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11 quitta ensuite lui-même le palais, laissant l'impératrice ulcère j, éperdue, en proie à toutes les émotions de la terreur et de la rage. A mesure que le calme renaissait dans la cité, le courage revint aussi au cœur des courtisans. Naturellement le jeune empereur eût clé disposé à la reconnaissance pour celui qui venait de sauver sa tête du péril, mais il ne fut pas difficile de lui représenter que la scène entière avait été arrangée d'avance, qu'Ambroise avait préparé l'émeute avant de la calmer, et s'était empressé de saisir cetfe occasion de montrer qu'il était plus puissant que l'empereur lui-même dans la ville. A tout prix, lui dit-on, il fallait à l'autorité légitime une revanche éclatante pour le lendemain *.
Effectivement, le lendemain 4 avril, avant-veille du dimanche des Rameaux, Ambroise vit arriver chez lui, dès le malin, quelques-uns des principaux officiers du consistoire. Ils exhibèrent un ordre impérial, et Ambroise y lut avec une nouvelle surprise que cette fois on lui demandait de céder, non plus une église obscure aux portes de la ville, mais la métropole de la cité, la basilique neuve, sa propre église, la plus voisine de sa demeure, celle où il prêchait lui-même et officiait ordinairement. « C'est la voloiilé do l'empereur, lui dit-on: ayez soin de vous y conformer, et faites en sorte, ajouta l'envoyé d'un ton s'-nificatif,
l. s. Amb., loc. cit. Quod populus ad palatium venisset, mihi invidia commota est.
qu'il n'y ait pas d'émotion dans le peuple. » — « Je répondis (raconte Ambroise lui-même), comme c'était mon devoir, qu'un prêtre ne pouvait pas livrer le( temple de Dieu. » Et le jour suivant il se rendit à l'heure accoutumée dans la basilique, pour y célébrer le saint sacrifice. La foule y élait grande, et de vives acclamalions l'accueillirent à son entrée *.
Le préfet du prétoire, qui élait venu de son côté, fut un peu ému du bruit. « Cédez, dit-il en s'approchant du prélat : abandonnez l'église Portienno; l'empereur se contentera de cette concession, et je me charge du reste. » Mais le peuple, lémoin du dialogue et en devinant le sens, s'écria tout d'une voix : u Ambroise, n'abandonnez rie». » Le magistrat se retira alors, en disant qu'il allait faire son rapport à l'empereur.
La journée se passa dans l'attente, et le jour suivant, qui était dimanche et une grande solennité, la foule se retrouva dans l'église, plus compacte encore que la veille. Ambroise célébra les premiers offices et se mit en devoir de donner les dernières instructions de la foi aux catéchumènes qui devaient recevoir le baptême dans la nuit de Pâques. A tout instant on s'attendait à voir l'église envahie par la force armée : rien ne bougeait pourtant, et aucun bruit ne se faisait
1. s. Amb., Ep. XX, p. 853. Convenenmt me... comités consistoriani, ut et basilicam traderem et procurarcm ne quid populus turbaruin moveret. Respondi, sicut erat ordiiiatum, leiiiplum Dei tradi uoq posse.
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entendre. On eut bientôt l'explication de cette trêve inattendue. La menace d'enlever la basilique neuve n'avait été qu'une feinte. Pendant que le peuple, dupe de l'artifice, se portait tout entier de «e côté, la basilique Portienne demeurait vijje. On y avait envoyé des gens de service du palais, pour en prendre possession. A ce moment même, ils étaient occupés à y suspendre des tentures neuves et à tout préparer pour l'installation du nouveau culte. Dès que cette diversion fut connue, l'assemblée se leva tout entière et se dirigea avec une bruyante indignation vers le lieu où la profanation s'accomplissait. Mais Ambroise ne quitta pas l'autel, et commença le saint sacrifice*.
