Prud. Contra Symmachum, vers 540 et suiv
Ne Rornula virtas
- Jam sit anus, norit ue gloria parta senectam.
étaient heureux d'opposer les espérances d'une gloire nouvelle que les exploits de Théodose faisaient briller des plus vives couleurs.
Content de ce succès et comblé des hommages de tous, Théodose se remit en route pour Milan dans les derniers jours de l'année. Là, des nouvelles venues d'Orient l'attendaient, bien propres à faire apercevoir les différences d'état, d'esprit et de mœurs qui séparaient désormais les deux moitiés de l'empire. Pendant qu'à Kome la patience et la douceur de Théodose avaient plus fait que l'ardeur impétueuse de Jéiôme pour mener le christianisme vers son triomphe, en Orient au contraire un acte violent venait de précipiter
Exultare patres videas pulcherrima mundi Lumina.. ..
Niveum pietatis amictum
Suraere, et exuvias deponere pontificales.
Ces vers de Prudence sont extraits, nous venons de le dire, d'un long récit fait par ce poëte d'une scène qui est supposée avoir ou lieu au Sénat de Rome. Théodosc, dans ce récit, invite le sénat à proclamer le christianisme la religion de l'empire, et à la suite d'un l>ng; discours fait adopter sa proposition à la grande majoriié des voix. Presque tous les historiens, même le sceptique Gibbon, ont pris au sérieux cette amplification poétique qui leur a paru confirmée pnr un passade de Zosime que nous dcvr ns examiner un peu plus loin. Mais, d'une part, ni les lettres de Symmaque, ni celles de saint Ambroise ne font mention d'un fait aussi considérable que le changement de religion de l'empire décrété par le sénat, et on en cherche Vainement la traci' da. s les autres historiens. D'autre part, il est avéré que le paganisme ne périt nullement à Home à la suite du voyage de Théodose, et M. Beugnota parfaitement démontré que tout l'extérieur de la religion officielle fut conservé dans cette capitale jusqu'au milieu du règne d'IIonorins. (Beugnot, Destruction du paqanisnie en Occident, tome I^"", 3'^ partie.) Il faut donc ranger le récit de Prudence parmi les fictions oratoires ou poétiques si communes dans ce siècle.
vers son dénoùment une lutte désormais engagée à forces trop inégales.
Nous avons dit que dans la ruine, ou du moins dans la dégradation et la mutilation universelles imposées par Tliéodose à tous les temples de TOrient, un seul avait été épargné et gardait avec ostentation le plein exercice du culte. C'était le sanctuaire le plus illustre de cette partie du monde, et presque de l'univers entier. En quel lieu en effet de la terre liabilal)le n'était connue l'antique et incomparable demeure du grand dieu du Nil, le Sérapéion, élevé de cent degrés, au centre même d'Alexandrie, sur une terrasse faite de main d'homme, qui à elle seule portait une ville entière? Nulle part la fausse piété ne s'était montrée avec un éclat plus voisin de la vraie grandeur. Une série de vastes cours, séparées par des bâtiments majestueux où demeurait une population de prêtres, de gardiens et d'employés; puis quatre rangs de galeries parallèles, précédaient le vaste tertre où se déployait l'édilîce sacré lui-même, élevant dans les airs ses étages superposés de colonnes sculptées dans le plus beau marbre. A l'intérieur ruisselait tout le luxe de l'Orient : une triple couche de métal, or, argent et cuivre, recouvrait du haut en bas les lambris. Au centre se dressait l'idole, produit composite des matériaux les plus précieux, étincelanle de pierreries, étendant d'une paroi à l'autre ses bras gigantesques. A ses pieds était une effroyable statue du monstre Cerbère, reposant une de
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ses têtes sur la main droite du dieu. Le visage de VkhVi était tourné vers l'orient, et une ouverture imperceptil^le avait été ménagée dans le mur qui lui faisait face, pour qu'à un jour marqué de l'année, les premiers rayons du soleil levant venant frapper ses lèvres, elle parût recevoir le baiser de l'aurore. Sous la plateforme, voisine du temple, s'étendaient de vastes souterrains constamment éclairés et communiquant l'un avec l'autre, et avec la ville par cent issues secrètes. Enfin dans les bâtiments latéraux se trouvaient entassés, en fait d'objets d'art, de manuscrits, de statues, tous les trésors de la piété et de la science des anciens jours*.
