Soz., MI
paganisme, qui paraissaient avoir l'éclat et la solidité de l'or, on a vu enfin qu'ils n'étaient que poussière; ils se sont écoulés comme l'eau, et ceux qui les adoraient et y plaçaient leur confiance les ont brisés euxmêmes et comme avalés, jusqu'à les faire disparaître dans la confession d'un seul Dieu et du nom de Jésus- Christ *. »
Ainsi parlait le frère de Basile, Grégoire, le saint et disert évêque de Nysse, seul survivant de toute une famille de génies chrétiens. Mais pour prêter de dignes accents à la vivacité du sentiment public, ce n'était pas assez de son ingénieuse faconde. L'éloquence d'un autre Grégoire, son maître et son prédécesseur dans la foi, se fût seule élevée à la hauteur d'un si grand sujet. Malheureusement celle-là avait cessé de se faire entendre. L'incomparable orateur de Nazianze, le champion intrépide de la Trinité, le doux et triste archevêque de Constantinople, n'était plus là pour applaudir au triomphe de la foi dont il n'avait connu que les épreuves. Ce soleil s'était couché dans les nuages, et l'éclat inattendu du malin ne le réveillait plus. Grégoire venait de finir ses jours dans la terre d'Arianze, voisine de sa ville natale, petit domaine qui appartenait à sa famille, où il avait un jardin, une fontaine versant la fraîcheur avec ses eaux, et quelques arbres qui lui prêtaient leur ombrée Mais là même, le repos l'avait fui.
i. s. Grég. Nyss. 0pp. t. I, p. 231, de Vita Moysis.
2. S. Grég. Naz., Carm. xliv, [n monachorum obtreclatores, p, 915.
Parmi les âmes que Dieu chérit, il en est à qui Dieu accorde dès ici-bas un avant-goût de la paix suprême ; il en est d'autres à qui il refuse non le secours, mais le sentiment de sa grâce, et qu'il laisse se débattre jusqu'à leur dernière heure contre les défaillances et les obscurités de la nature. Grégoire était de ce nombre. Rendu à la liberté et à la solitude qu'il avait rêvées, rien ne l'empêchait plus de partager entre la prière et la poésie les loisirs de ses derniers jours et les veilles de ses dernières nuits. Mais ni les élans de sa foi, ni les jeux brillants et purs de son imagination, ne réussissaient soit à lui faire oublier les amertumes de sa vie, soit à calmer les anxiétés scrupuleuses de sa conscience. Tour à tour il jetait sur la corruption du siècle des regards pleins d'une irrilation mélancolique, ou il les plongeait avec effroi dans les abîmes de l'éternité; et chacun de ces sentiments, en s'échappant de son âme, était coulé dans le moule d'une versification savante : « Pleure, s'écriait-il, pleure, pécheur ; c'est là ton seul allégement. Il faut quitter les festins et les gracieuses compagnies de la jeunesse, la gloire de l'éloquence, l'orgueil du rang, les demeures au faîte élevé, les plaisirs, les richesses, la lumière du jour et les astres brillants, couronne de la terre; il faut tout quitter. La tête enveloppée de bandelettes, cadavre glacé, je serai Ici, étendu sur un lit, donnant à la douleur la consolation de pleurer, emportant quelques éloges et quelques regrets qui ne dureront pas longtemps, et ensuite
DERNIERE LUTTE DU PAGANISiME.
une pierre funèbre et le travail éternel de la destruction. Mais ce n'est pas là ce dont s'inquiète mon âme : je ne tremble que devant la justice de Dieu. Où fuir, malheureux, où fuir ma propre perversité? Me cacherai-je dans les abîmes de la terre, ou dans les nues ? Que n'est-il quelque part, pour m'y réfugier, un lieu impénétrable au vice, comme il en est, dit-on, à l'abri des bêtes féroces et des contagions ! Un homme,, en prenant la route de terre, évite les tempêtes; le bouclier repousse la lance ; le toit d'une maison défend contre la froidure : mais le vice nous environne : il est partout avec nous, hôte inévitable. Élie est monté aux rieux sur un char de feu, Moïse a survécu aux ordres d'un tyran meurtrier, Daniel a échappé au\ lions, les jeunes hommes à la fournaise; mais comment échapper au vice? Sauve-moi dans tes bras, ô Christ, ô mon roi M » C'est dans ces tristesses, dont fut assiégé même son lit de mort, qu'avait fini, en 391, à la veille du triomple complet de la Trinité, le dernier des illustres champions qui avaient lutté pour elle à côté d'Athanase *.
