S. Jean Clirys., ad. pop. Antioch. Or. ir, p. ^i-'IG
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relèvent ; le moment est venu de les diriger vers le ciel : « Quand je regarde, dit l'orateur, du côté de celle stalle vide maintenant et privée du maîlre qui nous instruisait, je sens de la joie et des larmes ; je pleure de ne pas voir ici notre père; je me réjouis qu'il soit parti pour nous sauver, et détourner de ce peuple la colère de l'empereur. C'est votre honneur, à vous, d'avoir mérité un tel père : c'est sa couronne, à lui, de se montrer si tendre pour ses enfants et de vérifier ainsi la parole du Christ : Le bon pasteur donne sa vie pour ses troupeaux... Ayons donc bon espoir; Dieu ne méprisera pas le zèle de son serviteur, et ne permettra pas qu'il revienne sans avoir rien obtenu. Je sais d'avance que son regard fera tomber la colère du pieux empereur; car ce ne sont pas seulement les paroles des saints qui touchent, leur visage même respire la grâce de l'esprit divin... L'empereur est humain, l'évoque est fidèle : ayons bon espoir. Mais plus encore qu'à l'humanité du souverain et à la fidélité du pasteur, fions-nous à la miséricorde de Dieu; car c'est lui qui se tiendra entre le prêtre suppliant et le maître à qui la supplication s'adresse, attendrissant le cœur de l'un, dirigeant la parole de l'autre. De toutes les cités, la nôtre est la plus chère au Christ, qui n'oublie ni les vertus de vos ancêtres, ni les vôtres. De même que Pierre est le premier des apôtres qui ait prêché le Christ, votre cité est la première qui ait mis sur son front, comme une couronne, le nom de chrétienne. Si
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dans une ville où se trouveraient dix justes Dieu a promis de sauver tous les habitants, ici , où ce n'est pas dix, ni vingt, ni deux fois autant qu'on en pourrait trouver, mais bien davantage, qui adorent Dieu de loul leur cœur, comment n'aurait-on pas confiance, comment ne pas espérer notre salut commun?... Supplions-le donc, ce Dieu; envoyons-lui, nous aussi, nos députations : pendant que notre père va en ambassade auprès de l'empereur, allons nous-mêmes par nos prières en ambassade auprès du roi des cieux. Nous n'avons ni mer à traverser, ni long voyage à entreprendre : venons tous à l'église, et il se rendra à nos prières; car Dieu n'est pas comme les hommes qui s'ennuient et s'impatientent quand nous les importunons de nos affaires : ce n'est pas lorsque nous venons à lui, c'est quand nous l'évitons qu'il s'irrite *. »
Les jours se passent; l'affluence ne diminue pas. Au contraire, aux accents de cette voix, seule confiante dans l'effroi général, seule retentissante au milieu du silence et des sanglots de tout un peuple, c'est la ville entière qui s'ébranle et qui vient se serrer autour du sanctuaire, comme si là du moins, sous cette aile protectrice, aucun péril ne pouvait l'atteindre. Maître alors de cet immense auditoire qu'il tient suspendu à ses lèvres, Jean rouvre tranquillement l'Évangile et reprend à la suite ses instructions morales. Huit sermons se
i. s. Jean Chrys., ad. pop. Antioch. Or. m, passim.