Longtemps la colline sacrée, visible au loin dans la plaine, avait fait l'orgueil de la contrée qu'elle couvrait de son ombre; longtemps c'avait été comme l'àme de l'Egypte entière, la source de sa vie et de sa pensée. C'était là qu'elle venait implorer le fleuve bienfaisant de qui elle attendait sa subsistance, et se plonger dans ]es mystères du culte symbolique qui avait fait de ses hiérophantes les maîtres de la Grèce et les docteurs du monde. Mais aujourd'hui qu'une foi nouvelle enflammait les masses et peuplait les déserts, une disproportion qui offensait les regards ex!>{a;( entre le faste dominateur du vieux temple et le nombre connue le z^èle de ses partisans. Délaissé par la fa\.'ur et le
1. Rufin, 'I, 23. — Macrobe, l, 20. — Première paitie de cette îiistoire, t. I, p. 305.
respect publics, le Séiapion n'apparaissait plus que comme le repaire où s'étaient l'éfugiés les démop.s dépossédés, pour méditer leur vengeance et faire pleuvoir sur la cité leurs maléfices. Une vieille superstition^ le défendait encore ; mais la haine, l'impatience des chrétiens vainqueurs, grondaient au pied et formaient comme un siège permanent autour de la dernière ciladélie de l'idolàlrie.
Une situation si choquante na pouvait se prolonger. Il était impossible qu'une cité chrétienne se condamnât longtemps à être couronnée par le symbole d'un culte qu'elle détestait; il était impossible qu'elle ne se soulevât pas tôt ou tard pour elfacer ce signe d'opprobre de son front. Quelle fut l'occasion du conflit, et quel en fut le provocateur, c'est ce qu'il serait (comme c'est l'ordinaire dans les temps de partis), assez dillicile de déterminer. Les historiens conviennent qu'il y eut de la part des chrétiens une sorte de provocation morale, provenant d'une légitime indignation, mais qui amena la résistance matérielle du parti opposé. Yoici, suivant eux, par quels incidents la crise finale fut déterminée. Le nouvel évèque d'Alexandrie, Théophile, bon] me d'un caractère âpre, que ses démêlés avec saint Clnysostome firent plus tard tristement connaître, ayant • obtenu du gouverneur la permission de consacier au service divin un ancien temple de Bacchus depuis longtems abandonné, des fouilles durent être faites pour approprier le vieux bâtiment au nouvel usage. En
creusant le sol, on découvrit dans les fondations plusieurs de ces insignes ridicules ou indécents dont le paganisme ne rougissait pas d'affubler ses divinités. Théophile, ne voulant pas manquer une si bonne occasion de mettre le comble au discrédit du vieux culte, ordonna que ces infâmes objets fussent promenés par la ville, suivis d'une procession dérisoire, que saluèrent sur son passage les huées d'une foule plus amusée que scandalisée. Les païens ne purent supporter d'être livrés ainsi publiquement à l'ignominie. Ils se précipitèrent les armes à la main sur les railleurs pour en faire justice. Le sang coula, les passions s'allumèrent, et la police n'intervenant qu'assez mollement, une rixe violente s'ensuivit et une sorte de guerre civile s'engagea au sein de la cité.
Dans celte lutte prolongée, le Sérapéion, que sa vieille réputation d'inviolabilité protégeait encore, devint l'asile et comme le quartier général des païens. C'était là qu'ils se retiraient, le soir, pour combiner leurs sorties du lendemain. Un philosophe, renommé dans le pays, du nom d'Olympe, leur servait de chef : il animait les ressentiments par une éloquence ardente, et organisait la résistance avec la suite et le coup d'œil d'un général. Après chaque prise d'armes, les séditieux rentraient dans leur citadelle, emportant avec eux leurs blessés, leur bulin et leurs prisonniers. D'affreux récits circulèrent bientôt sur les traitements auxquels étaient livrés dans cet asile impénétrable les
captifs chrétiens. On les forçait, disait-on, à sacrifier à l'idole, sous peine de se voir livrés à tous les genres de supplices. Des potences et des roues étaient dressées en permanence, et les voûtes qui supportaient le temple recevaient dans leurs profondeurs les membres encore palpitants des suppliciés*.
Que faisaient cependant les magistrats impériaux, le préfet Évagre et le général Romanus? Leur embarras était fort grand : ils sentaient bien qu'un pareil désordre ne pouvait être toléré, et la clameur publi(iue les pressait d'agir. Mais violer le Sérapéion, la retraite du dieu nourricier de l'Egypte, c'était un acte d'audace auquel n'étaient nullement préparés ces fonctionnaires, probablement assez froids chrétiens et conservant pour le vieux culte une faiblesse fort répandue dans le personnel administratif de l'empire. Cynégius lui-même, l'exécuteur ardent des volontés de Théodose, avait reculé devant une telle profanation. Dans cette difficulté, les magistrats, après s'être consultés, résolurent de tenter une démarche pacifique. Ils se rendirent, sans armes et sans escorte, jusqu'à la porte du temple pour représenter aux séditieux la gravité de leur crime et les engager à rentrer d'eux-mêmes dans l'ordre. La timidité d'une telle conduite n'était pas de nature à décourager les révoltés. Aussi les représentations des deux orateurs officiels furent-elles accueillies avec