s. Amb., Ep. Lvii, p. ion
2. A. D. 389. — Indictio. ii. — U. C, 1142. — Timasius"et Proiiiotiis, Coss
25 février 389. Le prince y renonce solennellement pour lui et les siens à tout legs qui lui serait fait par voie de codicille ou de fidéicomniis. Les testaments solennels seuls, dont les formalités étaient longues et rarement employées, seront admis : toute autre expression de dernière volonté n'aura d'effet qu'entre particuliers. Cet exemple de désintéressement fut très-favorablement accueilli, et le succès même attesta quelle était encore l'étendue du mal qu'il s'agissait de réprimer. « Plût au ciel, s'écriait un contemporain dans une véritable extase d'admiration, que l'avarice privée prît modèle sur la modération du législateur, et que les mœurs se fussent conformées aux lois! » Une autre disposition, qui étendait les droits de la succession maternelle à la seconde génération, jusque-là exclue, porte la même date et un caractère analogue de libéralités
Ces faveurs n'étaient qu'à l'adresse des familles aisées qui avaient quelque héritage à laisser ou à recevoir. Théodose ne voulut pas paraître oublier les pauvres. Les courriers qui apportaient de bonnes nouvelles (et Théodose venait d'en envoyer beaucoup de ce genrelà) avaient la coutume singulière de demander une gratification, en l'honneur de l'heureux événement, aux villages qu'ils traversaient, a Je ne veux pas, dit Théodose, qu'on fasse payer aux malheureux le prix de la joie publique. » Et toute rémunération de ce genre, sous
1. Cod. Theod., iv, t. IV, 1. 2. — Symmaque, Ejrï ii, 15. — Cod. Theod., V, t. I, 1. 4.
quelque prétexte qu'elle fût réclamée, dut être absoluraeiit supprimée. Les hérauts qui annoueèrent à Rome l'arrivée prochaine de l'empereur furent donc les premiers qui donnèrent la joie gratuitement, et cela seul dut contribuer à le faire bien accueillir. Précédé de ces messagers de bon augure, Théodose partit de Milan les derniers jours de mai, et fit son entrée dans Rome le 13 juin, accompagné de Valenlinien et de son dernier (ils, Uouorius, âgé de dix ans, qu'il avait fait venir d'Orient, soit pour lui tenir compagnie, soit pour montrer aux ambitieux que sa dynastie ne manquait pas d'héritiers et se tenait prête à tout événement *.
C'était une solennité devenue des plus rares que la présence d'un empereur dans la capitale de l'empire. Depuis quatre-vingts ans on n'en comptait pas plus de trois exemples. Il ne fallait pas moins qu'une telle singularilé pour faire trêve un instant à toutes les agitations morales auxquelles la ville éternelle ne cessait pas d'être en proie. Délaissée par la politique, Rome, nous l'avons vu, trompait volontiers ses loisirs par des discussions religieuses, qui fournissaient un aliment à son i activité sans emploi. La présence d'un parti païen encore puissant et respecté, balançant la majorité dans le Sénat, et comptant dans ses rangs la plupart des plus grandes familles, obligeait, dans cette cité privilégiée, les repré-
1. Cod. Theod., viii, t. 1', 1. 5; Chron., p. 131. — Soc , v, li. — b)z., VII, 14. —-Ida.-., Fast. — Marcellin, Chron. — Gland., De sexto consulalu Honor'u, v, 5 j.
LA PÉNITENCE DE ÏIIÉODOSE. 2ii9
sentants de l'autorité impériale à des ménagements pour la diversité des croyances qui n'ciaient plus observées ailleurs. A la faveur de cette neutralité des magisirats, les différents cultes ou les différentes sectes, du m^mc jculte se livraient à des combats quotidiens de niuine, de parole,* parfois même d'action, et se disputaient ouvertement soit la faveur populaire soit la clientèle aristocratique. Ces discussions étaient constantes et renaissaient l'une de l'autre. Aux scènes douloureuses qui avaient (msanglantérintronisiitiôn du pape Damase avait succédé une longue et tenace opposition d'une pailie du clergé romain contre ce pontife, source de débats interminables, qui n'avait pu être fermée qu'à grand' peine par la main puissante et l'intervention personnelle d'Ambroise. Puis était venu le débat engagé au sujet de l'autel de la Victoire, qui avait ranimé et porté au comble l'animosité réciproque des serviteurs du Christ et des derniers fidèles du paganisme. Enfin, au moment choisi par Théodose pour sa visite, ce n'étaient plus deux religions, ce n'étaient plus même deux sectes ennemies, c'étaient tout simplement des tendances opposées, une manière différente d'entendre la pratique des vertus chrétiennes qui faisaient éclater au sein du même culte et souvent de la même famille des dissentiments dont la véhémence se traduisait au dehors par des violences matérielles.
