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plaindre d'être mal nourris, mal couchés dans la prison, et d'y manquer de leurs aises accoutumées. Hellébichus, en possession du rescrit impérial, en donna connaissance dès le lendemain, et la joie générale se traduisit sur-le-champ par des démonstrations que contenait mal la réserve imposée par cette saison de pénitence. Le peuple fit des festins dans les rues et dans les galeries : seulement les tables étaient rigoureusement servies en maigre. Hellébichus se promenant dans les groupes pour prendre sa part de l'allégresse, on le força de s'asseoir et de manger un petit poisson, qu'il accepta de bonne grâce. Libanius l'accompagnait, tout épanoui, et récitant à tout venant des passages d'une série de déclamations qu'il avait composées, l'une pour fléchir Théodose, l'autre pour le remercier, et les deux dernières à la louange de chacun des commissaires*.
Enfin, le samedi saint, Flavien lui-même fit son entrée dans la ville, suivi et porté par des flots de la population. Pendant les veilles de la nuit heureuse qui a enlevé à la mort son aiguillon, Antioche, sortant du sépulcre avec Jésus-Christ, fut tout entière illuminée. A la messe du jour, Chrysostome prit la parole et, de; cette voix que tant de fois les pleurs du peuple avaient couverte, raconta le voyage du pontife et la clémence de l'empereur. Flavien monta ensuite à l'autel et des
I. s. Jean Clirys., ad pop Jntioch., Or. \\u. — Liban., Or. 21, p. 530.
milliers de regards suivirent, à travers des flots d'encens, le sauveur de la cité, tenant entre ses mains le corps consacré du Sauveur du monde. C'était comme l'image \ivante et comme la réalité sensible de la Rédemption. Un formidable chœur, ébranlant tous les échos, alla porter au ciel l'hymne de reconnaissance des âmes rachetées, de la patrie arrachée au déshonr neur, des pères conservés à leurs enfants, des llls serrés sur le cœur de leurs mères, toutes les effusions, en un mot, de la foi gloriliée et de la nature consolée. Tout un peuple, sauvé par le Christ de la ruine matélielle aussi bien que de la condamnation à venir, lui abandonnait désormais sans réserve, pour la vie présente comme pour la vie future, la conduite de ses destinées. Jamais il ne fut mieux démontré que la vraie force de l'Église est une puissance non de contrainte ou de violence, mais de supplication et de miséricorde. Pour établir son empire, un mot de pardon obtenu par elle faisait plus que tout l'appareil du pouvoir impérial et la destruction de tous les temples païens.
Un acte de clémence si éclatant, ralliant tous les cœurs autour de Théodose, faisait disparaître en Orient tout élément d'agitation. Mais il n'était plus dans la destinée d'un empereur de respirer un jour en liberté. Ce fut justement le moment où les nouvelles les plus graves arrivant d'Occident imposèrent à Théodose le devoir de venir en aide à son jeune collègue, menacé moins encore par l'insubordination de ses sujets que
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par les emportements de la mère imprudente qni gouvernait en son nom.
Justine, en efîet, ne manquait pas une des fautes qui pouvaient compromettre le pouvoir chancelant de son tîls. La plus élémentaire prudence lui eût indiqué de faire d'Ambroise, dont la popularité était extrême et! qui venait de lui donner des gages certains de dévouement, son conseiller habituel. C'était une bonne fortune sans pareille, pour un gouvernement menacé à tout instant par la trahison, d'avoir à ses côtés un homme de bien, politique consommé, et à qui sa situation comme son caractère interdisaient toute ambition personnelle. Au lieu de sentir la valeur d'un tel appui, Justine n'écoula que les ressentiments d'une injure passée et les avis de quelques intrigants qui s'étaient emparés de sa conscience. Un an ne s'était pas écoulé qu'elle était ouvertement en lutte, à Milan même, avec le tout-puissant évêque de la cité.
