Zos., IV, 47. - S. Aug., de Civ. Dei v
doso et SOUS sa tulelle, empereur nominal de tout l'Occident.
D'autres décisions portèrent la trace de la même intUionce. Ambroise lui-même nous affirme que Théodose lui accorda la grâce de coupables déjà condamnés au dernier supplice. C'est donc à lui principalement qu'il faut rapporter le caractère de douceur exlrêmo et inaccoutumée qui signala celle révolution dynastique, en cela dilTérente de toutes les autres Point d'exécution sanglante, point d'inquisition sur les faits passés, à peine quelques destitutions indispensables pour la sécurité du nouveau pouvoir. La mère et les filles de Maxime furent épargnées, et quelques subsides accordés pour les faire vivre. Théoclose, peu rancunier de son naturel, se résigna sans peine à mettre ainsi eu pratique la douceur chrétienne qui était au fond de son cœur. Et peut-être aussi pensa-t-il que moins les changements survenus au sommet du pouvoir auraient de contre-coups dans la fortune des particuliers, moins les espérances et les convoitises seraient allumées à l'avenir par la perspective d'une révolution nouvelle*.
1. s. Amb., Ep. XL, p. 953, 954. Debeo enim beneficiis tuis, qnibus me petenteliberasti plurimos de exsiliis, decarcerlbiis,de ultimse necis pœnis. — Pacalus, Pan. Theod., \L\.— Cod. Theod., xv, t. XIV, 1. 6, 7, 8. Ces diverses lois, qui cassent les actes faits par Maxime, ne sont point en contradiction avec le caractère du modération générale reconnu par les historiens à la victoire de Théodose; elles ne furent probablement applicables qu'aux pays conquis par Maxime dans sa dernière insurrection, et, en annulant des nominatio. s illégales, elles ne prescrivent aucun gonre de punition ni de représailles.
240 LA PÉiMTE.NGE DE TUÉODOSE,
Un peu plus de désaccord se glissa entre le sou- I verain et l'évêque à propos de nouvelles assez graves qui arrivèrent d'Orient au même moment. Quelques précautions que Tliéodose eût prises en quillanl Conslanlinople pour couper court à la renaissance de toute querelle religieuse, il n'avait pas élé en son pouvoir de prévenir entièrement tous les effets de son absence. Les deux partis restés en face l'un de l'autre attendaient avec anxiété ce que déciderait le sort des armes; et, malgré rexlréme rapidité de la campagne, il y eut un moment où les courriers de Théodose s'étant fait attendre, le bruit se répandit dans la villequ'il était vaincu et qu'il avait même péri dans sa défaite. A l'instant, les Ariens relevèrent la lète, et,, parcourant les rues de la capitale avec des chants d& triomphe, ils se ruèrent sur la maison de l'évêque catholique et la livrèrent aux flammes. Le désordre à la vérité se borna là, car peu d'heures après, la vérité fut connue, le triomphe de l'armée impériale rendu public, et les séditieux se hâtèrent de disparaître pour se dérober au châtiment. Ce fut alors le tour des orthodoxes de se livrer à des démonstrations de joie qui dégénérèrent sur plusieurs points en sanglantes représailles. Dans une ville d'Osroène, en particulier, appelée Callinique, une bande d'hommes armés alla mettre le feu à une synagogue de Juifs et à une méchante église appartenant à une petite secte, les Valentiniens, qui, en raison de son existence antique et
nioileste, avait échappé à l'interdiclion commune. Des moines prirent part aux deux exécuUons, et l'on disait même que l'évêque du diocèse n'y était pas resté étrvnniier*.
Arcadius, ou plutôt ses ministres, en transmettant à Théodose le récit de ces désordres, implorèrent sa clémence en faveur des Ariens deConstantinople. «Que mon règne, disait le jeune souverain à son père, ne commence pas par des rigueurs. » Théodose, quelque offensé qu'il pût être de la joie témoignée au bruit de sa mort, se prêta sans peine à cette noble prière, et la grâce repartit parle même courrier. Elle fut seulement accompagnée d'une loi sévère contre les hérétiques, qui renouvelait et aggravait les peines déjà portées, et qui était destinée à tempérer par la crainte les effets de l'indulgence. Mais à l'égard des chrétiens accusés d'avoir troublé à leur tour la paix publique, le jugement de Théodose fut plus sévère. Précisément parce que c'était le parti le plus fort et le plus cher à son cœur, et celui dont il se proposait d'assurer le triomphe complet, il ne lui convenait nullement que son œuvre \ fût compromise par un zèle précipité. 11 voyait là un jfàcheux exemple qui, pouvant être imité partout, risquait de mettre en son absence et à son insu tout l'Orient en feu. De plus, les Juifs, ennemis, mais non déserteurs, de l'Évangile, n'avaient pas été compris par
i. Soc, V, 13. — Soz., vu, 14. —S. Anib., Ep. xi.