La cause involontaire de cette émotion publiiino était encore le pape Damase, saint homme de mœurs
et de doctrine irréprochables, mais dont l'esprit ardent, curieux, amoureux des nouveautés et des réformes, était fait pour tenir toujours les esprits en éveil et en mouvement autour de lui. Malgré les habitudes aristocratiques qu'il tenait de sa naissance distinguée, malgré son goût pour un luxe et un éclat honnête, malgré quelques recherches de bel esprit, dispositions fort innocentes, mais fort étrangères à la tradition de l'Église primitive, et qui auraient étonné plus d'un de ses prédécesseurs, Damase se piquait surtout de remettre en toutes choses en honneur les souvenirs de l'antiquité chrétienne. C'est ainsi qu'on l'avait vu le premier entreprendre la visite complète et la restauration de ces iongues galeries souterraines, creusées dans le tuf des rochers sur lesquels Rome est assise et qui avaient servi si longtemps d'asile aux chrétiens persécutés, soit pour célébrer le saint sacrifice à l'abri des regards sacrilèges, soit pour préserver les reliques des saints de la profanation. Les cimetières chrétiens, les catacombes, comme on les appelle aujourd'hui, par une expression consacrée, mais sans fondement étymologique, avaient été pour la première fois, par les soins de Damase, parcourus, explorés, remis en communication avec la lumière du jour et la terre des vivants. Dégageant les abords et les couloirs intérieurs que des éboulements avaient bouchés, déchiffrant les inscriptions des tombes que l'humidité rongeait, relevant les tables de pierre qui avaient servi d'autels,
ranimant les couleurs des peintures naïves qui les surmontaient, éclairant enfin par des lampes disposées de distance en distance tous les détours de la nécropole, Damose avait révélé aux Romains surpris toute une cité nouvelle qu'ils s'étonnaient d'avoir si longtemps foulée aux pieds sans la connaître. Chrétiens et païens contemplaient, les uns avec admiration, les autres avec douleur, ce témoignage vivant, celte expression matérielle et sensible du long travail souterrain qui, pendant trois siècles, avait miné par la sape d'une doctrine nouvelle les fondements de la vieille Rome. La dévotion des fidèles s'était émue de cette découverte autant que la curiosilé des voyageurs. De nombreux pèlerins se pressaient à toute heure dans les galeries toujours ouvertes pour offrir leurs hommages aux restes de quelques martyrs; et à chacune des stations où ils s'arrêtaient, leur regard était attiré par une petite inscription latine où étaient relatés en quelques vers de forme concise le nom, l'histoire, les vertus principales du confesseur dont la dépouille était là renfermée. C'était Damase lui-même qui avait composé ces courtes épigraphes dont on retrouve encore aujourd'hui des fragments qu'une science habile s'évertue à rapprocher et à compléter. Puis à deux ou trois endroits marqués, au-dessus des tombes de quelques confesseurs illustres, s'élevaient, avec toutes les ressources de l'art contemporain, des basiliques qui, portant leurs faîtes dans les airs, semblaient comme les éruptions d'un
2G2 LA PÉMTE^"CE DE TIIÉODOSE.
feu longtemps contenu dans les entrailles du sol '. Le succès obtenu par cette restauration d'un passé claer aux âmes cliréliennes poussa Damase à en tenter une autre du même genre. Il entreprit de réformer, pour se rapjji'ocher du texte primitif, les diverses traductions des saintes Écritures, qui circulaient dans les mains des fidèles. Presque toutes ces versions étaient pâles, impaifailes, remplies d'altérations et de faux sens, qui couvraient comme d'un voile les principales beautés de l'original. Damase voulut qu'une interprétation plus fidèle et plus vive vînt rendre au verbe sacré toute sa vigueur. Mais le difficile était de trouver un ouvrier apte à mener à bien un tel travail, (jui dépassait de beaucoup l'érudition du pontife lui-inème. Le grec de l'Évangile, à la rigueur, pouvait être compris dans ses moindres nuances par plus d'un traducteur; mais l'hébreu ou le chaldaïque de l'Ancien Testament, personne à Rome ne s'était sérieusement donné la peine de l'étudier. Quelque chose demeurait encore, même chez les beaux esprits convertis, du mépris qu'aurait
1. Plusieurs des inscriptions du pape Damase trouvées dans les catacombes étaient connues depuis longtemps. D'autres (en particulier celle qui se trouve sur la crypte du tombeau du pape saint Corneille) ont été découvertes, avec les tombeaux mêmes auxquelles elles se rapportent, par l'ingénieux antiquaire de Rome, le chevalier Rossi, qui les a expliquées et complétées avec une science discrète et pleine de critique. Voir pour les travaux de restauration opérés par le pape Damase dans les catacombes et pour les églises bâties par lui, l'ouvrage de cet écrivain, Roma Sotterranea, Rome, 1864, p. 210 à 215, 24'2, 245, 287, 290. L'ouvrage entier est dédié au pape Pic IX, que le chevalier Rossi appelle aller Damasus.
témoigné un Romain du siècle d'Auguste, si on lui avait proposé d'apprendre le dialecte obscur des circoncis. On chantait les psaumes à l'église, on ne songeait point à les étudier dans l'original, encore moins à les honorer de cette critique scrupuleuse et dévotieuse dont scholiastes et grammairiens offraient à l'envi le tribut à la moindre syllabe de Démosthènes ou de Virgile. Damase, dans tout le clergé de Rome, ne trouva en tout qu'un jeune homme en état de lire couramment et de décomposer scientifiquement l'hébreu, et il n'hésita pas à se l'attacher en qualité de secrétaire, malgré les singularités de sa vie et la rudesse extérieure de son aspect. Ce jeune prêtre n'était autre que le Dalmate Jérôme qui nous est déjà connu, nourri autrefois à Rome auprès de Probus, pendant des années d'une capricieuse et même licencieuse adolescence, l)oussé ensuite vers le désert oriental par la ferveur encore mal réglée de son repentir, associé un instant à Grégoire à Constantinople, revenu enlin dans la capitale du monde avec Paulin d'Antioche. A peine parvenu à la maturité de la vie, Jérôme avait ainsi déjà rempli le monde chrétien de l'ardeur héroïque de sa foi, comme des écarts d'un caractère intempérant que des trésors de grâce et des années d'efforts ne devaient réussir que lentement à ranger sous la loi de la sainteté*. Jérôme savait à fond l'hébreu, et l'incident qui
î. Pour les détails antérieurs de la vie de saint Jérôme, voir dans cette partie de notre histoire, t. i, p. 30, 221), 390.
