‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 2)Chapitre 83 sur 135 · s. Amb., de Obitu Val., passîm; Ep. un, p · texte numérisé non relu

s. Amb., de Obitu Val., passîm; Ep. un, p

Qu'allait penser, en effet, qu'allait ordonner Théodose? C'était la question qui naissait dans l'esprit de tous, en Italie aussi bien qu'en Gaule. Arbogast, on le devine, ne fut pas le dernier à se la poser. Pour rester rigoureusement dans le rôle qu'il avait joué, il aurait dû se borner à notifier lui-même la vacance du trône à Conslanlinople, puis attendre les ordres en maintenant la fidélité des troupes et la tranquillité publique. Mais il connaissait trop bien Tbéodose pour imaginer qu'il fut possible de se jouer de lui par une comédie dont les moins habiles n'étaient pas dupes. Il sentit que le dé était jeté, et que l'audace était désormais sa seule ressource. En prenant les devants et en affranchissant hautement l'Occident de toute subordination, il y avait une chance pour que la modération de sentiments naturelle à Théodose, la fatigue de l'âge, la crainte d'un long déplacement et d'une expédition pénible, fissent consentir l'empereur de l'Orient à un nouveau partage de la puissance suprême.

La résolution fut donc sur-le-champ prise par Arbogast de donner lui-même un successeur à Yalentinien et un maître à l'Occident. Restait à savoir qui pourrait être ce nouvel élu. Se couronner soi-même eût bien été le parti le plus simple et le plus séduisant ; mais, d'une part, c'était achever de se trahir en recueillant ostensiblement les fruits de son crime; et, do l'autre, l'origine étrangère d'Arbogast et jusqu'à son nom, si peu romain d'apparence, semblaient lui inter-

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dire le rang suprême. L'empire consenlail bien à être défeiiilu, mais n'élait pas résigné à être possédé par un barbare. Force lui fut donc de se contenter de régner sous le nom d'un autre. Seulement il fallait choisir ce prête-nom avec assez de soin pour que, une fois couronné, il ne conçiit pas, comme Yalentinien, la fantaisie d'être pris au sérieux. On ne pouvait chercher un sujet trop souple, d'un caractère trop faible, d'un esprit trop nul, un homme trop incapable, en un mot, de penser, de vouloir, et de régner par lui-même K

Arbogast crut avoir trouvé toutes ces qualités réunies dans un personnage auquel, en effet, sans ces considérations d'un ordre tout particulier, personne n'aurait jamais songé pour en faire un empereur. C'était un homme de lettres, un professeur qui avait passé sa jeunesse à enseigner la grammaire et la rhétorique, et, moyennanl sa belle écriture et son habilelé à tourner (les phrases, était parvenu à un poste assez élevé dans les bureaux du palais. Il occupait un de ces emplois supérieurs que la notice impériale appelle Magistri scn'nîorutn, gardes des sacs ou cartons où étaient renfermés les papiers relatifs aux grandes directions administratives. Simple commis, malgré son titre et ses appointements élevés, rien ne montre qu'il eût jamais exercé aucun commandement pour son compte, encore moins qu'il eût jamais porté l'épée. Mais c'était un

1. Philost.,xi, 2. — P. Orose, vu, 35. — Zos., iv, 54. — Soc, V, 25.

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avantage aux yeux d'Arbogast, plus sûr par là que le commandement de la force armée, le véritable ressort du pouvoir, ne lui serait pas disputé. A ce mérite négatif, Eugène enjoignait un autre du même ordre: il n'était précisément ni païen ni chrétien. De naissance, il paraît bien qu'il appartenait à la religion nouvelle, mais son rôle de rhéteur l'avait rapproché des païens, encore maîtres de presque toutes les écoles d'éloquence, et il avait pour les anciennes divinités de l'empire au moins le culte poétique dont la plupart des lettrés faisaient profession. C'était un chrétien à peu près comme le poète Ausone, qui dans ses poèmes et dans ses discours rend hommage à Jupiter et à Yénus et se permet à peine, une fois en passant, de prononcer le nom du Christ. Ami intime de Symmaque, qui lui écrivait sur le ton de la plus intime familiarité, mais en relations polies avec Ambroise qu'il avait souvent rencontré à la cour, un tel homme était justement ce qu'il fallait pour toutes les éventualités. Si le grand empereur consentait à le reconnaître pour collègue, rien ne l'empêcherait de bien vivre avec les évêques et le parti dominant. Mais si Théodose refusait de l'admettre au partage, et si une lutte devenait nécessaire, Eugène pourrait aisément trouver, pour se soutenir, des forces dans la sympathie de l'opposition païenne. Eugène fut donc couronné, sinon avec l'enthousiasme, du moins avec l'assentiment de l'armée de Gaule. Lui-même se laissa faire sans beaucoup d'em-

pressement, ne voulant pas, dit Zosime, se refuser à la fortune. Des devins qui lui prédirent une facile victoire achevèrent de le décider. « Et voilà, disait plus tard le poète Claudien, comment un exilé de Germanie nous donna son serviteur pour maître *. »

Arbogast caractérisa tout de suite la situation mixte dans laquelle il voulait maintenir sa créature, par le choix des députés qui durent aller porter à Théodose la nouvelle de la promotion et en demander la reconnaissance. Ce furent, d'une part, un Athénien, païen comme l'était encore la majorité de ses compatriotes, et de l'autre plusieurs évêques gaulois. La Gaule, on le sait, en produisait de toutes sortes, et dans le nombre plusieurs qui aimaient avant tout à vivre à la cour, sans se montrer trop difficiles sur les qualités du souverain. En passant par Milan, l'un des députés eut ordre de remettre à Ambroise une lettre d'Eugène, qui, traitant l'évèque de puissance à puissance, lui notifiait son avènement '

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