A la vérité, s'il eût vécu, il eût bientôt trouvé, même dans le cours des affaires publiques, de quoi nourrir la mélancolie de son génie. Au milieu de la
1. s. Grég. Naî , Carmen lugubrtpro amma sua, t. lî, p. Oi 9, traduction de M. Villemain.
2. La date de la mort de Grégoire est placée par ses biographes soit en 389, soit en 391.
DERNlÈnE LUTTE DU PAGANISME. 3ol
prospérité générale, un point noir se montrait déjà et grandissait à l'horizon. Depuis quelque temps, Théodose recevait de Valentinien des lettres qui commençaient à l'inquiéter, parce que le jeune souverain s'y plaignait en termes peu ménagés de l'un des gardiens qu'on lui avait laissés. Chose singulière, et qu'on n'ont point attendu d'un si jeune homme, ce n'était pns d'Amhroise ni de la tutelle sacerdotale qu'il se plaignait. Il ne s'irritait ni du zèle ni de la rigueur que ce directeur difficile exigeait de lui dans toutes le pratiques religieuses; au contraire, en cette matière il allait de lui-même au-devant des moindres indications. Chaste, sobre, austère, il était toujours le premier à retrancher quelque chose à ses divertissements, et à fuir même l'ombre d'un plaisir coupable. 11 avait eu un instant le goût des jeux du cirque, mais, sur l'observation qui lui fut faite que ce passe-temps était bien sanguinaire pour un chrétien, il fit détruire en un seui jour toute la ménagerie destinée au combat. Les jours de jeûne, il lui arrivait de donner à dîner à ses courtisans sans prendre lui-même part au repas. Une fois il étotina tout le monde en faisant chercher à Rome une comédienne fameuse par ses attraits. On croyait qu'il la destinait à ses plaisirs et que son austérité allait faiblir. Avec quelle surprise n'apprit-on pas qu'il n'avait eu d'autre but que de la faire enfermer pour empêcher qu'elle ne corrompît la jeunesse de sa cour! Mais, en échange de tant de plaisirs «acrîfic's.
il demandait à exercer en réalité le pouvoir dont il avait le titre, et il faut ajouter qu'il justifiait cette prétention par son assiduité au travail , l'attention constante et le bon esprit qu'il portait dans les délibéralions du conseil, ses sentiments d'humanité et son amour pour ses peuples, le soin qu'il mettait à faire prévaloir la justice et même la clémence sur toutes les calomnies intéressées des délateurs. Ce respect pour l'équité était si puissant chez lui qu'aucune influence, même la plus chère, n'était capable de l'y faire manquer. Ainsi, bien qu'il aimât tendrement ses sœurs, il se refusa obstinément à juger dans un procès où elles étaient parties et que cette abstention marquée leur fit perdre *.
Or, dans ce désir si naturel de faire usage d'un pouvoir qui lui appartenait et dont il était digne, il rencontrait un obstacle qui, en dépit de son humilité chrétienne, lui causait une vive irritation. C'était l'esprit de prépotence du général Arbogast, que Théodose lui avait imposé comme son précepteur militaire. Celui-ci, homme d'un mérite et jusque-là d'une fidélité éprouvés, gardait de son origine barbare une rudesse de manières et d'humeur qui en faisait un ministre et surtout un maître peu commode. Investi par Théodose lui-même du commandement des armées, il avait su s'y faire bien voir et gagner le cœur des soldats. Il
i. s. Anib., de Obitu Val., 15, 17, et passim, p. 1178 et suiv.