l'avait amené à l'éludier n'était pas l'un des traits les moins étranges et les moins caractéristiques de sa vie. C'était ce songe que nous avons déjà eu occasion de raconter et pendant lequel, seul, au fond du désert, le jeune anachorète avait cru entendre la voix divine lui reprocher avec d'impitoyahles menaces sa faiblesse amoureuse pour les lettres classiques. Jérôme avait obéi aveuglément à sa vision imaginaire et jeté au vent comme des vanités idolâtres la prose de Cicéron et les vers d'Homère. Mais le génie, ou si l'on veut, le démon littéraire ne lâche pas si aisément ceux dont il s'est une fois emparé. Aussi se voyant brusquement arraché aux occupations qui jusque-là avaient partagé sa vie avec la prière, ce fut à d'autres sources que Jérôme résolut de retremper l'ardeur d'une âme éprise du beau. Forcé de détourner ses regards de Virgile, il aborda David dans le texte. Un moine juif fut son seul auxiliaire dans celte tâche ardue, sorte de mortification d'un nouveau genre, qui ne fut d'abord pour lui qu'un moyen de dompter, par la contention de l'esprit, les bouillonnements des sens, lorsque les jeûnes et même le travail manuel ne suffisaient pas à les contenir. Ce qu'il lui en coûta de peine pour plier à ce rude alphabet, à ces mots sifflants et halctanls, une langue accoutumée à Véloquence coulante de Cicéron, à la gravité de Fronton et à la douceur de Pline, combien de fois il désespéra d'y réussir, avec quel effort et quelle opiniâtreté il se remit à l'œuvre, « ma conscience
seule le sait, disait-il, et ceux aussi le savent qui ont vécu avec moi. Mais grâces soient rendues à Dieu; de celte amère semence j'ai recueilli les fruits les plus doux '. »
Parvenu, en effet, à l'intelligence la plus délicate de la langue sacrée, Jérôme vit tout d'un coup les horizons d'une poésie nouvelle découvrir à ses regards étonnés plus d'espace et de lumière que le ciel même d'Atliènes. Dans les chants des prophètes, il respira un souffle lyrique qui l'emportait au-dessus de la terre, plus haut que les ailes de Pindare, Dans les récits de la Genèse, il admira une simplicité qui met la grandeur à nu, un tableau du monde sortant des mains du Créateur et naissant à l'être, dont les traits tantôt naïfs et tantôt sublimes, dont les couleurs à la fois fraîches et fortes, rappellent les premiers rayons de l'aurore faisant étinceler la verdure du printemps. Devant celte révélation d'une beauté inconnue, son enthousiasme poétique, réconcilié avec les scrupules de sa conscience, se donna librement carrière. Il se plongea dans l'étude des livres saints avec la passion de l'artiste et de l'érudit qui s'attachent aux moindres détails de l'objet aimé, et avec le respect du ci'oyant pour qui le moindre trait de lettre est sacré. Rien, d'ailleurs, ne convenait
1. s. Jér., Ep. cxxv, 12 : Ad quam edomandam cuidam fratri qui ex Hebrœis crediderat me in di^ciplinam dedi, ut post Quintiliani acumina, Ciceronis fluvios, gravitatemque Frontonis et lenitatem Plinii, alphabetum discerem et stridentia anhelantiaque verba nieditarer.
mioiix à un naturel comme le sien, toujours entir^r et fougueux dans quelque sens qu'il fût porté, toujours prêt à trancher dans le vif, que ces rudes alternatives de malédiction et de miséricorde, celte séparation tranchée entre la race élue et la masse condamnée du genre humain, ce contrat de droit strict passé entre riiomme et Dieu qui fait le fond de tous les tableaux de l'Ancien Testament. Un séjour prolongé dans la Judée, où il suivit pas à pas la trace des prophètes et des patriarches, acheva de le pénétrer de leur e>pril et comme de faire circuler leur sang dans ses veines. El, quand il revint en Italie, portant le costume du dé>^ert, parlant une langue mêlée d'hébraïsmes dont l'itrangeté renouvelait et forçait en môme temps tous les ressorts usés du lalin classique, ayant, dit-il lui-même, pris, jusque dans la voix, quelque chose de strident qui froissait les oreilles habituées au pai-ler mou du grand monde, toimant contre les vices du siècle, et n'offrant contre les supplices de l'enfer d'autre recours (]\',e les tortures anticipées de la mortification, Rome étonnée le vit apparaître plus semblable à un patriarche qu'à un apôtre, comme Élie à la cour d'Achab, ou Jérémie devant Ninive, plutôt encore que comme un de ces messagers de la bonne nouvelle dont les pieds bénis se font voir sur les montagnes de la paix.