— « Pendant que je célébrais, dit-il, on m'annonça que le peuple s'était saisi de la personne d'un certain Castule, qu'on disait être un prêtre arien. On l'avait rencontré sur la place publique. Je versai des larmes amères et je priai Dieu, au nom du sacrifice même que je lui offrais, de venir à notre aide, afin que le sang ne lût pas répandu pour la cause de l'Église, mais que ce fut plutôt mon sang qui fut versé pour le salut nonseulement du peuple, mais de ces impies eux-mêmes. J'envoyai des prêtres et des diacres qui enlevèrent riiomme à la violence du peuple... Mon âme était pénétrée d'horreur lorsqu'on venait me dire que des
1. s. Amb., ibid., p. 8j3. Ego tamen mansi in munere, missam faccre cœpi. Ce mot de missam est à remarquer. C'est, je crois, la première fois qu'où le rencontre dans les auteurs ecclésiastiques.
hommes armés étaient envoyés pour s'emparer de la basilique : je craignais que quelque massacre n'en résultât, qui tournerait à la ruine de la cité, et je priais Dieu de ne pas survivre à la perte d'une telle ville, qui serait celle de l'Italie tont entière*. »
Les choses n'en vinrent pas tout de suite à l'extrémité que redoutait Ambroise. Justine et ses conseillers se conduisaient avec ce mélange de violence et d'indécision qui caractérise les pouvoirs faibles et achève de les décréditer. Pendant trois jours les troupes restèrent en présence de la foule, à l'entrée des deux basiliques, sans oser consommer l'exécution de l'attentat, ni provoquer un conflit. Des mesures vexatoires vinrent irriter la population sans l'intimider. Il était de coutume, pendant la semaine sainte, de relâcher quelques-uns des malheureux retenus en prison pour dettes envers le fisc, et de surseoir à toute exécution contre les commerçants en déconfiture. On n'appliqua pas cette année l'indulgence habituelle : au contraire, les exigences du fisc furent plus impérieuses que jamais. En moins de trois jours, deux cents livres d'or furent prélevées sur les marchands de la ville, et un grand nombre d'entre eux furent jetés dans les fers. Tous les dignitaires, les magistrats, les moindres employés des diverses administrations, connus par leurs sentiments chrétiens, reçurent défense de sortir de leurs maisons
1. Ibid., pp. 853-854... Amarissinie flere et orare in ipsa oblationa cœpi.
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pour assister aux offices. Mais, de leur côté, les Ariens eux-mêmes n'osaient pas se montrer, et ie bas peuple errait seul ainsi dans les rues, livré à tous les emportements d'une irrilalion légitime.
Ambroise cependant était assailli par les instances d'une foule d'officiers, de grands de la cour, de tou^ les officieux en un mot, qui dans les situations violentes sont (oujours prêts à conseiller les transactions ou les faiblesses. On essayait de le convaincre que l'empereur, étant maître de tout, pouvait bien avoir une basilique à sa (lisiiosition, et ne faisait qu'user de son droit. Il lépondait à tous les arguments avec la précision d'un jurisconsulte, en même temps qu'avec la résolution des martyrs, « Quoi, disait-il, l'empereur n'a pas même le droit de violer la maison d'un simple particuilier, et il pourrait envahir la maison de Dieu! Qu'il prenne pourtant ce qui m'appartient, mon argent, mes fonds de terre, je ne lui refuserai rien, bien que tout ce que j'ai appartienne aux pauvres. Si c'est mon patrimoine qu'il veut, je l'olTre ; si c'est ma vie, la voici. Mais ce qui est à Dieu n'est point à l'empereur, il est écrit ; Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. » — « Mais au moins, ajoutait-on, employezvous à calmer le peuple. » — « Je puis bien, répondait-il, ne pas l'exciter: mais il n'appartient qu'à Dieu de l'apaiser. Si vous croyez d'ailleurs que c'est moi qui l'ai enflammé, il y a une chose bien simple à faire : vengez-vous sur moi, et exilez-moi dans quelque soli-
tilde. )i Et, pour montrer qu'il était prêt à tout, il laissait sa porte ouverte à toute heure du jour et do la nuit, et se tenait dans sa chambre accoutumée, prêt à se rendre en exil ou en prison si on lui en donnait i 'ordre*.