s'était, (lès lors, aisément persuadé que, maître de la réalité du pouvoir, il régnerait effectivement sous le nom de Valentinien. 11 ne prit pas d'abord au sérieux les velléités que son pupille lui témoigna de se mêler d'affaires. C'était là, pensa-t-il, une fantaisie passagère qui ne tiendrait pas devant le dégoût du travail et les distractions du jeune âge. Quand enfin il fut constaté que l'intention était véritable et, qui plus est, justifiée par une capacité réelle, à tout prix il résolut d'y mettre ordre et de ne pas se laisser enlever la toute-[»uissance dont il avait pris la douce habitude.
A partir de ce moment, en effet, Arbogast parut n'avoir plus d'autre pensée que de contrecarrer ostensiblement Valentinien en toutes choses. 11 suffisait que le jeune homme lui exprimât un désir pour que l'ordre contraire fût à l'instant donné, et l'habitude était si bien prise par toute la cour d'obéir au général plutôt qu'au souverain, que personne n'eût osé exécuter un commandement direct de Valentinien sans l'avoir auparavant fait approuver par Arbogast. Arbogast eut soin d'ailleurs d'entourer son élève de ses créatures, qui furent en réalité pour le jeune prince autant d'espions et de geôliers. Encore, à Milan, Valentinien trouvait-il quelque défense contre cette tyrannie, oa du moins quelque consolation chez Ambroise et d'autres vieux amis de sa famille, ainsi que dans l'amitié de ses deux sœurs, avec qui il vivait dans la plus tendre intimité. Mais la servitude devint tout à fait intolé-
3ol DERNIÈRE LUTTE DU PAGAXIS.ME.
rable pendant un voyage qu'il dut faire en Gaule pour prendre possession de cette province, la plus belle de son empire. Là, inconnu, dépaysé, et n'osant s'ouvrir h personne, le pauvre empereur se vit véritablement tenu comme en prison. A Vienne, où il séjourna, personne ne le visitait dans son palais, dont il ne pouvait sortir lui-même sans être surveillé. Son impatienco devint extrême. A plusieurs reprises il écrivit en cachette à Théodose; mais Théodose, distrait et éloigné, jugeait mal la siluation et ne se piessait pas do répondre; et pendant ce temps Arbogast se servait do son nom et du mandat qu'il tenait du grand empereur pour bien établir qu'il ne pouvait être destitué ni même désobéi en Occident par personne*.
Une circonstance importante vint pourtant relever un moment le courage de Valenlinien, en lui permettant de faire, avec l'assentiment général, un acte d'indépendance qu'Arbogast dut subir. Pour la quatrième fois, avec une persévérance digne d'une meilleure cause, les sénateurs païens de Rome vinrent renouveler leurs instances pour le rétablissement de l'autel de la Victoire. Ce jour-là encore, ils espéraient se faire écouter à la faveur d'un conflit de pouvoir et des faiblesses d'un interrègne. En allant chercher Valenlinien jusqu'au fond des Gaules, ils comptaient profiter
1. s, Amb., de Obitu Val.; — Zos., iv, 53. — Soc, v, 25. — Soz., VII, 22. — P. Orose, vu, 35. - Sulpice Alexandre, cité par Grégoire de Tours.