Tel fut l'aide que se choisit Damase pour étudier les profondeurs du texte sacré; et subissant rapilement l'ascendant de cette âme de feu, il eut bientôt fait de
lA PÉNITENCE DE THÉODOSE. 267
l'aiislère Daltnate son confident le plus inlime. Bientôt ce ne fut plus seulement un travail d'érudition auquel ils se livrèrent en commun, ce fut entre eux une confidence absolue et nne complète communauté d'idées. Damase consultait son secrétaire à toute heure, presque sur toutes choses, le chargeant souvent do répondre en son nom aux consultations que les diverses Églises lui adressaient sur des points de doctrine, et Tinlerrogeant sur toutes les difficultés de sa charge pastorale. C'était une conversation, et, d'un quartier à l'autre de la même ville, une correspondance constante. « Je ne connais rien, lui écrivait le pape, de jtlus charmant que nos entretiens sur l'Écriture, c'est-à-dire quand c'est moi qui interroge et loi qui réponds. 11 n'y a rien qui nou!"risse mon âme d'un mets plus savoureux, et je dis comme le prophète que ta parole est d^uce à mon gosier, plus douce que le miel sur les lèvres ! » Stimulé par ces encouragements, Jérôme eut en peu de temps poussé assez avant la tâche qui lui était imposée. Le canon tout entier des Évangiles fut révisé sur le grec, puis le psautier sur l'hébreu et sur la version des docteurs juifs d'Alexandrie, connus sous le nom de Septante ^' Mais tout en avançant ce travail matériel, dont il livrait de loin en loin au public des échantillons,
1. Voir la lettre citée plus haut, la préface niise par saint Jérôme à la traduction de la chronique d'Eusèbe, la kttrc à Damase (xviii de l'édition citée phis haut), la réponse de Damase (kxxv d^^ la aiûme édition;, la vie du saint par son éditeur bénédictin, ix, 2, etc., exe.
268 LA PÉNrXEiNCE DE TIIÉODOSE.
Jérôme les accompagnait de petits traités sous forme de lettres adressées à Damase lui-même, où les interprétations morales les plus austères des préceptes évangéliques étaient mises en lumière avec une mordante éloquence. A une cité amollie, à une noblesse devenue chrétienne sans cesser d'être sensuelle et fastueuse, à un clergé qu'énervaient insensiblement les délices d'une situation nouvelle, Jérôme osa parler, sans ménagement, de détachement, de pauvreté volontaire, de régénération nécessaire, des jugements de la colère à venir. Ces vieux enseignements de la loi chrétienne ont besoin d'être renouvelés d'âge en âge pour secouer la torpeur d(i l'habitude qui les émousse. Dans la bouche de Jérôme ils semblaient rajeunis, pour le fond aussi bien que pour la forme. On eût dit qu'en épurant les textes, il avait du même coup rendu aux dogmes leur pureté primitive. C'était l'onde virginale, prise à sa source, avec la saveur fj-aîche, parfois acre de la montagne, avant que l'aient échauffée le sable de la plaine ou corrompue les émanations des cités.
Ce défi hardiment jeté aux habitudes de la société où s'était passée sa jeunesse fut précisément ce qui valut à Jérôme un succès inespéré. La moindre expérience du cœur humain apprend qu'on agit tout autant sur les hommes en froissant qu'en flattant leurs faiblesses. Pour plaire, pour toucher à Rome, la sévérité, la violence même du langage de Jérôme était le plus involontaire, sans doute, mais peut-être le meilleur des calculs;
Dans les rangs de cette noblesse dégradée, un grand nombre d'âmes, émues des secrets accents de la grâce, soupiraient tout bas après la simplicité de l'Évangile. D'autres éprouvaient le mal des heureux de ce monde, la satiété des plaisirs connus, la soif d'une nouveauté piquante qui divertisse et qui rafraîchisse. Ces sentiments d'ordre si divers se réunn^ent pour assurer aux premiers écrits que Jérôme publia à Rome un immense retentissement. Bientôt il vit se presser autour de lui des âmes désireuses de remonter à sa suite jusqu'aux pures origines de la vérité chrétienne ^ Le croira-t-on? ce furent des femmes, et même des femmes du plus haut rang, qui éprouvèrent les premières cette curiosité érudite et pieuse. Chez elles s'étaient conservées une soif de connaître et d'aimer, une ardeur intellectuelle et morale, qui ne faisaient plus battre le cœur de leurs inertes époux. Singularité qui n'est ni sans explication ni sans exemple dans les sociétés où la vie publique s'est éteinte. Le repos forcé de la servitude, qui énerve les vertus viriles, développe au contraire les dons plus particulièrement féminins de la méditation contemplative. A l'épreuve où les hommes se corrompent et se dégradent, plus d'une âme de femme s'élève ou s'épure. Retiré dans une petite maison de l'Aventin, Jérôme s'y vit bientôt entouré d'un groupe de matrones, de veuves et de vierges, qui venaient à des jours réglés le con-
1. s. Jér., Ep, xviii, XIX, xx, etc.; Prœf. m quatuor Evangel.^ etc.
270 LA J'É.MTENCE DE TIIÉODOSE.
sulUir, d'abord sur les mystères cachés sons le sens obscur de quelque verset de rÉcriture, puis, par occasion, sur les mystères plus profonds encore et plus troublés de leur cœur.