Il fit plus encore : afin d'attester qu'inflexible sur son droit, il ne poussait pourtant en rien à la résistance par la force, il évita d'aller faire l'office à la basilique neuve, quoiqu'elle fût à la porte de chez lui. Il se rendit à une ancienne chapelle plus éloignée et qu'on avait abandonnée depuis que la neuve était bâtie. C'est là que le mercredi saint (la veille, dit-il, du jour où Dieu fut livré pour nous) on vint lui annoncer que décidément l'exécution avait lieu, et que les soldats s'empni-aient à la fois des deux basiliques réclamées. « Dites aux soldats, répondit-il sans s'émouvoir, que ceux qui prendront part à cette violence seront séparés de la communion. » Puis il commença l'explication de la leçon du jour, qui était prise dans le livre de Job. Avant qu'elle fut achevée, on entendit un bruit d'armes,
1. Ibi'l., p. 854 etsuiv. Convenlor ipse a comitibus et tribunis, ut basilicte ficret matnra traditio, dicentibus imperatorem jure suo uti, eo quod in potestate ejus essent oninia. Respondi si a me peteret quod meum esset, id est fundum iiieiim, argentum meum, quidvis hujusmodi meum, me non refragaturum, qiianquam omnia quse mea sunt essent paupenim... Si patrimonium petitm*, invadite; si corpus, occurrani,.. Basilicam nec mihi Cas est tradere, nec tibi accipere, Imperator, lexpedit. Domnm privnti nullo jure potes temerare: domum D«i existi- *uias auferendani !... His dictis, illi abierunt... Inde demum cubitura r..e rocepi, ut, si quis abduccre vclk't, inveniret paratum.
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dos soldats parurent à la porto, il y eut un elTroi général, et les femmes éperdues .poussèrent de gi'ands cris. Mais quelle ne fut pas la surprise commune quand on vit les hommes armés eux-mêmes s'agenouiller, répétant qu'ils venaient prier avec leur évêque, et non le combattre, que la basilique neuve était libre, et qu'on y appelait Ambroise à grands cris * !
Chose inouïe en effet, la force armée avait manqué à la consigne; elle avait résisté, non, ce qui était trop ordinaire, pour aller porter à un nouveau maître des hommages perfides et cupides, mais résisté sans trahison et par conscience : elle avait hésit(î à violer un droit plus sacré que celui de l'empereur, et senti peser sur elle un devoir plus sacré que l'obéissance militaire. La violence, arrêtée par un scrupule, la force, paralysée par l'idée du droit : depuis le jour où le Rubicon avait été franchi par César, pareille chose ne s'était plus vue dans l'empire! Il fallut pourtant bien que les conseillers de Justine se résignassent à y croire. Quand la réponse d'Ambroise et la menace d'être séparé de la communion légitime furent connues, personne ne voulut plus faire un pas pour s'emparer du sanctuaire. Les chefs avaient beau répéter que l'empereur allait venir, «t qu'il fallait bien préparer son entrée : « S'il vient
1. Ibid., p. 855: Milites ipsi, qui videbantur occupasse basilicam, cognito quod prœccpissem ut abstinerentur a communionis consortio, i ad conventum hune nostrum venire cœperunt. Quibus vibis, turbantur mulierum animi, proiipit se una. Ipsi tamen milites se ad orationem venisse, non ad inœlium loquebautur.