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succèdent, traitant du blasphème, du jurement, du jeûne, de la tempérance, avec des développements aussi raisonnes, aussi étendus, aussi paisiblement déduits que si nul ennemi n'était aux portes. De loin en loin cependant, un mol qui perce, un trait qui échappe, viennent rappeler que l'oiateur n'a pas cessé un instant de sentir ce qu'on pensiï et ce qu'on souffre autour de lui : « Voulez-vous que je vous dise, s'écrie-t-il, pourquoi vous crni<înoz tant la mort? c'est que vous ne craignez pas l'enfer. Vous ne pensez pas à l'éternité de ces supplices intolérables, sans quoi ce serait le péché et non la mort que vous craindriez. Si la crainte du vrai mal eût rempli votre âme, nulle autre n'y pourrait pénétrer; jugez-en par ce qui vient de vous arriver. Quand l'ordre de l'empereur vous eut imposé celte taxe que vous trouviez insupportable, tous s'émurent, tous s'indignaient; vous disiez : « Ce n'est plus une vie « que la nôtre; notre ville est perdue, personne n'y « pourra sulfire... » Mais lorsqu'à élé accompli le méfait que vous savez: lorsque des hommes détestables, foulant aux pieds les lois, eurent brisé les statues de l'empereur et vous eurent mis tous en péril de la vie, ce n'est plus la perte de votre argent qui vous a touchés, et je vous entends dire les uns aux autres : « Que « l'empereur nous prenne tout notre bien, pourvu qu'il « nous laisse nos membres, même dépouillés. » Ainsi, avant que vous eussiez craint la mort, vous pensiez à Ja perle de vos biens; depuis (^ue la mort vous est appa-
rue vous ne songez plus à la ruine, car de deux douleurs la plus forte éleinl la plus faible. Si donc vous craigniez le supplice à venir, aucune aulre crainte ne vous troublerait ^ »
Pendant que ces mâles entretiens se poursuivaient à Anlioche, la nouvelle de la sédition, lentement portée, Unissait par arriver à Constantinople. Les elforts de Flavien pour rejoindre les courriers furent vains, et Théodose reçut le coup sans préparation. Au premier moment il ne put en croire ses oreilles, et resta, muet de surprise encore plus que d'irritation. Puis, à mesure que Jes faits lui étaient racontés avec leurs détails répugnants, des exclamations entrecoupées, au travers desquelles on distinguait confusément les noms chéris de son père et de Flaccille, s'échappèrent de ses lèvres pâles de colère. La nature honnête et impétueuse du vieux soldat et de l'Espagnol était soulevée, toutes ses olTeclions blessées au vif, toutes ses idées de subordination et de discipline révoltées. Le calme et le bon sens qui faisaient le fond habituel de son caractère l'abandonnaient : il était jeté hors de son assiette. Pendant plusieurs jours, les plus sinistres pensées de vengeance roulèrent dans son esprit, et se trahirent par des imprécations et de terribles menaces. Enfin on sut qu'il s'élait décidé à faire partir pour Anlioche deux généraux de sa maison, connus pour êti-e fort avant dans
i. s. Jean Chrys., ad. pop. Antioch. Or. v, p. 74.
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son amitié, Hellébichus et Césaire, avec un renfort con-
sidéra])le de troupes, en leur recommandant de faire diligence et en les chargeant d'instructions dont la .nature resta ignorée. Chacun supposa naturellement qu'elles contenaient les résolutions les plus rigoureuses. Les généraux partirent, rencontrèrent en route l'évèque qui continuait tristement son voyage, et à qui ils ne donnèrent aucune explication rassurante ^
Le bruit de leur venue se répandit dans Antioche au moment oi^i, sous l'influence de la forte parole de Chrvpostome, la ville reprenait courage et s'efforçait de mériter, par des mortifications et des jeûnes, la protection divine que le saint orateur lui avait promise. Cette fois tout parut perdu, et le désespoir, accru encore par le désappointement, fut au comble. La foule rassemblée dans l'église se mit à pousser de tels gémissements, que le préfet épouvanté accourut au bruit et crut devoir assurer, sans en rien savoir, que les ordres de l'empereur n'étaient pas si cruels qu'on le disait. Ce magistrat était païen, et sa présence seule dans le lieu saint était une profanation. Jean l'écoutait en frémissant. Il le laissa achever cependant; mais dès qu'il fut sorti, se levant à son tour : a Je ne blâme point, dit-il d'un ton sévère, le gouverneur d'être entré ici, sachant votre trouble, pour vous consoler et vous rendre un peu d'espoir; mais je suis couvert de honle pour vous
1. Sôz., vil, 23. — Théod., v, 20. — Liban., Or. 13, p. 40G-407. — Zos., IV, 41. — S. Jean Chry? ., ad pop. Antioch., Or. xxi, p. 25 i.