Celaient la digne Marcella, restée sans appui dans sou jeune âge, et qui n'avait jamais voulu donner de nouveaux gages au monde par de secondes noces; Fabiola, qui, tombée jadis au pouvoir d'un époux brutal, avait rompu un lien odieux par la voie légale, mais non clirélicmïe, du divorce, et, se reprochant aujourd'hui sa faiblesse, voulait l'expier dans la pénitence; Asella, Piincipia, Léa, toutes issues du sang le plus illustre de Rome. C'était avant tout la noble Paula, descendante elle-même des Camille et alliée aux enfants des .Iules, qui vint la première se ranger sous les lois de Jérôme avec un dévouement passionné, amenant avec elle ses trois fdles Pauline, Eustochie et Blésille, uniques et charmantes consolations de son veuvage. Ainsi se forma un véritable couvent, tout composé des héritières des plus grands noms; et chacune d'elles, sous la conduite de ce rude directeur, prit bientôt je no sais quoi de monastique dans les sentiments et même dans l'aspect extérieur, qui ne put échapper longtemps à la critique de leur société ni à l'atlenlion de la foule. Chaque jour on racontait de quelqu'une des dames de rAvenlin quelque trait qui alieslait l'empire que leur maître spirituel prenait sur elles en exaliant leur piété. Paula, duu corps lïêle et d'une santé défaillante.
L/ fÉSJTESCE DE THLC'ltOiE. 271
veillait les Duiîs sur des parchemins grecs ou hî^jreux pour pr^arer ia leçon du lendemain, l . con-
sacrant à Dieu les biens donl elle se reprochait d''avoir repris la libre disposition, donnait à Rome le spectac'e. jusque là ÎLConna^ d'un a^e de malades fondé sur le raiodèle de ceux d*c»nt Baâle avait ennchi Gésarée. Elle f Tenait eUe-naéme, surmontant tous les «' . ée ia nature, étâucher de ses mains délicates les oloèr^ félidés que recouvrent les baillons du pauvre. Pauline taiïâiî plu? encore : elle persuadait à son mari, le sénateur Pamaiaeiiius, de réserver dans son propre palais on quartier ans infirmes éi aux indien ts. Eustocfaie, à seize ans, dans toot Téclat que la jeunesse prête à la beauté, annonçait tout hant le dessein de refuser son ccear au plus honnête amiMB', pour l'offrir tout entier à Dieu. ^ ' veaveapr^ sept mots senleinent de
mariage, ei ut»aai ju^^ue-la de sa iiir^rté avec uo innocetil dt^ir de plaire, sortait un jour de son appariement véliie de bure, ses cheveux cachés sous no voile, &aiis parure et sai» £afd, et fermait sai» pitié, à partir de ee mom^it, sa porte à tons les aérants que se^^ grâces, sa fortune et son sourire avaient attirés autour d'elle.
Toutes ces résolatiois imprévae«:, tombant dans des iàmilles partagées, dont les membres étaôent ou de piélé inégale ou de cultes différenls, y irent naître de véritable» oraees. Ce f ut mi récri çénéral, ar 'i-
renl paît les parents trompés dans leurs vues ambî-
272 LA PÉNITENCE DE THÉODOSt.
lieuses pour l'établissement de leurs enfants, les prétendants éconduits, les héritiers frustrés des biens dont ils avaient nourri l'espérance, enfin tous les chrétiens lâches qu'offensait la comparaison d'une conduite contraire à la leur. Aussi l'inspirateur connu de ces actes de sacrifice volontaire ne tarda pas à devenir l'objet de la vive animadversion de ceux dont il dérangeait les calculs. Les mécontents se répaiulirent en plaintes et bientôt en invectives contre l'influence de Jérôme. Les accusations ordinaires auxquelles donne lieu la fréquentation des riches et des femmes, les soupçons de captation ou d'intrigues plus coupables encore, circulèrent d'abord à voix basse, puis se produisirent au grand jour. Les plus modérés accusèrent Jérôme de renouveler les erreurs des hérétiques des premiers siècles, de Tatien et de Montan, qui condamnaient comme des œuvres du démon l'usage légitime des biens de ce monde, la propriété, le mariage, les secondes noces. Des prêtres sans zèle ou sans mœurs, des religieuses fatiguées de leurs vœux ou qui en avaient relâché le lien, des ennemis de Damase pressés de se venger sur son favori, formèrent un concert de voix haineuses auxquelles les païens, moins directement intéressés, mais toujours heureux de ce qui décréditait le zèle évangélique, joignirent leur écho. On ameuta la populace et on l'excita à huer dans les rues la robe monastique. De petits traités circulèrent, attaquant l'ascétisme en principe et le célibat virgi-
nal, comme contraires au vœu de la nature et au bien do la société'.
Jérôme, pris à partie, sentit s'allumer sa verve guerrière. Il n'était point dans son naturel de reculer devant la menace. Aussi reprit-il d'abord en théorie et pour les renforcer plus que pour les désavouer, tous les thèmes qu'on lui reprochait. 11 n'alla, pas à la vérité jusqu'à condamner le mariage que l'Église permet et bénit, mais dans plusieurs traités dogmatiques, et surtout dans une lettre élociuente adressée à Eustochie, il s'étendit sur les mérites de la virginité; il opposa les biens de cet état sublime aux maux réels et aux plaisirs aussi vils que vains de l'état opposé, dans des termes si enflammés qu'il semblait retirer, tout en la faisan!, la concession dédaigneusement accordée par lui à la faiblesse humaine. Puis, après avoir ainsi opposé doctrine à doctrine, il passa à sa défense personnelle, et là encore, trop fier pour se justifier, il alt;iqua à son tour. Aux soupçons répandus sur ses mœurs, il répondit par une peinture aussi véridique qu'amère, et probablement semée d'allusions personnelles, des vices de la cité qui applaudissait à ses calomui leurs. Ce fut une revue, et bientôt une exécution générale.