248 LA ri'.MTENCE DE TIIÉODOSE.
lui dans ses lois prohibitives. Qui donc osait se montrer plus empressé et plus difficile que l'empereur? Il prit la plume avec assez d'humeur, et enjoignit au comte d'Orient de sévir contre tous les perturbateurs, fussentils revêtus de la robe monacale. Il condamna en même temps l'évêque de Callinique à rétablir de ses deniers la synagogue détruite et à indemniser tous ceux qui avaient souffert quelque perte. « Pourquoi me consulter? ajoutait-il : vous n'aviez pas besoin d'ordre pour faire respecter la loi^. »
Ambroise, absent par hasard de Milan, n'eut point connaissance de l'incident, et n'apprit la résolution de Théodose que quand elle était déjà prise et expédiée. Son sentiment fut cette fois tout dilTérent de celui de l'empereur. Deux choses le choquèrent particulièrement dans le châtiment ordonné : d'abord, la diversité de traitement entre l'incendie de Constanlinople et celui de Callinique. 11 y avait là une sorte de privilège à rebours, véritable con!re-sens pour un empereur chrétien, et dont il craignait l'efTet sur l'imagination populaire. Puis l'amende imposée à l'évêque, qui l'obligeait à concourir lui-même de sa bourse et de sa personne à la construction d'un temple où Jésus-Christ serait outragé, lui semblait inadmissible. A ses yeux, cette connivence avec l'impiété était une prévarication cent fois plus grave que la violation d'une propriété privée ou d'une loi civile. Il
1. s. Amb., Ep. \L, p. 951 : Refortur cognitionem mandatam judici; scriptimi ei quod non referre debuerit.
devait écrire à Théodose ce jour-là même, adn de lui trnnsmellre la réclamation de plusieurs prêtres tourmentés par leurs curies pour l'acquittement de leurs prestations personnelles. 11 saisit cette occasion pour lui dire ouvertement sa façon de penser. Rien n'est curieux comme l'argumentation qu'il emploie. Ce sont tous les germes du droit public du moyen âge, qu'on voit poindre entre les ruines ou par les fentes du droit impérial qui s'écroule.
Quelques phrases sont données d'abord à un court exorde par insinuation : « Écoutez-moi, dit-il à l'empereur, vous qui désirez que Dieu m'écoute quand je prie pour vous. Si je ne suis pas digne d'être entendu de vous, comment le serais-je de transmettre vos vœux et vos prières? S'il ne convient point à un empereur de craindre la liberté de la parole, il ne convient pas davantage à un prêtre de dissimuler sa pensée*. »
11 entre alors directement et sans réserve dans le fond même de sa doctrine : suivant lui, tout concours matériel prêté par des chrétiens à la construction d'un édifice destiné à l'erreur est illicite de soi, et les fidèles, surtout les évêques, n'ont pas plus le droit de s'y prêter ' que l'empereur lui-même n'a le droit de le leur imposer. Si l'évêque cède à l'ordre impérial, il se rend coupable, et l'empereur répondra de sa faiblesse devant Dieu : « Voyez donc, dit-il, où vous allez. Yous avez autant
1. s. Amb., Ep. XL, p. 940 : Neque imperia'e est libertatem diceiidi deuegare, iieque sacerdotale quod seutias non dicere.
250 LA PÉNITENCE DE THÉODOoE.
, à craindre l'obéissance de l'évêquc que sa n'sistance. S'il esl courageux, craignez de faire un maityr : s'il
est faible, craignez de porter le poids de sa chute*
El comment va s'opérer celte exécution? Si les chrétiens se refusent à l'accomplir, il faudra donc les y forcer à main armée. Il faudra donc que vous confiiez au comte d'Orient vos drapeaux victorieux, votre labarum, peutêtre l'étendard du Christ, pour aller rétablir un temple qui ne connaîtra pas le Christ. Dites donc qu'on fasse entrer le labarum dans la synagogue, et vous verrez si quelqu'un ose vous obéir... Nous lisons dans l'histoire qu'on éleva des temples aux idoles de Rome avec les dépouilles des Cimbres vaincus. Aujourd'hui ce seront les Juifs qui écriront sur le fronton de leur synagogue : Temple construit avec les dépouilles des Chrétiens. Le bon ordre l'exige, dites-vous. L'apparence de l'ordre doit-elle donc l'emporter sur l'intérêt de la foi? Il faut «que l'autorité cède le pas à la piété ^ »
Il était impossible de proclamer plus haut, et avec une rigueur plus hardie, la suprématie absolue de la
1. Ibid., p. 948. Si fortem episcopum putas, caveto martyrium forstantem, déclina lapsuni fragilioris.
I 2. Ibid., p. 949 : Habebis, imperator, comitem prscvaricatorpm, et hiiic vexilla committes victricia, huic labarum, hoc est Christi sacra- '(tum Tiomine, qui sj-nagogam instauret, quœ Christum nesciat? Jubé JAi>arum synagogœ inferri, videamus si non résistant.... Leginius templa idolis antiquitus condita de manubiis Cimbrorum, de spoliis reliquorum liostium. Himc titulum Judsei in fronte synagogre suse scribent : Templuni impietatis factum de manubiis Christianoruni. Sed disciplinaa et ratio, imperator, movet. Quid igitur est amplius, disciplinae spccies, an causa religionis? Cedat oportet censura devotioui.