de ce qu'après tant de discours que je vous ai tenus, vous avez encore besoin qu'on vous console. J'ai souhaité que la terre s'ouvrît pour m'engloutir, quand je l'ai entendu vous parler, et tantôt essayer de vous rassurer, tantôt vous reprocher votre absurde timidité. Fallait-il qu'un infidèle vous fît la leçon? et n'est-ce pas à vous à servir de maîtres aux inlidèles?... De quels yeux regarderons-nous les païens? de quel air oseronsnous leur parler, quand ils nous auront vus plus timides que des lièvres? Et que pouvons-nous l'aire? ditesvous : nous sommes hommes. Et voilà justement pourquoi il ne faut pas vous troubler, car vous êtes des hommes et non des bêles sans raison. Les bêtes s'épouvantent au moindre bruit, parce qu'elles n'ont pas de raison pour combattre la crainte. Mais vous, doués de raison et de prudence, pourquoi imitez-vous leur lâcheté? Des soldats arrivent, vous a-t-on dit. Eh biei ! n'ayez pas peur; fléchissez le genou, et priez ^ »
Le lendemain les généraux firent leur entrée au milieu d'une multitude tout en larmes, qui tournait vers eux des regards suppliants. Des amis personnels d'un souverain tel que Théodose ne pouvaient être choisis parmi ces aveugles et impitoyables serviteurs dont les cours regorgent : ceux-cr étaient, au contraire, des hommes intelligents et humains, bons chrétiens l'un et l'autre, et qui comptaient à Antioche beaucoup d'amis.
i. s. Jean Chrys., ad pop. Antioch., Or. xvi, p. 189.
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Ils traversèrent la ville, le cœur serré, et entrèi'ont sans ouvrir la bouche dans les appartements qu'on leur avait préparas. Pendant le souper, HeMébichus, s'entretenant avec son collègue, se mit presque à pleurer en pensant au changement que la brillante Antioche avait subi depuis sa dernière visite. Cependant leurs instructions étaient positives, et il fallait les mettre à exécution *.
Ces instructions, à vrai dire, vu les habitudes do l'empire et la grandeur du méfait, n'avaient rien d'exorbitant. Il ne s'agissait point, comme on l'avait dit, de mettre le feu à un quartier de la ville, ni de la livrer au. pillage des soldats. Antioche était seulement déclarée déchue de sa qualité de métropole, qui était transférée à une cité voisine, Laodicée. Tous les bains, cirques, lieux de divertissements quelconques, devaient être fermés pour un temps indéfini. La disposition la plus rigoureuse était celle qui prescrivait de reviser tous les procès déjà faits par le gouverneur, de mettre en cause tous ceux qu'il avait épargnés, et de sévir sur.tout sans pitié conlue les personnages de distinction qui avaient donné l'exempte de l'indiscipline. Une liste ^ considérable d'accusés qui se croyaient hors d'atï\jire fut donc publiée, et la citation devant les nouveaux juges eut lieu pour le jour suivant.
Ce fut une lugubre cérémonie ; car c'étaient les premiers de la ville qui comparaissaient, et malgré la
1. Liban., Or. 21, in HeUebichum, p. 530. — S. Grég. INaz., Ep.
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liatience, la douceur, le désir manifeste d'indulgence dont firent preuve les commissaires, les faits ne souffraient guère de contestation, et la sentence qui allait suivre était évidente pour tout le monde. Les femmes, les filles des accusés, se tenaient à la porte du prétoire, dépouillées de leurs riches vêtements, cotiiverles de cendres, dans l'attitude de la supplication et du désespoir. « C'était, dit Clirysostome, le spectacle même du dernier jugement, et je me disais : Si maintenant ni mère, ni sœur, ni père, ni aucun homme, quelque innocent qu'il puisse être, ne peut enlever les coupables aux hommes qui les jugent, qui est-ce qui pourra nous assisterai] tribunal du Christ? qui est-ce qui élèvera la voix eu notre faveur? qui est-ce qui obtiendra grâce pour nous*? ))
Elïectivement, les accusés étaient seuls devant le tribunal, n'ayant pas même trouvé un avocat pour prendre leur cause, soit que la procédure militaire ne leur assurât pas ce genre d'auxiliaire, soit plutôt, comme l'affirme Chrysostome, que tous les orateurs do profession, dont la plupart étaient païen's, se fussent dérobés à ce périlleux devoir. L'honnête Libanius fut
1. Liban., Or. 51, p. 530 et suiv. — S. Jean Chrys., ad pop. Antioch., Or. XIII, p^ 159. Il y a quelque difficulté à mettre en ordre les divers discours prononcés par S. Jean Chrysostome dans cette longue station quadragésimale. La suite adoptée par les éditeurs ne paraît pas conforme aux faits tels qu'ils sont rapportés par les liistoriens. Nous avons pris la libeité d« placer les citations dans l'ordre qui nous a paru le plus naturel.