1. Les rapports de S. Jérôme avec les dames romaines sont vivement dépeints dans la correspondance qui remplit le premii-r volume de ses (euvres et qu'il faudrait analyser tout entière. Voir sur ce sujet un chapitre tians l'excellente thèse de l'abbé Eugène Bernard intitulée : Voyage de saint Jérôme, et le tableau, peut-être un peu charité, tracé par M. Auiédée Thierry dans la Revue des Deux Mondes des 1'^'' octobre et 15 novembre 1804.
274 LA l'ÉjNi'f E.NCE DE TllÉODOSE
Nobles, grandes clames, magistrats, prôlres, tout le monde y passa, chacun eut son tour, et chacun sentit enfoncer dans le point le plus sensible de sa ciiair un dard enflammé. L'hyperbole de Juvénal n'eût pas marqué d'un liait plus comique et plus sanglant la matrone avec ses robes brodées repi\'senlant des animaux de grandeur naturelle, ses étages de cheveux posliches, et son visage fardé d'une couche de blanc qui la fait ressembler à une statue de plâtre; la vieille coquette qui se couronne de roses comme une jeune lille; le mari qui fait asseoir sa maîtresse à la table domestique, ou la fenmie acariâtre et dépensière qui met à sec la bourse commune; la fausse dévote (jui distribue ses aumônes en plein jour, en faisant appeler tout haut les pauvres par des crieurs à gages; le prêtre dameret, aux cheveux bouclés, aux doigts chargés de biillants, qui s'en va au grand trot de deux chevaux fringants faire visite aux dames à leur lever, les trouve couchées et s'assied sur leur lit; les cercles pieux où ou commence i*ar pai'ler <Je charité, et où on finit par causer des commérages de salon, eî des mariages faits ou manques; tous les ridicules, en un mot, et tous les scandales que fait nailre dans les sociétés polies la tentative si souvent renouvelée d'accorder Dieu et le monde, la piété et le plaisir. Sur ce thème si riche de la dévotion aisée, Jérôme a devancé et dépassé la raillerie des plaisants de tous les siècles, et l'aurait épuisé si la matière sau9
cesse renaissante ne le rendait vi aiment inépuisable *. Il fatidrait n'avoir jamais connu les hommes pour s'étoimer de l'immense popularité qu'obtint cette réplique hardie. Le charme qu'on trouve dans la satire n'e^t liUllemiMit en proportion avec le dessein qu'on peut avoii" de profiter de la correction qu'elle renferme. Bien d'autres sentiments, oiôins louables et moins rares, y ont leur part: une curiosilé maligne, le goiat du scandale, Jie fût-ce que le divertissement de mettie m\ nom propnï au bas d'un portrait anonyme, et de jouir de l'embarriis de son prochain qui se console lui-uièrac en atlentlaut sa revanche. Les compagnies les plus délicates, par là même les plus fatiguées de porter le joug des convenances, ne sont pas les moins empressées à rechercher ces mets de haut goût dont la saveur parait à leur palïîis blasé d'autant plus piquante qu'elle est plus anière. Entendre une voix qui gourmande est pour ceux que l'adulation a lasses comme un de ces raffinements que la volupté cherche dans la douleur. Aucun de C(;s moyens de succès, qu'il n'avait pas cherchés, ne uiauqiia au satiriste clirélieu du iv- siècle. Un gj'and nombre de ses auditeurs furent touchés, d'auijes furent simplement éveillés et amusés. 11 eut la consolation, très-imparfaite assurément, de divertir aux dépens de ses adversaires ceux qu'il ne convertit pas à ses convictions. Tour à tour adujiré, haï, exalté etalLaqué,
1. s. 3év.,Ep. IV. — Ad Funam, kmi. — Ad. Eustochiwm, passiin.
mais remplissant toutes les bouches et fixant tous les regards, il eut bientôt d'autant plus sûrement captivé la mode qu'il avait plus ouvertement choqué la coutume. Le solitaire de l'Aventin, vivant de veilles et de jeûnes, devint le personnage en vogue dans la cité des riches et des oisifs par excellence.