loi religieuse sur la loi civile. L'Église, disoas-le, dans sa maternelle prudence, est loin d'avoir ratifié sur ces points délicats tous les anathèmos d'Ambroise : n'ayant jamais imposé aux fidèles l'obligation de détruire de leurs mains les temples de l'erreur, elle ne leur interdit pas davantage d'en assurer l'entretien matériel, quand l'équité, l'obligation <\e tenir des engagements contractés, ou de réparer des torts commis, leur en fait la loi. 11 n'y a donc pas lieu d'être surpris si Théodose, raisonnant en bon administrateur, trouva l'exigence excessive, et si même, donnant cours à un rscntiment de mauvaise humeur qui ne lui était pas habituel, il laissa la lettre sans réponse. Il y avait pourtant deux dernières lignes qui auraient dû lui donner à réfléchir: «Voilà ma demande, disait le prélat; j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour vous témoigner mon respect en vous la présentant : j'ai essayé d'être entendu dans le palais : ne me rendez pas nécessaire de me faire entendre dans l'Eglise ^ »
Eirectivement, de retour à Milan peu de jours après, Ambroise saisit la première occasion pour prendre la parole dans l'église, en présence de Théodose. Son texte fut ce verset de Jérémie : « Prends ton bâton de noyer, et marche. » Il n'hésita pas à faire entendre que le bâton dont parle le prophète était la verge sacerdotale, faite moins pour être agréable que pour être utile à
l. Ib'uL, p. 955. Ego certe quod honorificentius fieri potuit feci, ut me magis audires in regia, ne, si necesse esset, audires in ecclcsia.
ceux qu'elle frappe. 11 rappela par l'exemple ries voyants de l'ancienne loi et des rois d'Israël, de Nathan et de David, que de tout temps les ministres de Dieu avaient dû dire la vérité même aux rois. La comparaison était par elle-même assez claire, et Théodose dut se sentir gêné dès les premières paroles; mais il ne s'attendait pas sans doute à être inlerpellé directement. Ce fut cependant lui-même qu'en terminant l'orateur prit à partie. « Et maintenant, Empereur, dit-il, pour ne pas seulement parler devons, mais parler à vous', songez que plus Dieu vous a fait glorieux, plus, vous devez témoigner de déférence à celui de qui vous tenez tout. 11 est écrit : Quand Dieu t'aura fait entrer dang une terre étrangère, et que tu mangeras les fruits du sol qui ne l'appartenait pas, ne dis pas : C'est ma vertu et c'est ma justice qui m'ont valu ces biens, mais c'est le Seigneur Dieu qui me les a donnés. C'est la miséricorde du Christ qui vous a fait ce que vous êtes. Aussi vous faiit-il aimer le corps du Christ, c'est-à-dire l'Église, laver ses pieds, les baiser et les oindre... afin que toute la demeure où le Christ repose soit remplie de votre parfum, et que tous ceux qui sont couchés auprès de lui en respirent l'odeur; c'est-à-dire qu'il faut honorer ses moindres disciples et leur pardonner leurs fautes, puisque le repentir d'un seul pécheur fait dans le ciel la joie des prophètes et des apôtres. Les
i, Ep. xi.i, Ul jam uon solum de te, scd ad te verba convertam.
LA PÉNMTENCE DE TIIÉODOSE. 253
yeux ne peuvent dire à la main : Je n'ai que faire de votre service, vous ne m'êtes pas nécessaire. Tous les membres du corps de Jésus-Christ étant donc nécessaires, vous leur devez à tous votre protection ^ »
Il descendit de l'autel après ces paroles prononcées d'un ton sévère, au milieu de la surprise de la foule, qui voyait bien que l'empereur était en cause, sans comprendre sur quel fait portait la réprimande. Théodose lui-même ne s'y trompa pas. Arrêtant l'évêque au passage : « C'est de moi que vous avez fait le sujet de votre discours, dit-il d'un ton ému? — J'ai dit ce que je croyais utile pour vous, reprit Ambroise. — Je vois bien, reprit l'empereur avec le même trouble, que c'est de cette synagogue que vous voulez parler. Je ne disconviens pas que mes ordres ont été un peu durs, mais je les ai déjà adoucis, et ces moines sont de si mauvaises têlesM » Un courtisan placé à côté de l'empereur, le maitre de la cavalerie Tymase, crut le moment bon pour faire à la fois et sa cour à l'empereur et montre d'indépendance vis-à-vis de l'évêque. 11 commença une véritable diatribe contre les moines. (i Laissez-moi, interrompit Ambroise; je parle à l'empereur, dont je connais la piété : avec vous, c'est autrement qu'il faudrait agir. » Puis, s'arrêtant devant lo siège impérial : « Je vais offrir le sacrifice, dit-il à Théo-