Ihicl, pp
172 LA SÉDITION d'âNTIOGHE
alors, pour m'en punir. » Puis, il reprit d'un ton d'oracle : « Les prêtres sont plus accoutumés à subir la tyrannie qu'à l'exercer. Dans les anciens jours, ce sont les prêtres qui ont conféré l'empire : ils ne l'ont pas usurpé. Il y a plus de souverains qui ont afîecté le sacerdoce, que de pontifes qui ont affecté le pouvoir. Le Christ a fui, pour n'être point fait roi.... Que l'empereur, à qui Dieu aujourd'hui ne donne pas d'adversaire, prenne garde de se créer à lui-même un tyran de ser propres mains. Ce n'est pas Maxime qui m'accuse d'être le tyran de Valentinien, lui qui soutient que c'est moi seul qui l'ai empêché de passer en Italie. » Et, laissant le courtisan réfléchir sur celte menace, il se renferma de nouveau dans son impassible calme. 11 ne voulut pas même regagner sa demeure, de peur d'être l'objet de quelque ovation populaire. Il passa la nuit dans la chapelle à chanter des psaumes avec son clergés
Devant cette attitude aussi ferme qu'habile, mais rigoureusement légale, qui ne donnait aucun prétexte à la violence, la cour, paialysée sans être combattue en face, dut finir par céder. Ordre fut donné aux militaires d'évacuer la basilique; pour compléter même la concession, remise fut faite aux commerçants de quelques-unes des amendes. Ce changement dans les réso-
1. Ibid. , p. 858. Veteri jure a sacerdotibus donata imperia, non usnrpata : vulgo dici quod imperatores sacerdotium magis optaveriut, quain imi.erium saccrdotcs... Cavere tamen ne sibi ipsi tyrannum faceret cui Deiis adversariam non excitavit. Non hoc Maximum dicere quod tyrannus ego sim Valcntiniani..,
lulions de l'impératrice fut annoncé le jeiuli saint à Ambroise, pendant qu'il expliquait la leçon de Jonas sortant du ventre de la baleine. La joie populaire fut très-vive, et le jour de Pâques fut célébré avec des transjtorts d'allégresse. Mais ce contentement général ne faisait qu'exaspérer le ressentiment à peine caché de Justine et de ses amis. Ils ne prenaient pas même la peine de le dissimuler, et s'exhalaient en menaces impuissantes, qui attestaient leui' faiblesse. Le jeune Yalentinien lui-même, autrefois très-attaché à Ambroise, était sensible à l'atîront qu'avait reçu son pouvoir. Comme quelqu'un lui conseillait de se rendre à l'église, disant qu'une telle démarche serait agréable aux soldats : « En vérité, répondit-il avec dépit, si Ambroise vous le demandait vous me livreriez à lui chargé de chaînes. » Sur le passage de l'évêque, quand il venait à la cour pour rendre les hommages d'étiquette» il entendait proférer à demi-voix des imprécations menaçantes. Une fois, l'eunuque Calligone, grand chambellan, s'avança devant lui, et lui montrant le poing : « C'est donc toi, dit-il, qui outrages Yalentinien. Je saurai bien te faire sauter la tête. » — « Que Dieu exauce votre vœu, dit Ambroise en souriant. Je souffrirai ce que doit souffrir un évoque : vous ferez ce que doit faire un eunuque. » Une telle situation ne pouvait évidemment durer. Aussi, peu de jours après, rendant compte du démêlé tout entier à sa sœur Marcelline, qui lui en avait demandé le récit avec inquié-
174 LA SÉDITIOiN d'aNTIO.CIIE.
tucle : « Voilà, lui disait-il, tout ce qui s'est passé. Plût à Dieu que ce fût tout! Mais de plus grands malheurs nous menacent * . »
Effectivement, une année entière n'était pas révolue que Justine s'était remise à l'œuvre. Cette fois, elle ne voulut pas avoir affaire directement à Ambroise, et ce fut sous la forme d'une mesure d'ordre public qu'elle essaya d'assurer sa vengeance particulière. Ce ne fut pas seulement à la petite troupe des Ariens de Milan, ce fut à l'ensemble des hérétiques de l'empire qu'elle entreprit de faire rendre la libre pratique de leur culte.