Les païens, témoins railleurs de ces luttes, faisaient leur profit des récriminations réciproques de leurs adversaires. Ils prenaient acte à la fois et des vices des familles chrétiennes stigmatisés par Jérôme, et des répugnances soulevées par les austères vertus que prêchait ce maître impitoyable. En regard de ces extrêmes opposés, ils aimaient à rappeler le nom de quelquesuns d'entre eux, dont le caractère et la conduite otTiaient des modèles de vertus plus humaines, moins surprenantes, mais par là môme d'une utilité, suivant eux, plus applicable aux devoirs de la vie commune. Nous connaissons Symmaque et nous avons déjà nommé Prétextât, tous deux gens de bien, de naissance et d'honneur, tous deux doués d'une intelligence fine que l'éducation avait CLiUivée, tous deux imbus des maximes d'une sagesse tolérante; Symmaque, voué au culte de Rome, mais prêt, pourvu qu'on cédât le premier rang à sa divinité favorite, à supporter à côté d'elle toutes les formes de la croyance populaire; Prétextât, initié aux mystères de l'Orient, où il avait puisé un écleclisme tendre qui lui permettait de reconnaître et d'aimer un Dieu unique et caché sous les symboles de toutes les
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divinilés nationales. A l'un et à l'autre revenaient de droit et les hautes magistratures politiques auxquelles les appelait naturellement leur expérience des affaires, et les dignités sacerdotales dont les empereurs chrétiens avaient renoncé à occuper le premier rang. Aussi les inscriptions du temps nous montrent les unes et les autres accumulées sur leur tête. Au nom de Prétextai sont joints les litres de pontife de Yesta, pontife du Soleil, Quindecennalis Augur, Tauroholilc, Néocore, Hiérophante, Père des choses sacrées. Tous les cultes des pays connus lui apportent leur hommage. Symmaque, à la vérité, ne porte qu'une seule dénomination de ce genre, celle de Pontifex major, ou président du conseil des pontifes romains, le premier degré au-dessous du souverain sacerdoce vacant. Mais les insignes politiques du consulat, de la préfecture de Rome, de la préfecture d'Italie, de la préfecture du prétoire, lui sont attilbués tour à tour, comme par des alternatives régulières. Dans ces fonctions diverses, il portait un esprit de bonne administration et de douceur, mêlé de dévouement aux vieilles institutions de la république et de ménagements pour le culte nouveau. Sa correspondance trahit à chaque page ces sentiments. La religion le préoccupe avant tout; mais il faut voir sa douleur quand une vestale est surprise dans des relations incestueuses, ou veut s'affranchir de ses vœux avant l'époque fixée par les lois: son indignation contre ses coreligionnaires timides qui
fcîjent les dignités de îeiir culte pour faire leur cour à l'empereur chrétien. « Fuir les autels, s'écrie-t-il, c'est maintenant pour les Roniains le moyen de tïatter. 0 Dieu! faites-nous grâce pour votre sainteté négligée. » Il fant voir sa joie quand il a réussi à honorer un jour les dieux avec plus de pompe que de coutume. « Tout le reste, dit-rl, |e le supporterai maintenant avec patience. » Mais il faut voir aussi avec quelle chaleur sincère, accusé par erreur d'avoir chargé injustement des chrétiens dans une poursuite criminelle, il en appelle pour se justifier à sa renommée, à sa conscience, et à celle du pape Damase lui-même : « Je sais, dit-il, que par le vice de la nature humaine la probité est exposée aux coups de l'envie, mais, divin empereur, je suis surpris que la haine des envieux ait été jusqu'à attaquer, par un mensonge avéré, la réputation d'un homme de bien... Qu'il rende maintenant, quel qu'il soit, compte de sa fourberie, celui qui, à propos d'une enquête légitime commandée par nous contre les spoliateurs des murailles Ce la ville, fait intervenir tragiquement les ministres catholiques. Qu'il réponde aux lettres de Tévéque Damase, dans lesquelles ce pontife nie que les sectateurs de sa religion aient reçu la moindre injure... Ayez confiance dans !a parole du chef de celte religion qu'on dit outragée... J'attends avec confiance ce que Yolre Éternité décidera. » Ce langage de l'honneur et «le la probité, se faisant entendre dans toutes les occa-
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çions solennelles, balançait dans les esprits l'effol de l'éloquence plus ardente, plus inspirée, mais moins douce, qui tombait des lèvres de Jérôme ^
Un incident mit dans un frappant contraste ces doux ordres si inégaux d'influences et de vertus, La même année, à peu de jours de distance, Prétextât mourut, au moment où il venait de consacrer douze statues sur le Capitole aux grands dieux protecteurs de Rome, et le petit couvent de l'Aventin perdit deux de ses matron^îs, Léa et Blésilla, la fille chérie de Paula. La pompe onicielle et la douleur populaire rivalisèrent d'hommages pour honorer la mémoire de Prétextât. Le peuple était au théâtre quand la nouvelle (le sa (in fut apportée : la représentation fut suspendue, f't l'air retentit des plus lugubres cris. Deux statues de l'illustre défunt furent placées dans la salle des séances •<1a sénat. Les vestales, par grâce spéciale, obtinrent la permission d'en mettre nue autre dans leur oratoire. Sa veuve Pauline, digne compagne d'un îel
époux, et comme lui prêtresse des saints mystères, y fit graver une inscription où elle se hasardait à dire qu'il ne l'avait quittée que pour être admis dans le palais lacté du ciel.
Les obsèques des deux chrétiennes furent célébrées avec une pompe plus modeste, mais aussi tou-
\. Sur le rôle de Prétextât et de Symmaque consulter : Beugaot, Destruction du paganisme en Orient, 1. vin,f-li. 7; Etude sur Symmaque, par E. Morin, Paris, 1847; la Correspondance de Symmaque, principalement les livres ix et x.