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le seul qui osât paraître. Vers le soir il se montra timidement derrière l'estrade du barreau, essayante! craignant à la fois d'être vu des juges, dont il était bien connu. Césaire l'aperçut, lui fit signe de s'avancer, le fit asseoir à côté de lui en lui disant tout bas d'avoir confiance et qu'on tâcherait de ne point verser trop de sang. Libanius le remercia avec effusion et lui promit, s'il tenait parole, de l'immortaliser par quelque discours à sa louange '.
Le second jour, qui devait être celui du prononcé de la sentence, pendant que la foule triste et morne stationnait autour du prétoire, on vil tout à coup déboucher par une des rues avoisinantes une nuée d'hommes qui chantaient des cantiques. C'étaient les solitaires des montagnes voisines qui sortaient de leurs retraites pour venir assister les mourants ou fléchir les bourreaux. Leurs visages, dérobés aux regards pendant tant d'années, n'étaient reconnus de personne ; mais leurs noms, qu'environnait une auréole de renommée, circulèrent bientôt dans les groupes et y firent passer un frémissement. « Ce fut, dit Chrysostome, comme une apparition d'anges. On se précipitait à leurs pieds pour les baiser et toucher le bout de leur robe. » Les saints hommes, f.e faisant faire place, se placèrent sur le passage des commissaires. Les officiers de garde voulaient les en éloigner : « Non, dirent-ils, nous resterons jusqu'à ce
1. s. Jean Chrys., ad pop. Antioch., Or. xvii, p. 203, 204. ~ Liban., Or. 20, p. 517.
qu'on nous accorde la grâce de ces malheureux, ou du moins la permission d'aller supplier l'empereur. Nous connaissons l'empereur : il est humain ; le crime est grand ; mais sa bonté est plus grande encore. Il nous écoutera*. »
Les commissaires parurent bientôt, à cheval, entourés d'une nombreuse escorte. Une pauvre femme, la mère de l'un des accusés, les suivait, les cheveux épars, poussant des cris lamentables, et se pendant à la bride des chevaux, quelque effort qu'on fît pour l'en arracher. C'était un spectacle déchirant, qui perçait l'âme des juges eux-mêmes. Comme ils se détournaient pour cacher leur émotion, leurs yeux tombèrent sur le groupe que formaient les solitaires rassemblés, et au même moment s'en détacha un petit vieillard vêtu de haillons, qui saisit le cheval d'un des généraux par la bride et commanda avec autorité, au cavalier, de s'arrêter et de descendre, a Qui est cet insensé? » demandèrent ensemble Hellébichus et Césaire. On leur nomma Macédonius, surnommé Crithophage ou mangeur d'orge, parce qu'il ne se nourrissait que de cet aliment. C'était un des habitants les plus célèbres du désert. A ce nom, les deux généraux, saisis de respect, se précipitèrent à bas de leurs chevaux et, se mettant à genoux devant le vieillard, implorèrent sa bénédiction : « Mes amis, leur dit alors le solitaire, allez dire
1. s. Jean Chrys., ad pop. Anttoch., Or. xvii, p. 204, 205. — Thôod., V, 20.
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i^oci do ma part à l'empereur : Tu es liomme, el noit pas seulement souverain. Pense donc à la nature autant (,u'à ton ranu. Les hommes à qui tu commandes sont de même condition qne toi, et toute nature humaine a été faite à l'image et ressemblance de Dieu. Ne condamne donc pas à d'affreux supplices l'image divine, car qui offense l'image offense l'ailiste qui l'a formée. Songe que ce qui t'irrile toi-même,, c'est l'injure faite à une statue d'airain. xMais combien une image vivanle cl animée ditïère-t-ellc d'une image sans vie! Songe aussi qu'à la place d'une statue détruite bien d'autres peuvent élre fabriquées, mais d'un homme mort tu ne pourras rétablir même un seul cheveu *. »
Tout émus de ces graves paroles, qui répondaient d'ailleurs à leurs sentiments intimes, les deux généraux entrèrent au tribunal et se mirent sur-le-champ en délibération. On connut bientôt leur décision. Les principaux accusés furent déclarés coupables, mais il fut décidé en même temps qu'on surseoirait à l'exécution, pour laisser à la miséricorde de l'empereur le temps d'intervenir. Dans l'intervalle, les prisonniers durent rester chargés de chaînes, leurs biens sous le séquestre^ y compris leurs maisons d'habitation, dont leurs familles reçurent ordre de sortir. Tout paraissait doux après les craintes du matin. Hellébichus et Césaire furent donc couverts d'acclamations et de bénédictions