pour se réunir aux catlioliques, répondirent les soldats, nous serons derrière lui ; autrement, nous allons nous rendre à la réunion où est Ambroise '. » Et plusieurs, quittant le camp à l'instant, avaient joint les effets aux paroles. Libre alors de toute crainte, la foule qui remplissait la basilique neuve s'était livrée à des manifestations de joie : les enfants, montés sur les épaules de leurs parents, arrachaient et déchiraient en jouant les tentures qu'on avait déjà placées pour la venue des personnes impériales. Puis, d'une commune voix, chacun s'écriait : « Ambroise, où est Ambroise? qu'il vienne, qu'il nous lise la parole de Dieu ^ »
Mais Ambroise éfait trop prudent pour justifier les reproches dont il était l'objet à la cour, en allant se mettre lui-même à la tête d'une sédition appuyée par une défection de l'armée. Loin de se rendre aux instances de la foule, il se borna à désigner des prêtres pour aller célébrer l'office dans l'église neuve. Puis, reprenant la leçon interrompue, il la continua en faisant allusion aux événements du jour, mais en insistant surtout sur le caractère tout pacifique de la résistance opposée par le peuple à la volonté impériale. « Vous
1. ïbid. Idque a militibus imperatori mandatum dicitur ut si prodire vellet, habeict copiam : se tanien prœsto futures si vidèrent eum cuni catholicis convenire, alioquiti se ad eum cœtum quem Ambrosius coëgerat traiisituros.
2. Ibid. la illa basilica fertur quod populus prsesentiam flagitabat mcam... lectorem efflagitari : scissse ab illudentibns puerls cortinas
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avez entendu, leur dil-il, le livre de Job.... et le dinblo l'enlendatit aussi, ce livre où se déploie toule sa puissance de tentation, il s'est donné en ce jour plus de mouvement qu'en aucun autre. Mais, grâces en soient rendues à notre Dieu, qui vous a atïermis dans la foi et dans la patience! Je suis monté ici pour admirer un seul Job; et j'ai trouvé que vous étiez tous autant de Job, dignes de mon admiration. En chacun de vous Job a revécu par sa vertu et sa patience. Car, quelle parole plus digne d'hommes chrétiens que ce que le Saint-Esprit a dit aujourd'hui par votre bouche : Nous vous supplions, Empereur auguste, nous ne vous combattons pas : nous ne vous craignons pas, mais nous vous implorons '. »
En règle ainsi avec la modération dont il s'imposait le devoir, il poursuivait par quelques paroles moins propres peut-être à calmer les passions.
« Job, disait-il, est accablé par toutes les nouvelles des malheurs qu'on lui annonce; il est tenté aussi par la voix d'une femme qui lui dit : Parle contre Dieu, et meurs. Voyez de même autour de nous combien de machines sont mises en mouvement : les Goths, les gentils, la force armée, les amendes imposées aux marchands, les châtiments infligés aux gens de bien. Et puis l'on nous dit : Livre ton église, c'est-à-dire,
i. Ibid., p. 80^. Lniiin Job niiraturus ascenderam : omncs Job quos mirarer inver.i... Rogamus, Auguste, non pugnamus; non timemus, scd rogamus.
non-seulement parle, mais agis contre Dieu. Les ordres royaux nous pressent; mais nous sommes affermis par l'Esprit-Saint, qui a dicté à Job cette réponse : Tu as parlé comme une femme insensée. Et celte tentation qui nous environne n'est pas méprisable; car nous savons par l'Écriture que les plus fortes tentations de riiomnic lui viennent par la femme... C'est par Eve qu'Adam a été perdu, » L'exemple d'Eve ne fut pas le seul ni le plus dur qu'Ambroise se permît de rappeler pour désigner Justine : Jézabel et Ilérodiade eurent aussi leur tour*.
A peine descendait-il de l'autel, qu'un notaire irapérial le fit demander. 11 se retira dans un coin de la chapelle avec l'envoyé : « Avez-vous perdu l'esprit, lui dit celui-ci, de braver ainsi la volonté de l'empereur? » — « Qu'ai-je doue fait contre la volonté de l'empereur? reprit AmL'ioise. » — « Vous avez envoyé des prêtres à la basilique neuve. Voulez-vous donc être le tyran de cette ville? Dites-le alors, pour qu'on sache comment il faut se préparer à vous résister. » Ambroise n'eut pas de peine à rappeler qu'il n'avait pas paru à la basilique, pour ne pas exciter la résistance; que, sachant qu'elle était libre, il avait refusé de s'y rendre; qu'il avait répété à toute heure : Je ne veux ni céder l'église, ni combattre l'empereur. « Est-ce là prétendre à la tyrannie? ajoute-t-il, qu'on me frappe,