chante. Celles de Blésilla surtout prirent un caractère déchirant par la douleur de la mère qui ne pouvait se décider à quitter la dernière dépouille de son enfant. Il fallut l'emporter à bras, à moitié morte, et dans les rangs de la foule qui assistait à ces funèbres adieux des murmures s'élevèrent : « Voilà, s'écria-t-on, ce que nous avions bien dit. Cette fdle est morte de l'excès de ses jeunes, et c'est là ce que sa mère pleure... Qui nous débarrassera de ces méchants moines qui séduisent les femmes? Ne va-t-on pas les lapider ou les jeter à l'eau? Jamais païenne ne pleura ainsi ses enfants ^ »
Ces plaintes allèrent droit au cœur de Jérôme, et le piquèrent comme d'un nouvel aiguillon. Dans une lettre écrite le lendemain, et qui ne dut pas tarder à circuler, il gourmanda tour à tour et consola la pauvre mère en termes énergiques dont l'accent semblait évoquer à la fois toutes les splendeurs et toutes les terreurs de la vie future. « En entendant la foule blasphémer à cause de vous, dit-il à Paula, quelle n'a pas été, pensez-vous, la tristesse du Christ! et quelle a été la joie de Satan!... Je ne le dis point pour vous effrayer : mais, Dieu m'en est témoin, et je parle au pied de son tribunal, il faut détester ces larmes pleines
i. s. Jér., Ep. X.XXIX : Dolet filiain jejuniis interfectam... Quousque genus detestabile monachorum non urbe pellitur? non lapidibus obruitur? non prœcipitatur in fluvios?... Nnlla gentilium ita sucs unquam fleverit fUios.
de sacrilège, et plus pleines encore d'incrédulité. Quand vous hurlez, quand vous criez comme si une flamme vous embrasait le cœur, c'est vous-même qui vous perdez... Et que ne souffre pas, pensez- vous, votre riésille, lorsqu'elle voit le Christ irrité contre vous?... Elle vous crie : Si jamais je vous ai aimée, ô ma mère, si j'ai sucé vos mamelles et écouté vos leçons, ne me plaignez pas de ma gloire. Pensez-vous que je sois seule aujourd'hui! J'ai avec moi Marie, la mère de mon Sauveur, et je vois des visages que je ne connaissais pas. Oh! la belle société qui m'environne! Yoilà Anne, la prophétesse de l'Évangile: en trois mois j'ai acquis ce qu'elle a attendu tant d'années! » Puis, reprenant lui-même la comparaison que chacun faisait entre les deux morts si rapprochées du païen et de la chrétienne: « Oh! quel changement! s'écrie-t-il ; celui qui, il y a peu de jours, occupait le comble des honneurs, qui montait au Capitole comme s'il eût triomphé chaque jour de nos ennemis; celui que les Romains suivaient de leurs applaudissements, dont la siort a ému toute la ville, celui-là est maintenant abandonné et nu, non dans le palais lacté du ciel, comme sa malheureuse veuve s'en fait l'illusion, mais dans de sordides ténèbres; celle que renfermait le secret d'une cellule, qui paraissait pauvre, misérable, dont la vie était réputée une folie, celle-là suit le Christ et dit : Ce qu'on m'avait raconté de la cité de Dieu, aujourd'hui je le vois! » Yisions enflammées qui
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venaient à point pour rafformir les cœurs troublés et pour rejeter dans l'ombre l'éclat de toutes les vertus comme de toutes les gloires humaines ^
On ne sait jusqu'où aurait été porté le trouble causô par ces rivalités compliquées de culte et de secte si 1?> mort du pape Damase n'était venue apaiser un peu la violence de la situation. Le nouveau pontife Sirice, qui paro^ avoir été doué d'un esprit moins étendu mais plus calme que Damase, affecta de se renfermer dans les devoirs de sa chargiî, dont il revendiqua avec un soin jaloux et éfendit même les attributions par plusieurs décrétales que nous avons encore, mais il n'eïtcouragea point Jérôme dans la continuation de ses luttes oratoires. Privé ainsi de son protecteur, l'ardent docteur crut prudent de se soustraire pour un temps au ressentiment de ceux qu'il avait offensés, en regagnant sa solitude chérie. « Je pars, dame Aseila, éciivait-il, du bâtiment qui l'emportait, à l'une de ses pénitentes, heureux d'avoir été digne d'être haï par le monde. Priez le ciel que de Babylone je puisse rejoindre Jérusalem. Insensé que j'ai été de vouloir ehanter le cantique du Seigneur sur la terre étrangère, et d'avoir quitté la montagne de Sinaï pour aller chercher du secours en Egypte! » Paula le suivit de près : divisant ses biens entre ses enfants et s'arrachant à leurs larmes, elle quitta Rome avec la seule Eustochie, et
i. Symmaque, Hp. ix, 3(3 et suiv. — S. Jér., Ep. xxiii et x\xix.
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vint s'établir auprès du tombeau du Christ, sous l'aile de son maître adoré. La vivacité des passions était ainsi momentanément calmée, mais tous les ferments en restaient encore prêts à se rallumer, lorsque le grand empereur chrétien fit son entrée triomphale dans cette cité divisée*.
Sa conduite fut pleine de pnidence et d'habileté. Ce même souverain, que l'Orient avait vu frappant d'une main si rude les sanctuaires de l'idolâtrie, traversa la grande ville, où partout les statues des dieux offensaii-nt ses regards, d'un pas tran(iuille, sans montrer ni émotion ni colère. Il observa dans le moindre détail le cérémonial antique, en tout ce qui était compatible avec ses convictions personnelles. Nul faste asiatiqiie, nulle arrogance de conquérant ; il parut tour à tour au Sénat et sur les Rostres, en costume de citoyen plutôt que de prince, comme eût fait Auguste ou Tibère quand le principal naissant ménageait encore les souvenirs de la république. Il voulut ensuite fout visiter lui-même, monuments, édifices publics, demeures privées de quelque importance : il se montra partout à pied, sans gardes, se laissant aborder de près par la foule -. Aussi le rhéteur chargé de son panégyrique, le Gaulois Pacatus déclarait-il, sans hésiter, que si Brutus revenait