de sa jeunesse, de son inexpérience, de Téloignement d'Ambroise el de Théodose. Arbogast leur avait-il sous main promis de les aider? La supposition (qu'aucun texte précis n'appuie) n'est pas invraisemblable ; car, qu'il fut païen ou chrétien, Arbogast assurément n'était pas dévot. Il devait, comme beaucoup de courtisans, avoir conçu de l'humeur contre le ton de piété régnant à la cour, qui assurait à l'évèque de Milan un crédit rival du sien, et, en éloignant le jeune souverain des plaisirs, le rendait plus disposé à se tourner du côté des affaires. Quoi qu'il en soit, les députés du sénat furent introduits, et si soudainement que Yalentinien se trouva tout à fait pris par surprise: « Je n'avais pas même eu le temps de lui en écrire, » nous dit Ambroise lui-même, nous révélant par ce trait seul quelles étaient la régularité et la fréquence de ses correspondances avec le jeune prince. Mais sur un point qui touchait à sa conscience, Yalentinien n'avait pas besoin de prendre le temps de la rétlexion. Il ne laissa pas même achever les députés et les congédia sans les écouter. Arbogast, qui sentit bien qu'il serait perdu auprès de Théodose s'il paraissait porter le. moindre intérêt à la demande, dut se résigner à laisser faire ce jour-là sousse& yeux un véritable acte de souveraineté*.
Encouragé par ce premier succès, auquel l'opinion géuérale applaudit, Yalentinien prit le parti de tenter un
1. s. Amb., Ep. Lvii, p. 1011 : Legatio nihil extorquere potuit,
et certe aberam, née aliquid tune ad cum seripseram.
elTorUpour rompre tout à fait ses lisières. Un jour donc, dit Zosime, qu'il figurait dans un consistoire public, assis sur son trône, on vit Arbogast s'approcher de lu' pour jouer sa comédie habituelle en venant recevoir publiquement des ordres qu'il avait par avance dictés lui-même. Mais quand le ministre tout- puissant jeta les yeux sur le papier qui lui était tendu, un éclair de surprise et de colère passa sur son visage. A.U lieu de l'ordre insignifiant qu'il attendait, il venait de lire un brevet en forme qui le révoquait de son poste de commandant des troupes. Il paya d'audace, et, regardant l'empereur en face : « Ce n'est pas de vous que je liens mon pouvoir, dit-il; ce n'est pas vous qui pouvez me le retirer. » Et il déchira le papier en mille morceaux. Personne ne bougea, et le jeune homme jeta en vain les yeux autour de lui pour chercher un auxiliaire; le nom de Théodose intimidait tout le monde.
Cet abandon général causa à Valentinien un véritable égarement de désespoir et de colère. 11 se précipita violemment sur le garde qui était à ses côtés, pour lui enlever son glaive. Le soldat résista et refusa de livrer son arme. Arbogast s'avançant alors et saisissant le bras de l'empereur : « Que voulez-vous? dit-il : voulez-vous donc me tuer? — Non, répondit l'empereur: c'est moi qui dois périr. Puisque je suis empereur sans pouvoir commander, il vaut mieux cesser à la fois de régner et de vivre. » Des courtisans se jetèrent entre
eux et opérèrent à force de prière» un semblant de raccommodement, puis l'assemblée se dispersa au milieu de rémolion générale *.
Le défi était jeté, et l'hostilité désormais publique et irréconciliable. Chacun, comme on peut le penser, s'empressa d'écrire à Théodose un récit de la scène fait à sa manière, et en attendant la réponse une trêve sinistre régna entre les deux adversaires. Ce temps ne fut pas perdu pour Arbogast. Il restait en apparence maître du terrain, mais en y réfléchissant il trouva que sa situation était plus dangereuse qu'elle n'avait l'air. Une fois en effet que le masque était levé et qu'il fallait choisir entre le souverain et le ministre, il était fort à craindre que Théodose ne prît à cœur de soutenir la dignité du rang suprême dans la personne du frère de sa femme. L'idée vint alors à l'audacieux barbare de prévenir une décision qui pouvait le ruiner à jamais, et des projets de meurtre commencèrent à rouler dans son esprit. Incapable de sonder et même de concevoir une telle profondeur de perfidie, Yalentinien se sentait cependant très-mal à l'aise entre les mains d'un homme offensé, auquel obéissait jusqu'au moindre des gardes qui veillaient à son chevet. Il ne songeait plus qu'à s'échapper, et en attendant il refusait systématiquement de signer aucune des nominations ou destitutions qu'Arbogast lui présentait. La Gaule