Si elle eût donné à cette mesure un caractère tout à fait général, si elle eût proclamé, comme son époux Valentinien, la neutralité absolue du pouvoir entre les diverses religions, cette résolution très-difficilement applicable, on l'avait vu, dans l'état de l'empire, n'eut point été dénuée de hardiesse, et lui eût valu sans doute la sympathie des diverses minorités religieuses. Mais les intrigants de bas étage qui lui servaient de conseillers n'étaient pas capables de donner à leurs vues la moindre étendue. Peut-être d'ailleurs, par cette indifférence affichée, eùt-on effarouché l'enfant royal, dont on avait bien réussi à irriter la susceptibilité, mais dont le cœur restait sincèrement chrétien. Les ministres de Justine ne cherchèrent donc qu'une autre orthodoxie à opposer
i. Ibid.., p. 8j9.
ET LA ÎERSÉCUTIO^f DE MILAN. 175
â celle (l'Ambroise, et ils n'imaginèrent rien de mienx que de recourir à cette vieille et énigmatiqiie formule de Rimini, à qui une apparence décevante et un texte élastique avaient valu dans un concile l'honneur d'une unanimité factice.
Au commencement de janvier 386, il fut arrêié en conseil que la liberlé du culle serait rendue spécialement et uniquement à ceux qui déclareraient souscrire à la foi de Rimini, et, dans ces termes en apparence Irès-mesurés, on obtint sans peine l'assentiment do Valentinien. Rien de jdus naturel d'ailleurs que C('!f,3 résurrection d'un vieil expédient au profit de vieilles passions. A Rimini on n'avait cherché qu'une chose, à contenter l'orgueil d'un souverain et à se délivrer de l'importune fermeté d'un grand homme. La situation était la même, et reproduisait les mêmes effets. Justine, cherchant dans l'arsenal législatif une arme pour se défaire d'Ambroise, avait dû mettre naturellement la main sur celle que Constance avait fourbip contro Athanase.
11 restait à rédiger l'acte, et un peu d'art était nécessaire pour atteindre le but sans le dépasser. On s'adressa au chef des notaires, nommé Bénévole, connu par sa plume facile et prudente. Mais il semblait écrit que l'autorité impériale rencontrerait cette fois la résistance partout où elle était accoutumée à compter sur la servilité. Bénévole était catholique et se refusa netloment à prêter son concours à une loi qui mettait à néant
17Ô LA SÉDITION d'aNTIOCIIE
la foi de Nicée. L'impératrice, contrariée, le fit venir elle-même et lui promit un prompt avancement s'il se conformait à ses désirs. Mais Bénévole ne se laissa pas séduire, et, arrachant lui-même la ceinture qui était l'insigne de sa dignité : « Reprenez vos honneurs, dit-ii, et laissez-moi ma conscience. » Décidément tout était singulier dans cette affaire, et donnait à réfléchir. Les soldats n'obéissaient pas au mot d'ordre, et les fonctionnaires refusaient de l'avancement ^
A défaut de Bénévole cependant, quelque autre eut moins de scrupule, et le 21 janvier la loi parut. Les termes, bien qu'embarrassés, étaient d'une grande portée. Pleine liberté de réunion était accordée à tous ceux dont les opinions étaient conformes à ce qui avait été décidé, du temps de Constanee de divine mémoire^ 2Jar les ponlifes convoqués de tous les points du monde romain à Rimini et à Constantinople : décisions admises, ajoutait la loi, par ceux-là mêmes qui aujourd'hui sont connus pour s'en éloigner ^ Mais la menace de la fin était surtout significative : « Sachent donc, était-il dit, ceux qui pensent avoir seuls le droit de se réunir, que, s'ils tentent de faire quelque trouble pour arrêter le cours des ordres de notre Tranquillité, ils seront considérés comme séditieux et perturbateurs de l'Église et criminels de lèse-majesté, et, comme tels,
\. Soz., vil,' 13. — Rufin, ii, IG.