Sa première imprudence fut d'amener avec elle à Milan une petite bande de courtisans, tous appartenant à la secte arienne et reconnaissant pour leur évêque un prêtre goth du nom de Mercurin. Ceux-ci eurent bientôt lié partie avec ce qui restait encore dans la ville de sectateurs secrètement attachés au schisme, '<ît, afin de mieux les attirer, on fît quitter à Mercurin son nom grec pour hii hnposer celui d'Auxence, le prédécesseur arien d'Ambroise, dont le souvenir était resté cher à ses anciens partisans. H y eut bientôt
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autour (le la cour un petit troupeau rebelle à l'autorité régulière, ayant son évoque, ses sacrements et son église, qui n'était autre chose, disait Ambroise avec mépris, que les écuries de l'impératrice. « Ce sont tous des Goths, s'écriait-il : ils ont eu autrefois des chariots pour demeure; il est naturel qu'ils aient aujourd'hui un chariot pour église '. »
Tout le temps cependant que la secte ne Ht «[ue s'abriter à l'ombre du palais, c'était assez sans doute pour rendre les rapports aigres entre la cour et l'évèque; mais le différend se borna à des propos piquants d'ujie part, et de l'autre à des menaces sans effet. Les choses devinrent tout d'un coup plus graves, loisque, soit la faveur impériale, soit l'accroissement du nombre de leurs partisans inspirant coafiance aux dissidents, ils eurent l'audace de réclamer la publicité de leur culte, et la- concession d'une église occupée par les catholiqiies. La proposition fut faite par Justine, au commencement de 384, dans le consistoire où siégeaient, autour du prince enfant, les principaux officiers de l'empire. Elle rencontra peu de résistance, car Justine avait pratiqué de longue main les principaux membres de cette
1. s. Amb., Ep. XX, p. 855. Nonnulli etiam Gothi, quibus ut olim
plaiistra sedes erat, nunc plaustrum ecclesia. Ambroise exagère
certainement quand il dit à ce môme endroit que personne de la ville ne prit parti pom- le nouvel Auxence. Il devait y avoir à Milan des partisans encore vivants de l'ancien évoque, et la précaution prise de faire changer le nom de Mercurin est un indice certain du dessein de leur phu're.
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petite assemblée, où d'ailleurs régnait cet esprit de tolérance indilférente habituelle aux politiques de tous les temps '.
Quelque envie pourtant qu'on eût d'enlever l'affaire de haute lutte, et sans laisser à l'enfant couronné le temps de se reconnaître, il n'y avait pas moyen de fermer à Ambroise la porte d'un de ses temples sans le prévenir. On le manda donc, mais à la dernière heure, et quand il ne s'agissait plus que d'assurer l'exécution de la mesure. Il accourut, sans savoir ce qui l'attendail, et à peine était-il entré au consistoire qu'on lui notifia en termes très-secs d'avoir à évacuer la basilique Portienne, église neuve, récemment construite en dehors de la ville. Ni la surprise, ni le ton impérieux de l'ordre qui lui était donné, ni l'aspect redoutable de la réunion composée presque entièrement d'hommes de guerre, ne firent passer dans l'àme ou sur le visage d'Ambroise la moindre apparence d'émotion. Il répondit, en termes tout aussi décidés, qu'à aucun prix et pour aucune cause il ne céderait à l'erreur un pouce du terrain consacré par la vérité.
Entre un ordre si positif et une négation également catégorique, le débat n'aurait pu se prolonger, longtemps, si presque au même moment un bruit inattendu n'était venu ébranler les voûtes du palais. C'était une foule de peuple qui accourait tout émue et en désor-
\. s. Amb., Ep. XXI, p. 872; Sermo contra Auxentium de Basilicis ttadendis.
dre. La nouvelle s'était répandue que l'évêqne avait été appelé au palais précipitamment, et, comme on connaissait vaguement les mauvais desseins de Justine à son égard, l'inquiétude était générale, et les chrétiens, qui formaient l'immense majorité de la ville, accouraient pour le défendre. On sut bienlùl que ce n'était pas la vie d'Ambroise qui était en danger, mais l'Iionneur du culle chrétien. L'irritation ne fut pas calmée par celte nouvelle, et le peuple commença à se ruer sur le palais avec une fureur telle que les poi'tes étaient ébranlées et menaçaient de céder d'un instant à l'autre. L'officier de garde essaya vainement de faire sortir ses troupes, qu'il ne put même ranger en bataille, et à la seule vue des épées levées, tous s'écrièrent d'une voix unanime qu'ils étaient prêts à donner leur vie pour leur foi *.
L'altière Justine perdit alors courage : passant en un instant de la violence à la faiblesse, elle se tourna elle-même vers Ambroise en le conjurant d'user de son ascendant pour calmer l'irritation populaire, et d'arracher son enfant aux mains des furieux. Ambroise, qui n'aurait pu souhaiter de plus grand triomphe, se rendit sans peine à sa prière. Il s'avança vers la foule et, le silence se rétablissant à son seul aspect, il invita tout le monde à se retirer : « Soyez tranquilles, dit-il, on m'a promis que le culle ne serait troublé dans aucune de vos églises -. »