ces acclamations, fugitives comme l'air qu'elles ébranlaient.
Mais cette fois ce n'étaient pas des amateurs à la recherche d'un plaisir littéraire, ou des critiques faisant preuve de goût, que Jean tenait réunis au pied de sa chaire : c'étaient bien des pécheurs contrits, pénétrés de terreur jusqu'à la moelle des os, implorant, à mains jointes, un rayon de miséricorde ou d'espérance. Jean n'avait garde de négliger une telle occasion de tourner
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au bien des âmes et à l'honneur du roi du ciel réinotion causée par la vengeance menaçante d'un maitre humain. On entrait dans la saison du carême, où les prédications devenaient fréquentes, et il avait même déjà commencé une série d'insti'uctions. La première avait porté sur l'ivrognerie, et les suivantes devaient passer en 'revue les pr'ncipaux vices. Il n'abandonna pas son plan; mais ce fut sur les incidents mêm"es du jour, éloquemment dépeints, qu'il appuya la pressante autorité de ses exhortations. Il prêcha vingt-deux jours de suite, passant à tout moment, par des transitions toujours naturelles, bien que toujours imprévues, de la démonstration des éternelles vérités morales à la peinture des impressions mobiles, des alternatives de crainte et d'espérance qui agitaient la cité et dont le frémissement retentissait jusque dans le sanctuaire. Rien, dans les fastes de la tribune antique, n'avait ressemblé à cette éloquence tenant à la fois du sermon et de la harangue populaire, tour à tour descendant du ciel avec la majesté d'un oracle, ou ébranlée par le souffle d'une émotion patriotique.
Le premier jour ce ne fut guère qu'un gémissement; car la foule, trop abattue pour écouter un cou: eil, avait avant tout soif de compassion. « Que dire? s'écrin Jean, de quoi parler? C'est ici le temps des larmes et non des paroles, des prières, non des discours, tant notre crime est grand, notre plaie profonde, au-dessus de tout remède humain... Laissez-moi parler cepen-
dant pour pleurer le malheur présent. Je me suis tu sept jours, comme les amis de Job : accordez-moi enfin d'ouvrir la bouche... Rien n'était plus heureux que notre cité, rien n'est aujourd'hui plus horrible à voir. De même que les abeilles entourent ^a ruche en bourdonnant, ainsi nos citoyens se pressaient chaque jour sur le forum, et chacun félicitait Anliodie de la multitude de ses enfants : aujourd'hui la ruche est déserte, et, comme la fumée chasse les abeilles, notre essaim, à nous, c'est la peur qui l'a dissipé... iNul ne visite plus la place publique : chacun reste enfermé dans sa demeure. Connue des assiégés n'osent franchir l'enceinte de leurs murailles, nul de nous n'ose franchir le seuil de sa propre maison : ciiacun craint de rencontrer quelqu'un de ces chasseurs au guet, qui saisissent les innocents comme les coupables, et les entraînent indislinctonu'nl devant le tribunal. Les hommes libres demeurent enchaînés comme leurs esclaves, n'ouvrant la bouche que pour demander qui vient d'être pris, qui vient d'être emmené, qui vient d'être puni... Si quelqu'un ose se risquer au dehors, il est comme repoussé au logis par le triste aspect qui s'offre à ses regards : à peine un ou deux malheureux se traînent la tête basse là où des flots de peuple se pressaient hier ^ »
Le lendemain Flavien vient de partir : une lueur d'espérance a traversé les âmes, les regards baissés se